‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 141 sur 149 · Dialogue des Dieux, XL · texte numérisé non relu

Dialogue des Dieux, XL

logie régnait encore sur les imaginations les plus désabusées ! Les esprits forts pouvaient en rire, ils demeuraient sous le charme.

On a souvent comparé Lucien à Voltaire, et nous croyons en effet que les ressemblances sont assez frappantes et reconnues pour qu'il nous soit permis de n'en point parler et d'éviter ainsi un long et fastidieux parallèle. Mais il ne nous paraît pas inutile de marquer en passant quelques différences. Tous deux ont attaqué la foi antique, en s'acharnant l'un sur la Bible, l'autre sur lespoëmes d'Homère, qui étaient la Bible du paganisme. Mais, comme nous l'avons dit, Lucien expose avec un soin fidèle les traditions dont il veut se moquer. Telle est son exactitude, que le recueil de ses pamphlets religieux pourrait devenir pour nous un excellent dictionnaire de mythologie. Il dédaigne cet art perfide qui consiste à mutiler un texte, à en dénaturer l'esprit pour rendre la satire plus piquante et plus facile. Qui pourrait affirmer que Voltaire a toujours également observé les règles d'une guerre loyale? Ainsi que nous venons de le voir encore, Lucien ne commence point par parodier la fable, il la méprise comme philosophe, il s'en amuse comme poète. Loin de flétrir d'avance et de déflorer par la grossièreté préméditée du langage les créations de la naïveté primitive, il leur laisse quelquefois toute leur élégance, au point qu'un lecteur peu attentif et non prévenu pourrait se méprendre sur ses secrètes intentions. Voltaire ne comprend pas ou du moins paraît ne pas comprendre la beauté des livres saints, il dénigre et travestit les plus touchantes histoires, qui mériteraient d'être épargnées au moins comme une admirable poésie. Après Voltaire, il a fallu rétablir ce qu'on appelle les beautés du christianisme; il n'était pas besoin, après Lucien, qu'un Chateaubriand païen vînt restituer à la fable sa vérité

poétique. On s'explique cette dijfférence, quand on sait que Voltaire se proposait de mettre l'irréligion à la portée du peuple, et de fasciner, par des prodi^'es d'esprit, non-seulement les hommes cultivés, mais encore le public vulgaire. Lucien ne s'adresse qu'à des raffinés, à des beaux esprits plus difficiles à contenter, et qui ont trop bien lu les poètes pour souffrir ces profanations dont on peut amuser l'ignorance. Nous ne connaissons pas assez le caractère personnel de Lucien pour affirmer qu'il fut plus honorable que celui de Voltaire. Le Grec n'était pas plus honnête, si l'on veut, mais il était plus attique, dans le sens ancien du mol. L'atticisme, entre autres avantages, a celui de mettre un frein à Tinjustice naturelle de la passion, de réprimer les saillies trop aventureuses, d'imposer aux écrivains la justesse, la mesure, et par suite une certaine équité , et de leur donner enfin de ces scrupules littéraires qui remplacent quelquefois ceux de la conscience.

Il faut convenir qu'à cette époque il était bien facile de déconsidérer les dieux ; il suffisait , comme a fait Lucien, d'exposer en quelque sorte, sur un théâtre, toute la cour céleste comme une troupe d'acteurs, et de livrer les spectateurs à leurs propres réflexions sur la moralité de la pièce. Le public éclairé devait aussitôt faire justice de ces inventions vieillies, qui choquaient ouvertement les idées du jour. Le temps est un grand satirique, il se charge tout seul de rendre ridicules les opinions, les personnages, les costumes, le langage des siècles passés. Gomme la religion était restée immobile, tandis que la morale humaine avait fait sans cesse des progrès, il en résultait naturellement que les hommes avaient le droit de se croire meilleurs que les dieux. C'était là une anomalie singulière dans le monde païen. Les mêmes crimes qui étaient autorisés par l'exemple de

la Divinité étaient condamnés par la philosophie et par les lois. Lucien nous a peint cette situation étrange et l'embarras où pouvait alors tomber un homme qui ne sait s'il doit suivre les lois où la religion : « Encore enfant, lorsque je lisais dans Homère et dans Hésiode les guerres et les séditions, non-seulement des demi-dieux, mais des dieux eux-mêmes, leurs adultères, leurs viols, leurs rapts, leurs procès, leurs expulsions de pères, leurs mariages entre frères et sœurs, je me figurais que tout cela était fort beau et je n'en étais pas médiocrement charmé. Mais lorsque , entrant dans l'état viril, je vis les lois ordonner le contraire des poètes, défendre l'adultère, la sédition, le rapt, je fus dans un grand embarras, ne sachant plus quel pai li prendre. Je ne pouvais croire que les dieux eussent été adultères et factieux, sans le trouver honnête, ni que les législateurs eussent prescrit tout le contraire, sans le juger utile*. » Ces paroles éclairent et justifient les attaques de Lucien contre le paganisme. D'une part, il était légitime de ruiner une religion corruptrice; de l'autre, il était facile, surtout à un écrivain si fertile en ressources, de livrer à la risée publique des dieux, que non-seulement une morale délicate devait flétrir, mais encore que la loi positive aurait condamnés aux peines les plus infâmes, s'ils avaient été traduits, comme de simples mortels, devant les tribunaux.

Cependant le paganisme subsistait encore malgré la philosophie, et, bien qu'il ne fût point difficile, même aux esprits les moins pénétrants, de remarquer cet écart entre la morale et la religion, le culte n'était pas abandonné. Au contraire, il se fit à cette époque une espèce de restauration religieuse, qui dut consolider le paga-

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