‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 138 sur 149 · LUCIEN · texte numérisé non relu

LUCIEN

Il est dans l'histoire ancienne, une époque qui mériterait la plus délicate étude, et que peu de personnes prennent la peine d'aborder, soit que les événements politiques y manquent de celte grandeur qui attire l'attention, soit que la multiplicité des détails ou l'insuffisance des renseignements découragent la curiosité. Nous aimons, en général, que l'histoire ressemble à une belle pièce de théâtre, où l'intérêt se concentre sur un petit nombre de personnages, autour desquels se groupent tous les faits, où une certaine unité d'action saisit fortement le lecteur et soulage la mémoire. Mais lorsqu'à cette simplicité lumineuse succède la confusion, quand le drame se complique, que les caractères, les mœurs,

les passions qui paraissent sur la scène, n'ont plus cette netteté si nécessaire et si agréable, bien des esprits aiment mieux renoncer au spectacle que se donner la peine de le démêler. Ces réflexions s'appliquent aux premiers siècles de l'ère chrétienne, où s'accomplit la plus prodigieuse révolution morale dont le monde fut témoin, qui nous intéresse à plus d'un titre, et en deçà desquels cependant s'arrête, en quelque sorte l'érudition classique. Tout le monde lit volontiers et connaît bien encore l'histoire du premier siècle et celle des douze Césars, parce qu'elle est aussi claire que dramatique. On est encore en présence de la vieille société romaine, dégénérée, sans doute, mais conservant sa langue, ses doctrines, sa religiou, et quelque chose de son caractère et de ses mœurs. Mais, à mesure qu'on avance, toutes les choses se confondent de plus en plus. Autour de l'institution politique, qui seule demeure immobile, tout se dégrade, se dissout et se transforme. La littérature latine dépérit et cède la place à la renaissance grecque ; l'antique religion est altérée par des superstitions inconnues; la philosophie épuisée ou s'évanouit en stériles déclamations, ou essaye de relever son autorité par des dogmes mystérieux. Pendant ce temps, des idées nouvelles, jusque-là comprimées, se font jour, des croyances longtemps contenues sur les frontières de l'Orient s'infiltrent de toutes parts dans l'empire. De là, un mélange bizarre de pensées, de sentiments, d'opinions, qui s'unissent ou se combattent sans se comprendre. Les religions et les doctrines en présence, au lieu de se renfermer dans leurs priucipes, de conserver chacune son caractère, essayent dans la lutte de se donner le prestige qui fait la force de la religion ou de la doctrine rivale. On voit des sectes chrétiennes qui voudraient se rattacher à quelque système célèbre de philosophie, tandis que le

paganisme a ses visionnaires et ses illuminés, et que de simples philosophes prétendent opérer des miracles. Il n'entre pas dans notre dessein de décrire ce chaos, encore moins de le débrouiller. Il nous suffira, dans les étroites limites où nous sommes enfermé, d'esquisser une faible partie de cette histoire morale, à Taide des spirituels documents que nous fournit Lucien, le dernier grand moraliste de la décadence *•

De tous les grands écrivains du deuxième siècle, Lucien est, sans comparaison, celui qui nous fait le mieux connaître, et le seul qui mette en pleine lumière, les misères de cette société vieillie et malade qui ne se connaissait pas elle-même, et sentait si peu sa propre décadence. Avec la sagacité d'un philosophe et cette curiosité toujours éveillée des esprits naturellement railleurs, il a saisi et dépeint tous les vices et les ridicules dont ses contemporains ne paraissent pas avoir eu conscience. Dans la plupart de ses nombreux ouvrages, il semble n'avoir eu d'autre dessein que de montrer à la postérité quelles étaient les mœurs, les croyances de son temps. Il ne donne pas au hasard, et en passant, des renseignements épars et incomplets, comme on en peut tirer de tous les moralistes; on dirait que, de propos délibéré, il te soit fait le peintre de son siècle, et qu'il n'ait d'autre

1. Tout le monde peut lire facilement aujourd'hui les œuvres complètes de Lucien dans l'élégante traduction de M. Talbot.

