Épitres, liv. I
gie, elle a tendu tous les ressorts de la logique et. de la morale pour rendre les âmes capables d'un effort surhumain. En dénaturant l'homme, en le dépouillant de ses passions, même des plus légitimes, en le réduisant à la seule liberté, elle a tenté de mettre les cœurs hors de prise. Ses dogmes hyperboliques sur l'invulnérabilité du sage, qu'il est facile de railler, ne sont pas méprisables, puisqu'ils ont obtenu la foi de quelques héros, et que ces martyrs de la doctrine, en essayant de prouver par leur exemple la vérité de cette chimère, sont morts en même temps pour l'honneur de la dignité humaine; je ne méconnais pas même l'utilité de ces formules étroites dont l'exagération fastueuse de sa concision semble un défi jeté à la raison. Tout système de morale a besoin de ces formules dont la sécheresse impérieuse s'impose à l'esprit et à la mémoire, sert de ralliement, réunit les hommes sous une même discipline, et les soutient les uns par les autres. Mais le stoïcisme doctrinal, qu'on pourrait appeler la folie de la sagesse humaine, a été trop chimérique pour n'être point périssable. Le système, considéré dans sa rigueur, a perdu tout son intérêt; ses hauteurs abruptes découragent même la curiosité, et l'on ne se soucie plus aujourd'hui d'aborder cette roide doctrine que du côté où elle descend vers nous par la pente adoucie de ces vérités plus modestes par lesquelles la raison pratique des moralistes l'a rapprochée de la nature humaine.
Selon nous, ce qui lait tort aux lettres de Sénèque, c'est plutôt qu'elles sont encore trop remphes de formules stoïciennes. Nous partageons les sentiments de l'un de ses disciples les plus sensés qui désirait le plus ardemment entrer dans la doctrine pour y trouver un refuge contre les troubles de son âme, mais qui se laissait arrêter aux abords, ne pouvant entendre sans im-
patience les formules ambitieuses et vaines de Técole. Ce capitaine des gardes de Néron, dont nous avons vu les angoisses morales, disait parfois à son maître, avec la franchise d'un soldat exaspéré par ces paradoxes sur rinvulnérabilité du sage : « Laissez donc là ces grands mots qui compromettent l'autorité de vos préceptes. A^ous nous dites avec emphase que le sage ne peut être atteint par l'injure. Qu'entendez-vous par là? qu'il souffrira l'offense avec courage? Mais alors ce n'est qu'une banalité. Prétendez-vous assurer, au contraire, que personne ne tentera de lui faire une offense? A la bonne heure, c'est un bel avantage, ajoutait-il ironiquement, et du coup je me fais stoïcien. Vous dites encore que le sage n'est jamais pauvre ; et, quand on vous presse, vous reconnaissez qu'il pourra bien manquer de vêtement et de nourriture. Est-ce bien la peine de nous renverser l'esprit par une affirmation hautaine, incroyable, et de se guinder si haut pour retomber dans une vérité vulgaire en changeant seulement le nom des choses*. » Nous aussi nous trouvons que ces lettres seraient plus utiles si l'auteur avait parlé plus souvent avec son bon sens et moins d'après l'école. Ainsi, il n'eût point présenté quelquefois à l'imitation de son disciple le modèle du Portique, ce sage abstrait qui n'a ni passions, ni besoins, que la douleur ne peut atteindre, et qui trouve son bonheur et sa gloire dans l'impassibilité la plus absolue. Sans doute il ne faut pas prendre à la lettre ce type du stoïcisme, dont Malebranche a montré tous les ridicules. Ce n'est qu'une sorte d'exemplaire philosophique, une abstraction faite homme, qu'on ne peut atteindre, mais dont il faut se rapprocher; et les Gaton, les Tubéron, les Socrate, les Décius, tous ces sages et