‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 118 sur 149 · III · texte numérisé non relu

III

n'a eu que la peine de recueillir et d'aiguiser les rudes épigrammes, les sarcasmes populaires qu'on a dû lancer mille fois à ces nouveaux riches, à Rome comme depuis en France, et par lesquels se vengeaient les privilégiés de toutes sortes et les grands déchus : « Peut-on se contenir quand cet homme qui le dispute en richesse à tous nos patriciens, n'est autre que mon barbier, qui dans ma jeunesse faisait tomber, au petit bruit strident de son rasoir, le poil gênant de mon menton^ ?» On faisait des mots pleins de sel romain sur ces esclaves venus d'Asie, des va-nu-pieds, nudo talo, aventuriers bithyniens, cappadociens, galates, qui exerçaient à Rome le métier de faux témoins, juraient pour de l'argent, amassaient une fortune et finissaient par entrer dans l'ordre équestre, chevaliers asiatiques, chevaliers bithyniens, équités asiani, équités bithyni, comme nous dirions aujourd'hui chevaliers d'industrie. On voit que le mot n'est pas plus nouveau que la chose. On s'indignait aussi, cette fois en tremblant, contre les affranchis ministres des princes, contre un Tigeliinus qu'on osait à peine nommer par crainte des délateurs, et on disait tout bas en rappelant ses crimes et en voyant son insolence: « Quoi ! celui qui versa le poison à trois de ses oncles, se fera porter sur un lit de plume, et du haut de sa litière nous insultera de ses regards dédaigneux^! » Enfin, c'étaient d'éternelles railleries sur le faste ridicule, {es belles manières d'emprunt, les affectations prétentieuses de ces parvenus qui, à peine sortis des ergasluîes ou de la boutique, imitaient les nobles façons, les raffinements et l'élégante mollesse des petits maîtres : ce Gomment résister à la satire, dit Juvénal, quand ou

voit Crispinus, un homme de la populace égyptienne, un esclave venu de Ganope, qui rejette sur ses épaules, avec tant de grâce, son surtout de pourpre tyrienne, qui agite à ses doigts en sueur ses bagues d'été pour les rafraîchir, et ne se sent pas la force de porter dans cette chaude saison ses lourdes pierreries d'hiver*. » Dans la première ivresse de la puissance, de la vanité et de la richesse, ces parvenus dépensent l'argent aussi facilement qu'ils le gagnent, et ne savent qu'imaginer pour se mettre hors de pair. Ils achètent des palais près du Forum, ils élèvent au centre de la ville de superbes portiques où ils pourront conduire leur char à l'abri du soleil et de la pluie, des portiques assez locgs pour y lasser leurs coursiers, et qui offrent encore cet inappréciable avantage que la corne de leurs mules n'y risque pas de se saUr. Tel eunuque, affranchi de Claude, fait construire des bains d'une magnificence inconnue, et prétend par son faste éclipser le Gapitole. Un autre se iait gloire de lutter avec les plus célèbres gourmands, et donne six mille sesterces pour un poisson, heureux de faire dire autour de lui que le fameux Apicius, en comparaison, était économe et frugal. Et qu'était-il donc jadis, ce délicat prodigue? Il vint à Rome, vêtu de grosse toile d'Egypte, criant dans les rues et vendant à prix débattu des silures du Nil, poissons de son pays, des compatriotes qui ne valent pas mieux que lui. Il est vrai qu'aujourd'hui l'ancien revendeur est prince des chevaliers^ N'insistons pas davantage sur ces murmures de l'opinion publique et ces railleries populaires que Juvénal a condensées dans ses satires avec cette torce de style qu'on lui connaît, et, nous le croyons aussi.

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