‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 117 sur 149 · III · texte numérisé non relu

III

effrontée de ces parvenus., qui imitaient maladroitement les belles manières du monde. Mascarilles romains qui suppléaient à tout par leur impertinence. Ils ne connaissent pas leur père ; ils ne savent quelle est leur patrie, mais ils se sentent assez forts déjà pour soutenir leur droit et pour résister au mépris public. Entendez comme ils parlent à la porte d*un palais opulent où Ton distribue la sportule à la foule des clients. Nobles ruinés^ magistrats affamés, affranchis aisés, mais dépendants du patron, tout le monde se presse, se dispute pour être servi le premier. Il s'agite une question de préséance : a Donnez, dit le patron, donnez d'abord au préteur, ensuite aux tribuns. — Mais, répond le crieur , cet affranchi est venu le premier. — Oui, je suis le premier, me voici. Eh! pourquoi ferais-je des façons pour défendre mon rang? Je ne me dissimule pas que je suis né sur les bords de l'Euphrate, et les trous de mes oreilles percées comme des lucarnes l'attesteraient au besoin ; mais les cinq boutiques me produisent quatre cent mille sesterces de revenus. Est-ce que la pourpre sénatoriale rapporte autant? On en peut douter, quand on voit dans les champs Laurentins un Gorvinus garder lui-même un troupeau qui n'est pas le sien. Moi, moi, je suis plus riche que Pallas et Licinus: d'où je tire cette conséquence que les tribuns doivent passer après moi. C'est fort bien, s'écrie ironiquement Juvénal, qu'il ne cède point le pas à un tribun revêtu d'une magistrature sacrée , cet homme qui vint naguère ici comme un esclave avec les pieds marqués de craie ; car aujourd'hui, parmi nous^ on ne reconnaît plus que la sainte majesté de l'argent. »

Quandoquidem inter nos sanctissima divitiarum Majestas *,

Quel renversement des mœurs et des idées romaines I un préteur, un tribun en fonctions fendant la presse des clients pour prendre part aux libéralités d'un riche, et, de plus, obligés de se ranger devant un affranchi. Quel sujet de douloureux étonnement pour les citoyens qui vantaient avec orgueil Tancienne discipline et la dignité du peuple-roi! Rien ne révèle mieux le progrès qui s'est accompli dans la condition des affranchis que le langage de ce ci-devant esclave portant encore les stigmates de la servitude. Quelle confiance en lui-même, comme il se redresse, et avec quelle tranquille insolence! Il ne se donne pas la peine de dissimuler son origine servile ; il montrera, s'il le faut, non sans jactance, ses oreilles percées et les marques ineffaçables de son abjection passée. Pourquoi donc cacherait-il son origine, quand il se rappelle que ses pareils ont été plus puissants que des rois, qu'un Pallas, un Tigellinus ont été les maîtres du monde, et que le plus fier Romain était heureux de faire sa cour même à leur portier*. Dans sa tragédie peu connue d'Ollion, Corneille, qui comprenait si bien l'histoire morale de Rome, a rendu avec une grande vigueur et beaucoup de vérité historique les sentiments de ces parvenus puissants :

Quelque tache en mon sang que laissent mes ancêtres Depuis que nos Romains ont accepté des maîtres, Ces maîtres ont toujours fait choix de mes pareils Pour les premiers emplois et les secrets conseils ; Ils ont mis en nos mains la fortune publique, Ils ont soumis la terre à notre politique. Patrobe, Polyclète, et Narcisse et Pallas Ont déposé des rois et donné des États. . . .

1. Pallas n'a pas été moins adulé que Séjan dont un chevalier romain osait dire en plein sénat : « Janitoribus ejus notescere pio magnifico accipiebatur. » TacitC; Ann., VI, 8.

Vinius est consul et Lacus est préfet : Je lie suis l'un ni l'autre, et suis plus en effet; Et de ces consulats, et de ces préfectures, Je puis, quand il me plaît, faire des créatures.

(Acle II, se. II.)

G*est ainsi que devaient parler à Rome ces affranchis redûulés qui, par le talent, l'intrigue ou l'opulence, étaient devenus les premiers personnages de l'empire. Le temps était venu où ils pouvaient enfin lever la tête et opposer leur dédain fastueux aux longs mépris des hommes libres et des nobles. L'insolence gagnait de proche en proche, descendait de degrés en dtgrés, et il n'est pas de si mince affranchi, arrivé à la fortune par le commerce, l'industrie, l'économie, qui, dans sa mesure, ne dût trancher du Pallas, prendre sa revanche et humilier à plaisir ce patriciat pauvre et mendiant qui ne pouvait plus faire sonner que le nom des ancêtres.

Juvénal, comme la plupart des anciens, ne trouve que des paroles de haine et de dégoût pour peindre cette espèce de révolution sociale qui nous paraît aussi juste qu'inévitable. Au nom de ces vieux préjugés contre l'industrie et les métiers utiles, il attaque la fortune souvent fort légitime de ces parvenus, et se livre à d'aveugles colères auxquelles nos idées modernes ne permettent pas de nous associer. Plus d'une de ces tirades emportées nous laisse fort tranquilles, et n'a pas d'autre effet que de nous montrer dans tout son jour ce mépris traditionnel des hommes de loisir et des gens de lettres pour le travail et les arts mécaniques, pour les industries les plus nécessaires et les professions non libérales. Le séjour de Rome est devenu insupportable au mérite honnête, disait-on. « Quittons notre patrie, s'écrie un ami de Juvénal; qu'Artorius y vive ainsi que Gatulus;

qu'ils y restent, les gens qui ne reculent devant aucun moyen de faire fortune. » Quels sont donc ces grands criminels, qu'ont-ils fait? Ces hommes que maudit Juvénal sont tout simplement des ingénieurs, des industriels, des commerçants : « Qu'ils y restent, ces entrepreneurs à qui tout est facile, qui savent bâtir une maison, nettoyer le lit des fleuves, les ports, les égouts, porter les cadavres au bûcher, offrir à l'enchère comme huissiers priseurs des esclaves à vendre*. » Eh bien, diront les modernes, y a-t-il de quoi se récrier? Exercer la profession d'architecte, entreprendre le curage des ports, des fleuves, cela ne vaut-il pas mieux que de mendier à la porte des grands et de passer tout le jour au cirque, panent et circenses? Puis venaient les plaisanteries ordinaires sur les vils expédients, sur la fortune rapide de ces parvenus, sur l'impertinence de ces misérables qui se conduisent en princes, achètent la faveur du peuple par des jeux, des spectacles publics, et s'ouvrent ainsi le chemin des honneurs: « Autrefois joueurs de cor, musiciens ambulants, courant de cirque en cirque dans les petits municipes, après avoir fait voir dans toutes les villes leurs joues enflées par la trompette, les voilà qui osent donner des jeux aujourd'hui, et au moindre signal du peuple, ils font tuer le gladiateur, en gens qui savent faire leur cour à la multitude. Ail sortir de l'amphithéâtre, ruinés qu'ils sont par cette munificence, ils prennent à ferme les latrines publiques. Et pourquoi non? Ne sont-ils pas de ceux que la fortune se plaît à tirer de la condition la plus abjecte pour les élever au faîte des grandeurs, chaque fois qu'elle veut s'amuser un peu aux dépens des hommes ^ '! » Juvénal

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