‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 12 sur 139 · Lettre XCIV · texte numérisé non relu

Lettre XCIV

16 LA MORALE PRATIQUE

Fénelon, il recommande de bien choisir son guide. Il ne veut pas de ces sages nomades comme il en voyait à Rome, qui courent de maison en maison, débitant des moralités banales, mais un de ces hommes dont la conversation descend, sans qu'on y pense, au fond de notre cœur, pour nous faire aimer la vertu, qui vivant bien enseigne ^ bien vivre, et dont la seule présence est une "leçon*. V

Sénèque fait la théorie de cette direction familière avec un tact et une raison qui prouvent son expérience; et, si on est sensible à la grâce morale et à cette joie pénétrante et calme avec laquelle il s'exprime, on ne peut nier qu'il n'ait profondément médité sur la conduite des âmes et trouvé dans cette occupation obscure le grave plaisir que cet art délicat procure aux grands esprits.

Sénèque est un véritable directeur.

Sénèque n*est donc pas un philosophe de profession qui tient école; il n'a pas autour de lui et sous sa main une troupe de disciples enrôlés sous sa doctrine, soumis à un règlement umforme et marchant à sa suite d'un pas égal et dociley^l ne faut voir en lui qu'un sage qui exerce un certain patronage philosophique sur une clientèle d'amis, de connaissances, d'étrangers qu'il dl

1. Oportet manum aliquisporrigat.... non duce tantum opus sit sed adjutore.... et coactore.... eum elige adjutorem, quem magis admireris, quum videris, quam quum audiens. Lettre m

rige parfois lui-même , auxquels il envoie des instructions par des tiers, qu'il surveille de près ou de loin, et qui souvent profitent de sa sollicitude sans même savoir qu'ils en sont l'objet. Et ce n'est pas pour étendre son influence ou sa renommée qu'il met partout la main sur les esprits et les cœurs. Il croit remplir un devoir civique, une magistrature volontaire, honorable à ses yeux, bien que souvent ignorée. Se rendre utile à tous et à chacun par son talent, sa parole, ses conseils, suppléer par son activité à la disette des bons précepteurs, ramener la jeunesse qui se précipite vers la richesse ou le plaisir, en retarder la ftmgue si on ne peut l'arrêter, n'est-ce pas, dit-il lui-même, remplir en son particuHer fonction publique * ? A

e là vient que la plupart de ses livres ne sont que ^„ œuvres de circonstance, appropriées à l'état moral d^s personnes qui lui confiaient leurs doutes, leurs inquiétudes, leurs défaillances. Les traités sur la tranquillité de l'âme, sur la brièveté de la vie, sur la constance du sage, n'ont pas a'autre origine. Les livres sur la colère sur la Proviaence, sur la vie heureuse, paraissent aussi n'avoir été que de longues réponses à des consultations philosophiques. Les consolations à sa mère Helvia et k Marcia, la fiLe éplorée d'un grand citoyen, de Crémutius Gordus, s'expliquent par le titre seul. En admettant même que ces dédicaces à des amis ne soient que de simples fictions littéraires, tous ces ouvrages n'en sont pas moins une suite d'exhortations morales et de véritables sermons. Le traité de la Clémence, écrit dans les premières années du règne de Néron, et adressé à ce prince, prouve encore que Sénèque avait pris au sérieux

