‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 27 sur 149 · Virg., Éneid., II · texte numérisé non relu

Virg., Éneid., II

2. Haec disputamus, attractis superciliis, fronte ragosa. Lettre CXIIL — Hoc est quod tristes docemus et pallidi, Lettre XLVIIL

de raisonnement, et qu'il les ramène aux solides méditations.

En résumé, bien qu'il soit arrivé quelquefois à Sénèque de s'arrêter, plus qu'il ne fallait, dans une de ces questions inutiles, pour prouver sans doute, comme Socrate, qu'il savait battre les dialectiques avec leurs propres armes, il est à remarquer cependant qu'il évite ces curiosités de l'école \ que d'ordinaire il reste moraliste, et qu'il a le bon sens et le bon goût d'accommoder, autant que les principes stoïciens le permettent, la morale \ la nature humaine, jugeant directement les actions à la lumière du sens commun, expliquant les faiblesses, donnant le remède des maladies morales, montrant le bien et le mal en homme sensé, qui tient moins à faire tomber l'esprit dans les pièges de la dialectique, qu'à l'éclairer par les préceptes d'une expérience appuyée encore sur les principes d'une forte doctrine.

Selon lui, il ne faut pas profaner la majesté de la philosophie par des disputes sans dignité et sans but moral ^. Au lieu de la compromettre par des tours d'adresse qui peuvent embarrasser les ignorants ou amuser les délicats, il faut songer uniquement à réformer les mœurs. Prouver parles choses et non par les mots, agir sur l'imagination et l'esprit par des peintures éloquentes et des pensées lumineuses, toucher le cœur et l'entraîner par des maximes dont on apprécie immédiaiement la vérité et que le bon sens accepte, telle est la tâche du véritable philosophe, de celui qui veut rendre les hommes meilleurs ^. C'est là l'unique préoccupation de Sénèque;

L Quanto satius est ire aperta via et recta. Lettre CIL

2. Non deJjet hoc nobis esse propositum, argiita disserere et philosopliiam in lias angustias ex sua majestate detrahere. Ibid.

3. Quid ista resme juvat? fortiorem i'aciet, justiorem, temperatiorcm? Lettre CIX.

Non est jocandi locus : ad miseros advocatus es. Lettre XLVIil.

c'est elle qui lui donne cette apparence de directeur et lui fait répéter si souvent, sous tant de formes diverses, cette humble et morale pensée qui semble empruntée à la pratique chrétienne : « Ces sortes de questions font des hommes habiles et non des gens de bien. La sagesse est une science plus ouverte et plus simple*. »

Sénèque comparé avec les directeurs chrétiens.

Pour prouver mieux encore combien l'enseignement moral de Sénèque est pratique, il convient de montrer comment dans ses lettres il a rencontré souvent les idées du christianisme, et presque son langage^. Aussi les chrétiens ont-ils revendiqué le philosophe païen. Le concile de Trente le cite comme il ferait un Père de l'Eglise,

1. Non faciunt bonos isla sed doctos. Apertior res estsapere, imo simplicior. Lettre CVL

2. Nous n'indiquons ces rapports qu'au point de vue particulier de la direction morale. 11 n'entre pas dans notre plan de relever toules les ressemblances plus ou moins réelles qu'on a souvent signalées entre la doctrine sloïque et le christianisme. Cette comparaison a été faite dans bien des livres dont les conclusions sont fort diverses, entre autres dans l'ouvrage de M. Fleury, Sénèque et saint Paul, où l'auteur entreprend de prouver que le philosophe a connu l'apôtre. Mais nous aimons mieux renvoyer au livre de M. Aubertin sur les rapports supposés de Sénèque et de saiiit Paul, où il est démontré, d une manière, selon nous, irréfutable, que ces ressemblances de doctrine sont toutes fortuites. Ce livre remarquable et trop peu connu annonce à la fois un érudit et un écrivain.

et saint Jérôme le place au nombre des écrivains ecclésiastiques et l'appelle notre Sénèque.

Sans doute il ne faut pas attacher un trop grand prix à ces hommages rendus au philosophe par saint Jérôme, Tertullien, et d'autres autorités chrétiennes, parce qu'on croyait alors qu'il avait été le disciple de saint Paul et qu'il tenait ses lumières de l'apôtre. C'était moins à sa profonde sagesse qu'à son prétendu christianisme qu'on faisait honneur. Mais il est d'autres témoignages plus désintéressés et plus précieux, ceux de Lactance , par exemple, qui, tout en sachant que Sénèque n'est qu'un païen, tout en déclarant qu'il est étranger à la véritable religion, ne laisse pas de reconnaître avec admiration que sur Dieu il a parlé comme les chrétiens*.

Cependant, sur les grandes questions religieuses et morales, Sénèque ne fait que reproduire les idées de Platon, que Gicéron avait déjà répandues et popularisées, en leur enlevant les grâces subtiles de l'imagination grecque. Or si, sans avoir rien inventé, il a frappé davantage les chrétiens, c'est qu'il a fait descendre des hauteurs de la métaphysique, et entrer dans l'usage ces grandes idées renfermées autrefois dans les écoles, et qu'en les appliquant à la conduite particulière des hommes, il a trouvé ces nuances délicates qui vivifient la morale, en la rendant plus persuasive, et rencontré souvent les prescriptions que la religion chrétienne, si familière et si pratique, devait découvrir et ordonner. Nous devons examiner cette conformité de Sénèque et des directeurs chrétiens, pour montrer jusqu'à quel point le philosophe païen a pénétré dans ce que la mo-

1. Quid verius dici potest ab eo qui Deum nosset, quam dictum est ab liomine verae religionis ignaro? Divin, bist., II, 14.— Quam multa alla de Deo nostris similia locutus est! Ihid., I, 4.

raie a de plus intérieur. Ici Bossuet pourra nous servir encore de commentaire.

Quoique Sénèque se contredise parfois, partagé qu'il est entre le panthéisme stoïcien et la philosophie de Platon, cependant il est évident qu'il admet un Dieu unique, dont la providence gouverne le monde, veille sur le genre humain et s'enquiert même des hommes en particulier. Le culte qu'il faut rendre à la divinité doit être tout moral. Il l'honore, celui qui la connaît, qui croit à sa toute-puissance, ainsi qu'à sa bonté *. Bossuet, dans un sermon sur le Culte dû à Dieu, ne fait que développer les idées de Sénèque dans le même ordre : On adore Dieu, dit-il, en connaissant qu'il est une nature parfaite, souveraine et bienfaisante ; telle est la division de son discours.

Selon Sénèque, on honore Dieu en l'imitant, en s'efforçant de lui ressembler^. Soyons des dieux j s'écrie Bossuet, il nous le permet par l'imitation de sa sainteté^ Ge ne sont pas les richesses ni les honneurs qui peuvent nous rendre semblables à Dieu; Dieu est nu. Dieu est pauvre*. Combien tous les arguments sont-ils éloignés de la force de ces deux mots: Jésus-Christ est pauvre^ un Dieu est pauvre^.

Le Dieu de Sénèque n'est pas relégué au fond des cieux, il vit avec les hommes, il est avec nous, il est en

1. Deum coUt qui novit... Primus est Deorum cultus, Deos credere; deinde reddere illis majestatem suam, reddere bonitatem sine qua nuUa majeslas est; scire illos esse qui preesideut mundo, qui universa vi sua tempérant, qui humani gcneris tutelam gerunt, interduDi curiosi singulorum. Lettre XCV.

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