‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 140 sur 149 · Dialogue des Dieux, IX · texte numérisé non relu

Dialogue des Dieux, IX

ces dialogues, et cependant, en lisant même ce bavardage insignifiant, on saisit toute la portée de cette satire. Ce qu'il faut remarquer surtout, c'est la bonne foi de Fauteur, qui ne défigure jamais la fable, qui ne cède pas à la tentation de faire des peintures grotesques et infidèles, et qui raconte Thistoire des dieux avec l'exactitude d'un mythographe. La seule licence qu'il se permette, c'est de dire en prose, en prose attique, ce qu'on admirait en vers, et de remplacer le prestige poétique par une certaine couleur familière, ou, comme nous dirions aujourd'hui, bourgeoise. Le plus dévot des païens ne pouvait pas accuser Lucien d'impiété, et il est même probable que plus d'un esprit simple lisait ces mémoires anecdotiques de l'Olympe, sans se douter que ce fussent des comédies. Molière, qui, dans VAmphitryon, a su prendre le ton de Lucien, fait dire à Tun de ses dieux :

Il faut sans cesse Garder le décorum de la Divinité; Il est de certains mots dont l'usage rabaisse Cette sublime qualité, Et que pour leur indignité Il est bon qu'aux hommes on laisse.

Le procédé de Lucien est précisément de dépouiller les dieux de leur décorum, de les faire agir et parler conformément à leur caractère véritable, mais sans emphase et sans étiquette. Il leur enlève surtout ce cortège de belles épithètes et d'expressions homériques qui, dans l'ancienne poésie, ajoutait à leur grandeur, à peu près comme une suite nombreuse et brillante rehausse la majesté royale.

Il ne faudrait pas penser que la seule familiarité du langage dût être considérée par les contemporains

comme une grande preuve d'irrévérence. A celte époque, les dieux n'avaient plus cette majesté qu'Homère leur avait donnée. Leur intervention perpétuelle dans les affaires humaines, et dans les occasions qui méritaient le moins leur présence, les cérémonies du culte où ils figuraient et jouaient un rôle qui n'était pas toujours imposant, les chants éternels dont ils étaient l'objet, tout avait contribué à les tirer de ce mystère qui inspire le respect. Ils ne paraissaient plus dans ce lointain qui est si favorable à la poésie aussi bien qu'à la piété. Les poètes, en rapportant toutes sortes de traditions particulières et locales, qui sont à la religion ce que les anecdotes sont à l'histoire, avaient accoutumé les hommes à rire quelquefois de ces divines aventures, et conformant leur ton à leur sujet, en étaient venus à parler de l'Olympe avec une dévote légèreté. Aussi, n'y a-t-il point une grande différence entre les vers de certains poètes et la prose de Lucien. Seulement, tandis que les uns, qui ne songent qu'à chanter, célèbrent tout uniment la mythologie, Lucien arrange les scènes avec une industrieuse malice qui fait ressortir l'absurdité de ces récits surannés. La familiarité du langage n'avait donc rien qui pût étonner et causer du scandale; l'impiété était tout entière dans la conduite de la pièce et dans l'arrangement du dialogue.

Ce qui nous plaît dans les Dialogues des Dieux, ce qui nous inspire une véritable estime pour le caractère de Lucien, c'est que, malgré toute sa haine contre la religion et son humeur satirique, qui se donne une si libre carrière, il a su rester en deçà de la parodie. Rien ne nous paraît plus misérable en littérature que cet art grimacier qui consiste à surprendre l'esprit par le contraste choquant d'un plat langage appliqué à de nobles choses. Ajoutons que rien n'est plus facile : plus les ob-

jets de cette grossière satire excitent Tadmiration, moins vous aurez de peine à les dégrader, à les rendre ridicules. Il n'a point fallu beaucoup d'efforts pour tnivestir la Bible, Homère, Virgile; et le sot farceur qui s'aviserait de barbouiller le visage à la Vénus de Milo serait sûr de faire rire les badauds. Tel n'est pas le procédé de Lucien. Il n'a point cru qu'il fût permis, pour rendre la raillerie plus populaire, d'être injuste, de mauvaise foi, bouffon. Sa critique est exacte, il rapporte les traditions fabuleuses dans leur intégrité. Quand elles sont trop connues, il n'en donne que le fond et la substance; il dirige ensuite le dialogue de ses personnages de manière à relever les impossibilités physiques de la fable, à mettre en évidence les contradictions, à tirer de certains faits acceptés par la piété des conséquences naturelles et légitimes qui montrent ce qu'il y a de puéril, d'immoral, de honteux dans la conduite des dieux. Celte critique est sérieuse, pénétrante, vraiment philosophique; et sans ajouter aucun détail burlesque, par la seule habileté avec laquelle il met les dieux aux prises les uns avec les autres, en leur faisant dire d'utiles vérités dans le langage assorti à chaque caractère, il dissipe les trompeuses illusions de la fable et l'expose aux yeux de la raison. Ce que nous avons le plus admiré dans Homère ne parait plus qu'une rêverie enfantine; notre imagination déconcertée n'os3 plus approuver ce que noire bon sens vient de condamner. Gomment peindre cette candeur si bien jouée avec laquelle l'auteur a porté le doigt sur toutes les turpitudes de la religion sans paraître y toucher, en désignant ce qu'il n'a pas l'air de vouloir montrer! Il est plus facile de comprendre que d'expliquer par quels ménagements et quelles gradations il ramène peu à peu les choses divines à la mesure des choses terrestres; et

comment il efface insensiblement la fameuse distance qui sépare le sublime du ridicule.