1. Reipublicae prodest.... in privato publicum negotium agit. De la Tranquillité de Vdme , 3-

LA MORALE PRATIQUE

son rôle de gouverneur, qu*il n'était pas seulement un précepteur, mais un directeur moral, el qu'il avait fait à sa manière, avant P'énelon, pour l'instruction et l'encouragement de son redoutable élèmyV Examen de conscience m^ les devoirs de la royauté, $^ J4"^Get esprit de propagande qui anime Sénèque éclate V surtout dans les lettres à Lucilius. Il se plaît à communiquer la vérité ; il n'étudie que pour se mettre en état d'enseigner ; et si on lui offrait, dit-il, la sagesse à condition de la garder pour lui-même, il n'en voudrait pas. Il se donne la tâche de recommander la vertu à tous les hommes, et de poursuivre le vice sans relâche, dût son zèle paraître indiscret. Si les particuliers ne veulent pas accepter ses conseils, il parlera au public, dans l'espoir que ses leçons finiront par être entendues ; en un mot, il s'engage à prêcher le bien avec la persévérance que la^onlrent les hommes à pratiquer le mal *.V /^'Non-seulement il s'acquitte avec ardeur de cette fonction qu'il s'est donnée, mais encore il recommande à ses amis, et en particulier à Lucilius, de prêcher à leur toui . Son disciple doit répandre la vérité ; que, sans se décourager, il poursuive de ses leçons celui-là même qui les refuse ; qu'il presse avec instance ceux qui résistent, il finira par recueillir le fruit de sa persévérance, parce quun discours plein de chaleur pour les intérêts d'autrui ne peut manquer de toucher les âmes. Si elles ne iont pas dociles à la vérité, il faut la leur inculquer avec etlort, et ne désespérer qu'après avoir employé les derniers remèdes*.'.

' Cependant cette ardeur doit être réglée. Un zèle trop

1. Dicam etiam invitis profutura.... quia verum singuli audire non vuUis, publiée audite. Lettre LXXXIX.

2. Ouibusilam remédia monstranda , quibusdam inculcanda sunt. Lettre XXVU.

hasardeux, qui jette des leçons à tous les vents, ou une liberté indiscrète, qui ne connaît pas de ménagements, affaiblit l'autorité du sage et compromet le bien. Luimême se reproche quelquefois une chaleur inconsidérée qui blesse loin de guéri|^' S'adresser aux hommes capables de supporter la vérité , et qu'on a l'espoir de rendre meilleurs, abandonner ceux dont on désespère, après avoir tout essayé, telle est la règle qu'impose ce que Sénèque appelle Vart de la sagesse^ c'est-à-dire la direction* A

« Que tout le monde prêche, a dit Bossuet, dans sa famille, parmi ses amis, clans les conversations... Parlez à votre ami en ami ; jetez-lui quelquefois au front des vérités toutes sèches qui le fassent rentrer en luimême.... Mais, avec cette fermeté et cette rigueur, gar-l dez-vous bien de sortir des bornes de la discrétion *. »: N'est-il pas honorable pour un philosophe païen de montrer autant de zèle et de délicatesse que le plus infatigable défenseur des vérités chrétiennes, et n'est-ce pas une chose digne de remarque que sur ce point Bossuet puisse servir à résumer Sénèque? \

On conçoit qu'un philosophe animé d'une pareille ardeur pour l'amélioration des mœurs, et, si l'on ose dire, pour la conversion des âmes, ait négligé les spéculations de la science pour un enseignement pratique qui allait droit à son but. Aussi Sénèque est-il si préoccupé de donner à ses instructions une utilité immédiate et directe qu'il se fait scrupule de traiter une question de pure .théorie ; et, s'il le tente quelquefois dans ses lettres, il a soin de se justifier en montrant que l'étude des

1. Sapient a ars est. Certum petat : eligat profecturos : ab iis quos desperavit, recédât. Non tamen cito relinquat, sed in ip.sa desperatione extrema remédia lentet Lettre XXIX.

a. Sermon sur la Charité fratern lie.

LA MORALE PRATIQUE

grands principes qui nous éclairent sur Torigine du nionde et de l'âme, illumine de haut notre intelligence sur la nature de nos devoirs.

Il importe ici de montrer à Tœuvre cette propagande active de Sénèque. On voit dans ses lettres, par maint exemple, en quelles circonstances, avec quel zèle discret il tente ces conversions philosophiques. C'est plaisir de remarquer chez le maître la condescendance judicieuse du directeur, et chez les néophytes la diversité des caractères et des dispositions morales. Ces tableaux familiers qui nous présentent les délicates entreprises de la sagesse essayant de corriger, d'encourager, d'amener au bien des âmes rebelles ou dociles, n*ont rien perdu de leur vérité ni de leur fraîcheur. On les croirait d'une main moderne, si on n'en reconnaissait la date à une certaine âpreté stoïque. Voici, par exemple, un jeune homme léger, dissipé, spirituel, qui allait voir souvent Sénèque, et qui ne vient plus chez lui que bien rarement, depuis que son sage et vieil ami a laissé voir son intention de le convertir : charmant étourdi qui résistait à la philosophie, qui esquivait les remontrances de Sénèque en se moquant de lui-même, ou lui fermait la bouche en rappelant la chronique scandaleuse des philosophes : « Oui, parlez-en de vos sages, disait-il, on connaît leurs belles histoires; un tel a été surpris en adultère; cet autre n*est qu'un pilier de taverne; tel autre encore fait profession d'austérité dans le palais des princes. » Cet aimable sceptique, railleur obstiné, avait réponse à tout, prévenait les objections, faisait parade de sa fâcheuse érudition, et semblait même ne pas éparç;neT les allusions à la vie équivoque de Sénèque vivant à lacour de Néron. Sénèque, voyant que le moment n'est pas encore venu de le ramener à de graves pensées, le laisse dire, sourit à sa pétulance juvénile, et, pour n.6

