Éloge de la Mouche
pouvait invenlcr le délire de l'admiration. C'est à ces bagatelles laborieuses que la servitude universelle de l'empire romain et la décadence du goût avaient condamné les meilleurs esprits et les plus grands talents.
Après avoir séjourné quelques années dans la Gaule, il descendit en Italie et visita Rome, dont la corruption fut pour lui un sujet d'étonnement et qu'il a peinte dans un de ses ouvrages. Il revint bientôt en Grèce et se fixa quelque temps à Athènes. A l'âge de quarante ans, il s'aperçut qu'il prodiguait inutilement son gérie dans les déclamations frivoles de la sophistique, et résolut d'en faire un meilleur usage. C'est alors qu'il composa toutes ces œuvres si charmantes et si sensées, où il se moque sans fin delà philosophie, de la religion, confondant toujours dans la même satire les folies éternelles de l'homme et les extravagances de son temps. Plus tard, on voit que ce frondeur impie occupe une place élevée dans l'administration de l'Egypte, et exerce d'importantes fonctions qui lui ont été confiées par l'empereur ; preuve évidente qu'à cette époque l'opinion des grands et du souverain tolérait toutes les licences de la pensée, et pardonnait même au sacrilège, pourvu que la politique fût respectée. Il parvint à une extrême vieillesse et mourut à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. Ses biographes se sont donné beaucoup de peine pour savoir à quelle maladie, à quel accident il faut attribue*r sa mort; il nous semble qu'après avoir constaté son grand âge, ils auraient pu se dispenser de ces recherches, et que la mort d'un vieillard de quatre-vingt-dix ans ne demande pas tant d'explications. D'après une tradition fort suspecte, il aurait été déchiré par des chiens, juste punition, dit Suidas, d'un blasphémateur qui avait fait l'enragé contre le christianisme. Les chrétiens que le
satirique avait si cruellement raillés, sans les bien connaître, ont dû facilement accepter ce conte qui les vengeait de leur ennemi. En effet, il n'est pas d'auteur ancien qui ait attiré sur lui tant d'imprécations. Les copistes même qui nous conservaient ses ouvrages n'ont pas pu résister à la tentation de lui dire des injures, et, aujourd'hui encore, on peut lire, dit-on, sur les marges de certains manuscrits : Maudit Lucien, impie, exécrable bouffon! C'est ainsi qu'il est parvenu jusqu'à nous, au milieu des huées et des cris de fureur de ceux-là mêmes qui propageaient ses livres. Nous allons voir par quelles hardiesses il a soulevé ces haines, et par quelles grâces élégantes il a obtenu de ses ennemis que ses œuvres ne fussent pas détruites dans le cours des âges.
Dans ce grand nombre de pamphlets et de petits livres satiriques qui nous restent de Lucien, nous devons parcourir et juger d'abord ceux qu'il a dirigés contre la religion païenne, parce que l'incrédulité de Tauteur est ce qui frappe surtout les yeux quand on ouvre son recueil. Bien avant Lucien, le paganisme avait été attaqué, et les dieux livrés au lidicule par des poètes et des philosophes. On sait qu'Aristophane, qui pourtant n'était point partisan des innovations religieuses, ne se faisait point scrupule de prêter sur le théâtre un rôle ignoble, honteux ou risible à quelques dieux de second ordre, qui paraissaient avoir un bon caractère et accepter la plaisanterie, à Bacchus, par exemple, qui aurait eu mauvaise grâce, en effet, de ne pas permettre les libertés qu'il provoquait lui-même pendant ses fêtes. C'est une chose assez étrange pour nous de voir comment, même aux époques de crédulité et de superstition, on traite sans façon certains petits dieux, tandis qu'on impose le respect envers les maîtres de l'Olympe. On se rappelle comment Euripide fut forcé parles spectateurs derétrac'
1er sur la scène une parole malsonnante, prononcée contre Jupiter, tandis qu'ils laissaient passer sans protestation bien des impiétés et applaudissaient aux hardiesses du poële-philosophe. A Rome, comme en Grèce, vers la fin de la République et sous les empereurs, les esprits cultivés ne croyaient plus à la fable. Les politiques même, qui considéraient la religion comme le plus ferme appui de TEtat, ne craignaient pas de faire quelquefois les esprits forts et de se moquer des superstilions les plus utiles; on connaît le mot de Caton sur les aruspices, ainsi que les plaisanteries de Gicéron sur la mythologie. Lucrèce, plus hardi, avait poursuivi de ses invectives éloquentes et condamné, au nom de la science et de la morale, ces divinités impuissantes et méprisables. Sénèque, plus calme et plus accoutumé à l'incrédulité, écrivait sans passion et tout naturellement, que c'est une niaiserie et un enfantillage de déclarer qu'on ne peut pas y croire. Gependant, il faut reconnaître qu'en général les hommes d'esprit et les philosophes, sans honorer les dieux, les laissaient du moins en repos, et n'empêchaient pas les simples de leur offrir leurs hommages et leurs sacrifices. La politique leur faisait respecter les rites sacrés, et les courtisans étaient trop bien avisés pour médire de l'Olympe, depuis que l'apothéose y plaçait les empereurs. D'ailleurs, pourquoi se serait-on donné la peine de détruire une religion qui n'avait point de rigueurs, qui n'imposait aucun joug incommode, et qui, loin de réprimer les passions, les rendait aimables et les ornait de mille images gracieuses? La mythologie eut donc moins à craindre les libertins que les honnêtes gens. La corruption des mœurs se conciliait avec la foi païenne, et les plus dissolus, pour se mettre à l'aise et suivre toutes leurs fantaisies, ne croyaient pas nécessaire de se révolter d'abord contre la
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religion. Gela nous fait comprendre pourquoi la fable, que personne n'était intéressé à détruire, régna si longtemps sur les imaginations, et, dans les siècles les plus éclairés, fut tolérée avec tant de complaisance, malgré sa fausseté manifeste.
