‹ Les moralistes sous l'empire romainChapitre 96 sur 149 · Discours LXX sur la philosophie · texte numérisé non relu

Discours LXX sur la philosophie

lonnes; c'est celui qui, toujours grand et magnanime jusque dans la pauvreté, garde avec soin la dignité de son âme et la liberté de sa langue. Oui, l'indépendance de la parole est nécessaire au philosophe s'il veut remplir tous ses devoirs. C'est beaucoup, sans doute, que de rester fidèle à la vertu et de la cultiver pour soi-même ; mais ne faut-il pas encore rappeler les hommes à la sagesse par des exhortations persuasives, et si elles ne suffisent, par les plus durs reproches? Et il ne s'agit pas seulement d'instruire les particuliers, mais aussi le peuple, la multitude turbulente, pourvu que l'occasion soit favorable * . » Ce qui est nouveau dans les maximes de Dion, c'est l'énergique recommandation de la propagande populaire. La philosophie n'est plus, comme autrefois, une science patricienne ni le partage d'un petit nombre d'initiés. Il faut la mettre à la portée de tout le monde sans se laisser rebuter ni par les obstacles, ni par les injures et les railleries. Si l'on se moque de vous en voyant votre renoncement, votre modeste appareil et vos humbles sentiments, si l'on vous couvre d'ignominie, eh bienl soyez philosophe jusqu'au bout, et répandez vos innocentes leçons avec la bienveillance d'un père, d'un frère et d'un ami^.

Ces préceptes, que nous avons recueillis ça et là dans les discours de Dion, prouvent que la philosophie aspirait à devenir une sorte de ministère. Le sophiste converti veut convertir à son tour, et nous verrons tout à l'heure avec quelle fermeté et quelle persévérance. Bien plus, il console le malheur; on l'appelle auprès des

1. Disc. LXXVIII, iôî<f ëxaffxov àTT;oXa|jL6àva)V, xat àOpoou; vou- Getcôv,

2. Ibid. — Qu'on se rappelle Épictète s'écriant avec son accent le plus héroïque : a H faut que, battu, il aime ceux qui le battent, Pai'ce qu'il est le père et le frère de tous les hommes. »

malades et des affligés, comme il paraît dars ce passage remarquable :

a La plupart des hommes ont horreur des philosophes comme des médecins; de même qu'on n'achète les remèdes que dans une grave maladie, ainsi on néglige la philosophie tant qu'on n'est pas trop malheureux. Voilà un homme riche, il a des revenus ou de vastes domaines, une bonne santé, une femme et des enfants bien portants, du crédit, de l'autorité, eh bien! cet homme heureux ne se souciera pas d'entendre un philosophe; mais qu'il perde sa fortune ou sa santé, il prêtera déjà plus facilement l'oreille à la philosophie; que maintenant sa femme, ou son fils, ou son frère vienne à mourir, oh! alors, il fera venir le philosophe, il l'appellera pour en obtenir des consolations, pour apprendre de lui comment on peut supporter tant de malheurs*. »

On aime à penser que Dion pratiquait cet art délicat de relever le courage et de consoler l'affliction. Il serait possible de noter, dans ses discours et ses dissertations morales, bien des endroits qui n'auraient pas été déplacés dans une exhortation privée et familière ; mais, après avoir fait connaître le néophyte de la philosophie, hâtonsnous de suivre l'orateur sur les places publiques, dans les assemblées, à la cour des empereurs, pour voir comment, fidèle à ses principes de propagande, il instruit les peuples et les souverains.

Dans le palais de Trajan, qui aimait à l'entendre, Dion prononça plusieurs discours sur les devoirs de la royauté. Le rôle que prit le philosophe à la cour est aussi digne que modeste : « Gomment pourrais-je, dit-il, trouver des paroles assez efficaces et touchantes, moi qui

1. '\^ioîj(Ti àçixvcïaOat xèv cptXôaocpov xal uaprjyopsîv. Dis, XXVIL ?. 529.

ne suis qu un honame errant, accoutumé au travail des mains et qui n'ai fait de la philosophie que pour moimême, comme les ouvriers en travaillant sifflent ou chantent à demi-voix, sans faire profession de chanteurs? » Après s'être conciUé la bienveillance de l'empereur par cette humiHté qui paraît sincère, il prend pour texte ce vers d'Homère :

C'est Jupiter qui donne les trônes ',

il le développe en montrant que le bon roi doit être pieux, bienfaisant, inspirer le respect plutôt que la terreur, en un mot, imiter la nature divine qui ne fait pas seulement sentir au monde sa majesté mais encore sa providence. Ce qu'il faut admirer dans ce discours, ce n'est pas ce lieu commun, bien qu'on puisse dire qu'après le règne de Domitien , ces banales maximes avaient dû reprendre tout l'intérêt de la nouveauté, mais c'est la dignité avec laquelle l'orateur évite l'adulation. Il était facile, et plus d'un courtisan pouvait dire qu'il était nécessaire de glisser dans le discours d'agréables flatteries. Dion se hâte de dévoiler son caractère et de marquer le ton de sa parole : « Ne craignez pas, dit-il, que je veuille vous flatter; il y a longtemps que j'ai donné des preuves de mon indépendance. Autrefois, quand tout le monde se croyait obligé de mentir, moi seul je

i. On rencontre déjà chez les philosophes certaines formes oratoires consacrées depuis par la prédication chrétienne. Ainsi Dioii prêche sur un texte qu'il emprunte au livre par excellence, à Homère. Avant d'entrer dans son sujet, à là fin de l'exorde, il invoque la Persuasion, les Muses et Apollon, comme les orateurs chrétiens implorent le secours d'en haut. Il ne faut pas trop s'étonnei de ces ressemblances. Le christianisme se conformait aux usages, en animant, il est vrai, d'un esprit nouveau, plus sincère et plus religieux, ces vieilles formes oratoires et poétiques.

n'ai pas craint de dire la vérité au péril de ma vie ; et maintenant qu'il m'est permis de parler avec liberté, je serais assez inconséquent pour renoncer à ma franchise alors qu'on la tolère ! Et pourquoi mentir? pour obtenir de l'argent, des louanges, de la gloire? Mais de l'argent, je n'ai jamais consenti à en recevoir, bien qu'on m'en eût souvent offert, et ma fortune elle-même, je l'ai partagée, je l'ai dissipée pour les autres, comme je ferais dans la suite encore si j'avais quelque chose à donner*. »

Aussi n'est-ce point en son propre nom qu'il prend la parole; il a reçu une sorte de mission divine. S'il vient annoncer que la royauté dérive de Jupiter, s'il impose aux rois la nécessité de la justice et de la bienfaisance, il ne tient ce langage que pour obéir à un devoir religieux et pour exécuter les ordres de la Divinité. Que l'éloquence de l'orateur ne soit pas celle de Platon, que les idées n'en soient pas toujours nouvelles, ni l'expression originale, qu'importe I Mais en considérant le caractère de Dion, qui fait de haut la leçon aux princes avec autant de modestie que de liberté, en entendant cette parole grave et ferme, en se rappelant que ce n'est point par accident, mais en plus d'une occasion, et toujours avec solennité, que Dion présente les devoirs de la royauté dans un discours oratoire, en présence de l'empereur et de sa cour, on est tenté de l'appeler, faute d'un mot antique, le prédicateur ordinaire de Trajan^.

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