pas compromettre son autorité, attend une plus favorable occasion/[l ne désespère pas de ce jeune homme, qui se montre si rétil à ses exhortations. « Qu'il cherche à me faire rire, je finirai par le faire pleurer*, » s'écrie le maître avec l'accent d'un docteur qui veut convertir un pécheur et lui arracher des larmes de repentir. Il paraît, du reste, qu'il ne réussit que trop à le rendre stoïcien, puisque plus tard ce malheureux Marcellinus, attaqué d'une maladie incurable, se laisse mourir de faim sur une exhortation d'un stoïcien distingué qui l'engage à se délivrer de la vie. \^\

Voilà maintenant un autre jeune homme d'un caractère tout opposé, sérieux et grave, un ami de Lucilius, qui pour travailler à sa perfection morale s'est démis de ses charges, renonçant ainsi à un bel avenir. Le monde, qui ne comprend rien à ces renversements subits de la conscience, l'accuse de paresse, lui reproche de perdre son temps à des occupations stériles, et le traite de mélancolique : « Qu'il laisse dire le monde, écrit Sénèque, qu'il entre plus avant dans l'étude de la sagesse, pour assurer son bonheur. D'ailleurs, il n'est plus libre de reculer, et ce serait une honte pour lui de ne pas répondre aux belles espérances qu'il a données. p^CesX ainsi que Sénèque envoie à Lucilius un programme de sermon dont il puisse faire usage dans l'occasion pour encourager son ami et conserver à la philosophie une précieuse conquête ^. v

Dans une autre de ses lettres, il apprend à Lucilius la manière dont il entreprend de ramoner au bien deux de leurs amis. C'est avec un soin minutieux et délicat qu'il modifie ses leçons selon l'âge et le caractère de ses néo-

L Moveat ille mihi risum : ego fortasse illi lacrymas movebo. Lettre XXIX. — Voy. Lettre LXXVIL 2. Lettre XXXVL

LA MORALK PRATiCL'E

phytes. L'un est un jeune homme, honteux quand il fait le mal et dont il faut, dit Sénèque, entretenir la pudeur; Tautre est un vieux pécheur, veteranus, qu*on doit corriger avec discrétion pour qu'il ne désespère pas de luimême. Le maître reconnaît qu'il aura de la peine à tenir en tutelle un homme de quarante ans, mais il aime mieux échouer que de manquer à ce devoir '.

Il semble que Lucilius, fidèle en cela aux prescriptions de Sénèque, cherche à recruter des âmes à la philosophie et qu'il envoie tour à tour à son maître tous ses amis pour les soumettre à ses investigations morales et les confier à son habile direction }^ouvent Sénèque les juge dès la première entrevue ou après quelques entreliens. Celui-ci est perfectible malgré son excessive timidité, cet autre ne laisse plus d'espoir. Il est trop endurci dans le mal, ou plutôt il est trop amolli; il manque de ressort, bien qu'il ait de la bonne volonté et qu'il prétende être dégoûté de ses dérèglements; mais il n'a pas rompu avec les passions, il n'est que brouillé avec elles et prêt à se réconcilier*.