intention, en écrivant, que de nous en laisser le tableau. Pour bien apprécier ce mérite singulier de Lucien, il faut le comparer aux grands écrivains de l'époque, qui tous vivent en quelque sorte hors de leur temps, ou ne voient pas ce qui les entoure. Épictète, qui cependant ne manque ni de pénétration ni de causticité, reste enfermé dans son école, et juge la vie comme pourrait le le faire aujourd'hui un moine du fond de son cloître ; Marc Aurèle, le philosophe empereur, ne regarde qu'au dedans de lui-même, ne surveille que son âme, et goûte paisiblement les joies morales du plus noble et du plus innocent ascétisme ; Plutarque, qui nous a laissé toute une bibliothèque de morale, qui a écrit sur tant de sujets divers, songe bien plus à répéter les opinions de l'antiquité, qu'à nous retracer celles de ses contemporains. Il n'y a peut-être pas deux écrivains plus différents que Lucien et Plutarque, et qui, par leur caractère et leur renie, présentent un plus frappant contraste. Il suffirait de les opposer un moment l'un à l'autre pour voir clairement ce qu'il y a de vie, d'originalité, de nouveauté dans les ouvrages du satirique. L'honnête Plutarque, qui a passé presque toute sa vie dans sa retraite de Ghéronée, au milieu des plus beaux souvenirs de l'histoire, et qui, pendant ses loisirs studieux, a recueilli dans ses immenses lectures les maximes des sages pour nourrir son esprit et fortifier son âme, peut être considéré comme le dernier des anciens. En effet, il vît moins dans le temps présent que dans l'antiquité qu'il admire et qu'il aime. Ses nombreuses biographies, animées par une tranquille, mais constante émotion, montrent que son imagination se plaisait surtout dans le passé. Ses œuvres morales, remplies d'historiettes, d'anecdotes, de réflexions empruntées aux philosophes, aux historiens, aux poètes, prouvent encore qu'il regarde toujours derrière lui pour contem-

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pler les beaux exemples de la vertu et de la sagesse antiques. En religion, il a toute la foi d'un bon païen et le zèle qu'on peut attendre d'un prêtre d'Apollon. Les lumières qu'il a puisées dans la philosophie ne l'empêchent pas de pousser quelquefois la crédulité jusqu'à la superstition. Alors même qu'il pourrait avoir des doutes sur les croyances vulgaires de la mythologie, il évite de les faire partager à ses lecteurs, soit qu'il se fasse scrupule de trahir ses devoirs de prêtre et de troubler la dévotion des simples, soit que la grâce de ces fictions religieuses s'imposât naturellement à son esprit poétique. Si on considère le style et les habitudes de l'écrivain, on verra qu'il semble converser avec tranquillité, ^u'il admire plus qu'il ne blâme, que son langage est presque toujours digne et décent, que, dans la polémique même, il conserve encore quelque chose de sa mansuétude, et qu'il porte partout dans l'histoire, comme dans la morale, un esprit modéré, un jugement équitable, une imagination riante. Lucien, au contraire est le plus hardi des novateurs et le plus impertinent des moralistes. Il n'aime que la satire qu'il sait rendre redoutable, non-seulement par ses injures et ses sarcasmes, mais encore par la vérité si précise de ses observations malignes. Lui aussi prétend donner de bons conseils, et il en donne d'excellents, mais avec quelle audace de langage, quel mépris pour la décence, et quelle ironie mortelle ! Tout ce qui attire le respect et la vénération des hommes devient l'objet de ses épigrammes. S'il attaque les institutions, les mœurs, les croyances, ce n'est point pour faire triompher un parti ou une doctrine ; il n'appartient à aucune secte, il ne fait la guerre que pour son compte, par joyeuse humeur, pour venger la raison offensée et satisfaire son bon sens. Il harcèle les philosophes aussi bien

que les dieux, et souvent il se plaît à les mettre en présence les uns et les autres, à les faire dialoguer, à leur prêter des paroles qui ruinent la religion par la philosophie et la philosophie par la religion. Ses ouvrages, courts, légers, d'un style preste et agile, semblent laits pour courir, pour passer de main en main, et par leur forme variée, leur brièveté amusante, rappellent le talent de nos pamphlétaires et de nos journalistes. Si Plutarque doit être regardé comme le dernier des anciens, Lucien peut être appelé le premier des modernes.

