‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 119 sur 149 · n, 5; Vil, 180; XIV, 91 ; IV · texte numérisé non relu

n, 5; Vil, 180; XIV, 91 ; IV

avec un accent d'indignation véritable que certains critiques refusent de reconnaître. Toutes les anciennes idées romaines sur la distinction des classes étaient confondues, et le poëte citoyen n'avait pas besoin d'exciter sa verve pour protester contre ce renversement des mœurs et des institutions consacrées par le temps. Il faut d'ailleurs se rappeler qu'un grand nombre de ces affranchis se sont élevés par le crime, par des complaisances infâmes ou meurtrières, qu'ils étaient redoutés autant que méprisés, et que les grotesques extravagances de ces parvenus et leur ostentation provoquante semblaient vouloir appeler la satire. Mais nous ne devons pas oublier non plus que cette transformation de la société romaine fut un bienfait pour le monde ; que les empereurs, favorables à celte émancipation des affranchis, tout en agissant dans l'intérêt de leur despotisme ou en obéissant à des caprices, étaient les instruments aveugles d'un progrès moral; qu'en admettant la race servile aux honneurs, en lui ouvrant l'ordre équestre et le sénat, ils effaçaient la distinction des classes et préparaientravenir. Quand on vit partout dans les honneurs, dans les magistratures, d'anciens esclaves remarquables quelquefois par leur talent ou leur mérite, on s'accoutuma à l'idée qu'ils étaient des hommes, qu'ils pouvaient être des citoyens, et l'on comprit mieux, une fois qu'elle fut réalisée dans les mœurs, cette égalité humaine proclamée depuis longtemps par les philosophes. Enfin des préjugés funestes tombèrent, ces injustes et trop aristocratiques préventions contre le travail, le commerce, l'industrie ; et comme une barrière rompue en entraîne toujours une autre, il devait arriver que l'avénement des affranchis amenât peu à peu l'abolition de l'esclavage. Aussi, tout en admirant le grand poëte et les ressources de son talent satirique, faut-il signaler.

sans le lui reprocher toutefois, la courte vue du philosophe.

Les étrangers, les Grecs.

En parcourant les tableaux historiques de Juvénal, on assiste à un double mouvement qui s'opère dans la société romaine, à deux sortes de révolutions pacifiques également irrésistibles et salutaires qui transformèrent le monde en établissant peu à peu l'égalité sociale et l'unité politique. Pendant que les hommes de race servile, émancipés par le travail et la richesse, se glissent dans les honneurs et marchent de pair avec les hommes libres, les provinces, jusque-là traitées en pays conquis, obtiennent l'une après l'autre le droit de cité. Les provinciaux, à leur tour, deviennent des Romains, et, comme les affranchis, vont s'asseoir au sénat. On ne reconnaît plus la Rome d'autrefois depuis qu'elle a été défigurée par les mœurs nouvelles de ces étrangers qui accourent de toutes parts, non-seulement pour se disputer les honneurs maintenant accessibles à tous, mais avec Tespérance de faire fortune, n'importe comment, dans la capitale de l'empire, au centre de la richesse, sur le plus grand marché du monde, dans la ville des faveurs et des plaisirs. Rome devient le rendez-vous de tous les aventuriers, et, comme disait Tacite*, c'est là que tous les crimes et toutes les infamies affluent de

Page 1