Tl faut voir ce que, dans ces tentatives de conversion philosophique, Sénèque déploie de sagacité et de délicatesse, pour comprendre qu'il n'est pas seulement un professeur de morale spéculative, qu'il a la prétention de former les cœurs à la sagesse, puisqu'il refuse de se charger d'un homme incapable de pratiquer la doctrine, et si, dans celte dernière occasion, il perdit sa peine et SCS sermons, il a eu cela d3 commun avec bien des pré* dicaleurs de morale.

^k l'appui de ces exemples tirés des lettres à Lucilius,

f 1. Ouod a<l duos amicos nostros perlinet diversa via eundum est : altenus eiiim vitia emendanda, al tenus fraDgenda.... impen-

/am liiiic rei dies. Lettre. XXV ,\^ 2. Lettres XI et CXII. ''^

ïT

rappelons encore ces ouvrages entiers de Sénèque qui ne sont, nous l'avons dit, que des réponses à des consultations morales, réponses diverses où le philosophe semble se contredire parce qu'il donne quelquefois des conseils différents selon l'âge et le caractère de ses correspondants. Ainsi, dans son livre sur la Brièveté de la vie, il recommande à un vieux fonctionnaire de l'empire de renoncer aux charges, et dans son traité sur la Tranquillité de rame il conseille à un jeune homme triste et dégoûté de prendre part aux affaires publiques. Ces contradictions naturelles et nécessaires qu'on a souvent reprochées à Sénèque prouvent seulement qu'il savait se plier aux nécessités de la direction et changer le remède selon le tempérament du malade.^iSans vouloir étendre notre étude sur tous les ouvrages de Sénèque, il est une de ces consultations dont nous devons dire quelque chose pour faire voir une des plus singulières maladies de l'époque et la profonde pénétration du moraliste directeur.

^e croirait-on pas entendre une confession moderne et contemporaine, quand on lit les plaintes de ce jeune capitaine des gardes de Néron, Annaeus Sérénus, qui écrit à Sénèque pour lui dévoiler sa détresse morale ?\\ Il y avait alors déjà de ces âmes tourmentées parce qu'elles se sentent vides, à la fois ardentes et molles, éprises de la vertu et sans énergie pour se la donner, inquiètes sans connaître la cause de leur inquiétude, dégoûtées tour à tour de l'ambition et de la retraite, capables d'élan et de généreuse activité, et au moindre obstacle, à la moindre humiliation, « retournant à leur loisir comme les chevaux doublent le pas pour regagner la maison, v Dans cette affliction d'esprit, Sérénus s'a-p dresse à Sénèque comme à un médecin des âmes, il veut mettre devant lui son cœur à découvert, il essaye de

LA MORALE PRATIQUE

peindre ce mélaDge de bonnes intentions et de lâches défaillances qui le remplit d'une indéfinissable tristesse. Il se sent dans un état de malaise et de peine comme un homme qui n'est ni malade ni bien portant. Son malheur est de ne pencher fortement ni vers le bien, ni vers le mal. Il aime la simplicité; mais s'il se trouve par hasard dans quelque maison somptueuse, il se laisse éblouir par l'appareil du luxe, il se retire non plus mauvais, mais plus triste, et, rentré dans sa modeste demeure, se demande si le bonheur ne serait pas dans l'opulence.^e voilà qui rêve les honneurs, les faisceaux, et bientôt, aécouragé par quelque obstacle imprévu, il s'enfonce de nouveau dans la solitude ou s'exaltant par de fortes lectures et de grands exemples, il s'excite à quelque dévouement sublime. Mais ces héroïques résolutions ne tiennent pas devant les difficultés de la vie. Cet état flottant entre l'héroïsme et l'impuissance, les ennuis douloureux qui en sont la conséquence font crier vers Sénèque cette âme noble et faible. « Je t'en conjure, écrit-il, si lu connais quelque remède à cette maladie, ne me crois pas indigne de te devoir la tranquillité. Ce n'est pas la tempête qui me tourmente, c'est le mal de mer. Délivre-moi donc de ce mal, quel qu'il soit, et secours un malheureux qui souffre en vue du rivage. » Curieuse angoisse d'une imagination généreuse et d'un courage débile.

