‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 121 sur 149 · III · texte numérisé non relu

III

qui paraissent les plus lusinuants, les plus habiles, les plus dangereux, les Grecs. Celte prévention des Romains contre la Grèce est fort ancienne, et ici encore Juvénal n'est que l'interprète de toutes les doléances que l'on faisait à Rome depuis la première apparition des Grecs au temps de Gaton. On se rappelle les plaintes éternelles, parfois fort singulières, du rigide censeur, et ses sarcasmes contre ces étrangers, contre leur philosophie suspecte, leur rhétorique décevante et même leur médecine homicide. L'inculte esprit latin repoussait ces nouveautés et ces raffinements, et non-seulement les plébéiens hostiles aux lettres, qui regardaient l'ignorance comme une vertu civique, mais aussi les écrivains qui empruntaient tout à la Grèce, qui admiraient et copiaient les œuvres de ses poètes, se croyaient obligés d'insulter ces trop aimables étrangers. Piaule, imitateur des Grecs, ne se fait aucun scrupule de les maltraiter, contrairement même à la vraisemblance dramatique; il est bien sûr de réjouir et de flatter son grossier public en présentant ces gens habiles, ces beaux parleurs comme des débauchés, des intrigants et des coquins. De là dans la comédie et dans le langage populaire un certain nombre d'expressions proverbiales qui témoignent naïvement de ce mépris romain : faire la débauche c'est vivre à la grecque (pergrœcari) ; la mauvaise foi, c'est la foi grecque {grœca fides). On dit d'un personnage qui, sur la scène, médite une friponnerie : Voyez, il est en train de philosopher (philosophatur) ; autant d'épigrammes patriotiques fort agréables à des Romains qui se défiaient des lettres, de la science, et pensaient que la rusticité est la compagne inséparable de la vertu. Gicéron lui-même, sorti des écoles d'Athènes et de Rhodes, si grand admirateur de la Grèce, formé par elle, feignait de partager cette prévention générale, et dans ses discours publics se ménageait

un succès oratoire en faisant du caractère grec un portrait peu flatteur'. Tout ce dédain, sincère ou joué, cette défiance si vigilante, n'empêchèrent pas les Grecs de faire la conquête de Rome et d'imposer à de farouches vainqueurs leurs arts, leurs coutumes, leurs modes et jusqu'à leurs plaisirs. Etait-ce pour Rome un bonheur ou un malheur que ce changement dans les mœurs et cette politesse nouvelle? Question difficile à résoudre, mais qui n'en était pas une pour des Romains accoutumés à regarder l'élégance de Tesprit et des manières comme une dépravation. Ils ne pensaient pas que la conquête du monde, le pillage, l'excès de la richesse auraient amené la corruption sans les Grecs, et que les .arts, les lettres, la philosophie avaient du moins adouci les caractères et donné un certain vernis et des apparences honnêtes à des passions désordonnées qui n'eussent pas été moins vives pour être restées brutales. Néanmoins, on rendait les Grecs responsables de tous les maux, sans se demander s'ils avaient apporté le vice ou s'ils l'avaient orné : « Plus cruel que les armes, dit Juvénal en vers célèbres, le luxe nous dévore et venge l'univers vaincu. La débauche a déchaîné sur nous tous les crimes, toutes les infamies, depuis qu'a péri la pauvreté romaine. C'est l'opulence qui amena sur nos collines la mollesse de Sybaris, les mœurs de Rhodes, de Milet et de cette Tarente couronnée de fleurs, ivre et parfumée*. » Juvénal est trop Romain pour ne pas trouver que les Grecs ont tous les défauts ; il répète ce qu'on disait déjà du temps de Plante : ils sont voluptueux, perfides, menteurs. Elles sont aussi vieilles que faciles, cer plaisanteries sur la véracité douteuse des Grecs. S'il s'agi

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