Une esquisse rapide de sa vie n'est pas inutile pour juger le caractère de l'homme et les mœurs de son temps. Il naquit à Samosate, en Syrie, vers la centquarantième année de notre ère. C'est dans sa ville natale qu'il fit ses études. Pour comprendre comment un auteur si renommé par son atticisme a pu se former dans un canton reculé de l'Asie , il faut se rappeler que les arts et les sciences de la Grèce s'étaient partout répandus en Orient et que la langue grecque était devenue universelle. Le père de Lucien , qui tenait à donner à son fils une profession lucrative, le plaça en apprentissage chez son oncle maternel qui était statuaire. Le futur satirique raconte lui-même, avec agrément, cet épisode de sa jeunesse : « Il m'arriva ce qui ne manque pas d'arriver à tous les commençants ; mon oncle me tendant un ciseau, me dit de tailler légèrement une tablette de marbre qui se trouvait là devant nous... Moi, en novice, je frappai trop fort et la tablette se brisa. Mon oncle, tout en colère, trouvant sous sa main une courroie, me donna une de ces leçons qui ne sont ni douces, ni encourageantes. Voilà comme je fus initié au métier, j'y débutai par des pleurs. Je me sauve et cours à la maison avec force sanglots et les yeux pleins de larmes; je raconte l'histoire de la courroie, je montre mes meur-

Irissures et, après bien des plaintes sur la brutalité de mon oncle, j'ajoute qu'il m'a traité de la sorte par jalousie, qu'il a craint de se voir un jour surpassé par moi dans son art. Ma mère fut indignée et ne se fit pas faute de maudire son frère; puis, le soir venu, j'allai me coucher encore tout pleurant et je songeai toute la nuit*. » On reconnaît déjà dans ce récit de ses malheurs enfantins la simplicité malicieuse qu'on remarque dans tous les ouvrages de Lucien. Il rêva donc toute la nuit, et, dans ses songes , il vit apparaître la Sculpture et la Science en personne qui cherchèrent à l'entraîner, chacune de son côté. La Sculpture lui promit la gloire de Phidias; la Science fit briller à ses yeux les honneurs, les richesses, le crédit qu'elle assurait à ses disciples. Lucien, qui avait déjà trop de raisons de ne pas aimer la statuaire, prit aussitôt son parti et travailla pour devenir sophiste. Après avoir plaidé quelque temps devant les tribunaux d'Antioche, voyant que le barreau lui offrait peu de ressources et ne lui permettait pas de donner carrière à son talent, il résolut d'aller chercher la grande gloire de l'éloquence sur les places publiques, devant tout un peuple assemblé. Il parcourut l'Asie, la Grèce, la Gaule, déclamant à la manière des sophistes, donnant des représentations oratoires , et recueillant dans ses courses errantes autre chose encore que des applaudissements. Nous savons, par son propre témoignage, qu'il obtint les plus grands succès dans les exercices ingénieux et difficiles de cette éloquence alors en vogue, qui consistait à surprendre tout d'abord l'attention par la singularité du sujet, à l'allécher par une amorce nouvelle, en annonçant une histoire impossible, un problème qui n'a point de solution raisonnable, à

]. Le Son';f.'^„

3'iO LE SCEPTICISME RELIGIEUX

effrayer d'avance les auditeurs par les difficultés que l'crateur s'engageait à surmonter. Il ne dédaigna pas non plus ces tours de force de l'éloge et du panégyrique où les so])histes aimaient à se signaler, où ils célébraient, par exemple, les mérites du perroquet, de la souris, du hanneton et d'autres bêtes plus petites encore et plus difficiles à chanter. Il faut lire son éloge de la mouche, pour se figurer les merveilles microscopiques de cette éloquence : « Son vol n'est pas, comme celui des chauves-souris, un battement d'ailes continu, ni UQ bond comme celui des sauterelles; il n'a pas non plus la roideur stridente des guêpes. C'est avec une molle aisance qu'elle se dirige à son gré dans les airs. Elle a encore cet avantage qu'elle fait entendre en volant une espèce de chant, mais qui ne ressemble ni au bruit agaçant des cousins et des moustiques, ni au lourd bourdonnement des abeilles, ni aux terribles menaces des guêpes. On dirait le chant mélodieux et doux de la flûte comparé à la trompette et aux cymbales ^ » Après avoir consacré plusieurs pages à celte description minutieuse et quelquefois spirituelle, après avoir fait intervenir Homère , il termine par ces mots : « J'aurais beaucoup à dire encore, mais je m'arrête pour n'avoir pas l'air, selon le proverbe, de faire d'une mouche un éléphant. » C'était se tirer d'affaire en homme d'esprit et prouver du moins qu'on se moquait soi-même de son sujet. Tels étaient les discours que souvent tout un peuple attendait, on sait avec quelle impatience, pour lesquels toute une ville se rassemblait sur les places, dans les théâtres, qui faisaient déserter même les ateliers, et qui rapportaient aux orateurs, non-seulement d'immenses profits, mais encore tous les honneurs que

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