Avec quelle connaissance du cœur humain et de ses plus profonds secrets Sénèque répond à cet appel désespéré! Il tente de définir ce mal étrange, il promène, pour ainsi dire, sa main sur toutes ces vagues douleurs pour trouver l'endroit sensible et y porter le remède imploré. De quelle vue perçante il découvre, il saisit, il arrête au passage, pour les peindre, les fluctuations fuyantes de ce désespoir inconsistant ijll nous met sous

les yeux celte déplaisance de soi-même, ce dégoût, ce roulis d'une âme qui ne s'attache à rien, ces chagrines impatiences de l'inaction où les désirs renfermés à l'étroit et sans issue s'étouffent eux-mêmes, cette mélancolie sombre et la langueur qui l'accompagne; puis les tempêtes de l'inconstance qui commence une entreprise^ la laisse inachevée et gémit de l'avoir manquée. On s'irrite alors contre la fortune, on maudit le siècle, on se concentre de plus en plus, et on trouve un plaisir farouche à couver son chagrin. Pour s'échapper, pour se fuir, on se lance dans des voyages sans fin, on promène sa douleur de rivage en rivage, et sur la terre comme sur la mer on ne fait que s'abreuver des amertumes de l'heure présente. Dans cette défaillance morale on finit par ne plus pouvoir endurer ni peine, ni plaisir, par ne plus supporter sa propre vue. Alors viennent les pensées de suicide pour sortir de ce cercle où on n'a plus l'espoir de rien trouver de nouveau ; la désolante uniformité de la vie, l'insipide permanence du monde vous arrachent ce cri : Quoi! toujours, toujours la

même chose * ! \

Dans cette profonde et saisissante analyse du spleen», antique, comme on sent bien que Sénèque ne fait pa»-* une description de fantaisie el qu'il est aux prises avec la plus réelle et la plus indéfinissable maladie morale I Si à ces angoisses d'une âme qui se dévore elle-même se mêlaient encore des peines d'amour inconnues de l'antiquité, nous oserions dire que Sénèque a voulu éclairer et consoler un Werther ou un René romain.

l. Delà Tranquillité de l'âme, ch. i et ii.

LA MORALE PRATIQUE

Conseils à Lucilins.

Après avoir montré que Sénèque est un véritable directeur, entrons dans le détail de ses lettres et voyons quel est le sujet et l'esprit de sa prédication morale.

Les sujets qu'il traite sont empruntés au stoïcisme, mais la manière de les présenter appartient à l'auteur. Il accommode toujours la philosophie de l'école à ses propres goûts, à son humeur, aux circonstances de si vie; c'est pourquoi, tout en exposant le dessin principal de ses lettres, nous essayerons d'expliquer, non pas son système, puisqu'il n'en a pas, mais ses idées de moraliste. Car il en est des auteurs comme des hommes : on s'arrange volontiers de leurs délauts, quand on en a découvert la cause.

Ces lettres sont adressées à Lucilius, procurateur en Sicile, élevé par ses talents et de puissantes amitiés au rang de chevalier. C'était un épicurjen que Sénèque entreprit de convertir au stoïcisme/Ce n'est pas que le maître se propose d'exposer régulièrement toute la doctrine du Portique ; il cherche moins à faire de son disciple un pur stoïcien, qu'à le tirer des mollesses épicuriennes, pour lui faire embrasser une morale plus austère.>\Jjuimême, sans étaler la prétention d'un chef d'école, se propose modestement de faire une éducation morale et choibit la forme épistolaire, parce que les pensées fami-

lières, tout en faisant moins de bruit, s'insinuent mieux

dans les esprits.

- En commençant, il cherche, comme ont fait depuis tous les directeurs, à éloigner son disciple des opinions mondaines et lui conseille la retraite, pour le soustraire aux influences étrangères à la véritable doctrine^ Il fait les plus grands efforts pour arracher Lucilius à son ambition et aux avantages d'une fortune si bien commencée. Il regrette que le sort ait retiré son ami d'une obscure condition, pour le jeter dans les grandeurs. Les honneurs appellent les honneurs; l'ambition est insatiable : on ne peut lui faire sa part; et s'il ne rompt pas avec elle d'un seul coup, que deviendra l'étude de

la sagesse?