Mais à l'époque de Lucien, comme il arrive souvent dans les vieilles sociétés, où Texcès du scepticisme ramène à la crédulité, la superstition avait remplacé la foi antique et naïve. Non-seulement le peuple restait toujours attaché à son culte, mais encore les dogmes mystérieux de l'Orient, les religions de l'Asie et de l'Egypte venaient confirmer le paganisme, le renouveler, et, par des cérémonies et des pratiques nouvelles, lui rendre en partie ce qu'il avait perdu de prestige. Cette renaissance religieuse, qui dégradait de plus en plus les esprits, et dont on retrouve la trace jusque dans l'enseignement philosophique, excita la verve de Lucien, qui entreprit de ruiner d'un seul coup toutes les superstitions, en portant tout son effort sur les croyances les plus anciennes et les plus respectées, sur la mythologie ellemême. Dans ses attaques contre les dieux, sa stratégie fut aussi neuve qu'habile. Il ne fit pas rire à leurs dépens par légèreté, comme avait fait Aristophane, mais bien de propos délibéré; il ne leur fit pas non plus la guerre au nom d'une métaphysique savante ou d'une morale épurée, comme Lucrèce ou Sénèque ; il se proposa simplement, pour les faire .(uger et les couvrir de mépris, de les montrer tels qu'ils étaient. Il imagina de petits dialogues, courts et faciles à retenir, où il les faisait parler les uns avec les autres, sans façon, dans le négligé de leur vie familière, en ne leur prêtant qu'un langage vraisemblable et conforme à leur caractère traditionnel. Il employa le procédé de ces politiques frondeurs qui, pour discréditer un gouvernement ou un mo-
narque, recueillent la chronique scandaleuse des palais. Il fut, si l'on peut ainsi parler, le Brantôme, le Saint- Simon ou le Tallemant de la cour céleste. Les dieux paraissent devant nous, causant à leur aise, comme ils peuvent causer quand ils ne sont pas en représentation et qu'ils ne sont pas entendus par les hommes. Sans rien exagérer, sans faire de caricature, et en restant fidèle aux fables les plus accréditées, il les montra dans l'intimité de leur vie domestique. En lisant ces dialogues si naturels, on assiste au mauvais ménage de Jupiter et de Junon, aux infortunes conjugales de Vulcain, aux grossières disputes d'Hercule et d'Esculape, qui, pour une question de préséance, se querellent comme ^es manants. Ce sont de petites scènes comiques, pleines d'esprit et de malice, dans leur apparente simplicité Tout le monde connaît, par exemple, cette fable qui représente Minerve sortant tout armée du cerveau de Jupiter. Lucien la raconte avec une espèce d'innocence assez bien jouée dans le dialogue suivant :
Vulcain. Que faut-il que je fasse, Jupiter? Me voici, comme tu me l'as fait dire, avec une hache bien tranchante.
Jupiter. A merveille, Vulcain, eh bienl fends-moi la tête en deux.
Vulcain. Tu veux voir si je serai assez simple pour prendre au sérieux.... Tout de bon dis-moi ce qu'il y a pour ton service.
Jupiter. Je te l'ai dit : fends-moi la tête. Si tu refuses, tu sais ce qui t'attend quand je me mets en colère. Il s'agit de frapper de toutes tes forces et tout de suite. Je ne puis plus vivre avec ces douleurs qui me déchirent le cerveau.
Vulcain. Prends garde, Jupiter, que nous n'allions faire là une imprudence, ma hache est bien affilée et....
Jupiter. Frappe toujours Vulcain, ne crains rien; je sais ce qu'il me faut.
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VuLGAiN. C'est bien malgré moi, mais je vais frapper. Comment faire autrement quand tu commandes? Que voisje? Une jeune fille tout armée. Ahl je m'explique, Jupiter, ce grand mal de tête *.
Un autre accouchement non moins merveilleux, la naissance de Bacchus, devient le sujet d'un dialogue plus simple et moins dramatique encore, mais dont l'intention est facile à deviner. Il ne faut pas à Lucien beaucoup d'appareil théâtral. Une conversation tout ordinaire et commune entre un visiteur et un portier fera l'affaire. On ne peut rien imaginer de plus banal, mais la satire est d'autant plus vive et surprenante, qu'on ne s'attend pas à la rencontrer dans cet échange de phrases vulgaires. Seulement, pour comprendre la scène, il faut se la jouer à soi-même, se figurer les gestes des deux personnages, leur mine et leur physionomie :
Neptune. Peut-on, Mercure, voir en ce moment Jupiter? Mercure. Non, Neptune.
Neptune. Annonce-moi toujours.
Mercure. N'insiste pas, te dis-je; le moment est mal choisi.
Neptune. Est-ce qu'il est avec Junon ?
Mercure. Non, c'est tout autre chose.
Neptune. J'entends ; Ganymède est là-dedans. Mercure. Ce n'est pas cela. Jupiter est un peu souffrant. Neptune. De quoi? Mercure, tu m'étonnes. Mercure. J'ai honte de le dire, mais c'est comme cela. Neptune. De le dire à moi qui suis ton oncle! Mercure. Eh bien! Neptune, il vient.... d'accoucher''.
Nous ne pouvons citer ici que les moins légers de