La comédie divine de Lucien, comme la comédie humaine de Ménandre, doit son intérêt et sa grâce à la vive observation des mœurs, à la vérité du langage, au naturel des passions. Mais, tout en se moquant de tous les dieux, sans en épargner aucun, il ne croit pas nécessaire, pour les avilir, de dénaturer leur histoire. Il ne voudrait pas, pour en avoir plus facilement raison, les enlaidir et les déshonorer par d'indignes et mensongères peintures. Il est même curieux de voir avec quel scrupule il respecte quelquefois la couleur poétique de ces aimables et folles légendes. Y a-t-il un sujet qui prête plus à la caricature que les bizarres galanteries de Jupiter?

Car de voir Jugiter taureau, Serpent, cygne, ou quelque autre chose, Je ne trouve pas cela beau.

Et ne m'étonne pas si parfois on en cause.

Eh bien! ce terrible mécréant racontera ces trop légères aventures avec une parfaite véracité, sans même essayer de ternir Téclat de ces fictions ingénieuses. Celui qui tiendrait à nous les faire admirer ne mettrait point dans ses tableaux un plus frais coloris. Voici, par exemple, Zéphire qui raconte à son confrère Notus l'enlèvement d'Europe dont il a été témoin :

« Europe était descendue sur le bord de la mer en jouant avec ses jeunes compagnes, quand Jupiter, sous la forme d'un taureau, vint se jouer avec elles et les surprit par sa beauté. Sa blancheur était irréprochable, ses cornes courbées avec grâce, son regard on ne peut moins sauvage. Il bondissait, lui aussi, sur le rivage et mugissait avec tant de douceur qu'Europe s'enhardit

ET PHILOSOPHIOUE. 351

jusqu'à monter sur son dos. Aussitôt Jupiter prend sa course, s'élance vers la mer, emportant la jeune fille, et se jette à la nage. Elle, effrayée de l'aventure, se tient d'une main à la corne pour ne pas glisser, et de l'autre retient sa robe que soulève le vent*. »

Quel est le poëte admirateur complaisant de la fable qui nous a laissé une plus juste peinture et plus finement détaillée? Ovide, Horace, Moschus, et tous ceux qui se sont fait un plaisir de décrire le même enlèvement, n'ont pas mieux dit. On se demande : où donc est la satire? tant Lucien a su garder sa gravité. La satire est dans l'exclamation de Notus qui, malgré son apparente naïveté, a bien l'air d'un vent persifleur ^uand il s'écrie : « Le charmant spectacle, Zéphyre, la jolie scène d'amour, de voir Jupiter à la nage, et portant son amante! » Une imperceptible ironie voltige à travers ces récits, et, sans froisser l'imagination charmée, provoque pourtant le plus doucement du monde le sourire de la raison. Sans doute Lucien n'a pas toujours de ces attentions délicates et de ces tempéraments exquis. Quand il est question de quelque vilenie céleste, d'un gros ridicule, d'une fable trop honteuse ou absurde, il en plaisante avec la plus audacieuse liberté. Gomme on le peut penser, ce n'est ni le respect, ni la pruderie qui retiendront sa langue. Mais qu'il s'agisse de quelque divinité dont les erreurs se peuvent pardonner, d'une immortelle trop sensible qui a des peines de cœur, comme cet impitoyable railleur saura compatir à de si tendres faiblesses I II trouve souvent l'occasion d'exercer sa clémence. Toutes les belles habitantes du ciel ont eu leurs passions plus ou moins coupables; la

i. Dialogues marins, XV.

352 LE SCEPTICISME RELÎGTEUX

Lune elle-même, la chaste Lune, s*est un jour compromise et a fait parler d'elle,

Depuis Endymion on sait ce qu'elle vaut.

Mais son amour est si honnête et si touchant, que Lucien se laisse attendrir; et quand il met en scène cette discrète amante, il ne lui prête que de ravissantes paroles. Vénus a surpris les sentiments secrets de celte déesse jusque-là irréprochable, elle la fait causer, et finit par lui demander si Endymion est beau :

« Pour moi, Vénus, répond la Lune, je le trouve le plus beau du monde; surtout, lorsque s'étant fait un lit de son vêtement sur la pierre, il dort tenant à peine ses traits qui semblent couler de sa main gauche, tandis que la droite, mollement repliée sur sa tête, encadre avec grâce son visage et que, dans cet abandon du sommeil , sa bouche exhale en cadence une haleine d'ambroisie. Alors je descends en silence, marchant sur la pointe du pied, de peur de réveiller en sursaut et de l'effrayer.... Tu connais ces douceurs. Qu'ai-je besoin de te dire le reste, sinon que je meurs d'amour*. »

Ici la satire s'est transformée en délicieuse idylle. C'est ainsi que Lucien, quand il rencontre une de ces fables qui réjouissent l'esprit, ne se sent point le courage de les profaner ; il semble qu'il se laisse gagner et désarmer par la giâce de ces antiques fictions; il les reprend avec un plaisir d'artiste, il les embellit et les décore de son plus beau style. Tout en raillant avec finesse, n'a-t-il pas l'air de dire : C'est dommage que ces gentillesses ne soient que des niaiseries ? Tant il est vrai que la mytho-

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