Mais Lucilius craint de faire accuser son oisiveté et se retranche derrière les préceptes du stoïcisme qui recommande la vie active. Sénèque lui montre alors, qu'en se retirant des affaires il suit, sinon les préceptes des stoïciens, du moins leur exemple\\En effet, on comprend que, sous le règne de Néron, ceux qui faisaient profession de philosophie se soient tenus éloignés des fonctions publiques. D'ailleurs, ne restera-t-il pas citoyen de la grande république du monde, la seule digne d'un sage? Loin de s'abaisser par ce renoncement, il s'élève, en comprenant combien sont petits les honneurs de la chaise curule/famais le sage n'est plus occupé que lorsqu'il traite des choses divines et humaines. Que Lucilius imite son maître, qui prépare pour la postérité des remèdes moraux dont il a éprouvé la salutaire influence dans ses propres maladies*; cela ne vaut-il pas mieuxquede figurer dans un procès ou dans un testament, et de voter au Sénat

1 Salutares admonitiones , velut medicameiitorum utilium composiiiones, lilteris mando, esse illas efticaces in meis ulceribusexpertus. Lettre VIIL

LA MORALE PRATIQUE

de la voix et du geste? La véritable gloire est celle que procurent la noblesse du cœur et la grandeur de Tesprit.Npans sa sollicitude pour Lucilius, Sénèque va jusqu'à flatter dans son ami cette ambition qu'il combat. Qu'il renonce à cette gloire mondaine et fragile, il en recevra une plus belle en échange; le maître peut associer le disciple à son immortalité; et dans un élan d'enthousiasme, dont l'effet est prémédité, il s'écrie avec Virgile :

Fortunati ambo, si quid mea carmina possunt Nulla dies unquam memori nos exiniet aevol

Sénèque ne parvient pas d'abord à briser cette ambition de Lucilius, mais du moins il ne cesse de lui conseiller la retraite qui protège contre les maximes des gens du monde les convictions incertaines d'un néophyte. /Avant tout il importe de fuir la multitude et de lui soustraire son cœur encore mal assuré dans le bien. Montrant les dangers d'un commerce frivole, il nous fait saisir toutes les nuances de cette contagion qui passe de l'un à l'autre dans les conversations mondaines; il la décrit avec l'ingénieuse fécondité du philosophe qui observe et la finesse du courtisan, qui, pour avoir étudié sur luimême les effets de cette corruption insensible, peut retourner en tous sens cette pensée de Bossuet : « Ce maître dangereux n'agit pas à la mode des autres maîtres. Il enseigne sans dogmatiser. Il a une méthode particulière de ne prouver pas ses maximes, mais de les imprimer dans le cœur sans qu'on y pense*. »\\

/^ 1. Bossuet, Herm. sur la véritable conversion. — Nicole, Dan» gers des entretiens, ch. m et iv. — Fénelon, Manuel de piétéf ch. XXL — Voy. Sénèque : Inimica est multorum conversatio. Nemo non aliquid viiium aut commendat, aut imprimit, aut ne- Bcienlibus aliinit. Lettre VIL Nf

Le monde n'est pas seulement à craindre parce qu'il justifie nos passions, réveille nos vices assoupis et emanglante nos plaies, comme dit Nicole, mais encore parce qu'il attaque ouvertement la philosophie. De là ces maximes : La sagesse et la justice ne sont que de vains mots; boire, manger, dépenser son patrimoine en galant homme, voilà la vie, et mille autres banalités dangereuses. De là ces attaques contre les philosophes : moquez-vous, disent ces voluptueux et ces incrédules, moquez-vous de ces gens austères et arrogants qui censurent la vie des autres, tourmentent la leur et morigènent le public*. Il faut donc se retirer de cette corruption, vivre avec soi-même, et prendre ce principe pour règle de conduite : admettre dans sa compagnie ceux qui peuvent vous rendre meilleur et ceux qu'on peut rendre meilleurs.

Mais lorsque Sénèque a montré qu'il faut vivre dans la retraite et qu'il a mis Lucilius en garde contre les conversations dangereuses, comme les chrétiens qui se plaignent aussi du monde et de ses sarcasmes contre la religion et ses ministres, il prend encore des précautions infinies pour bien définir la retraite qu'il recommande. > La solitude est périlleuse pour les méchants et les ignorants, parce qu'elle irrite leurs passions; pour la conseiller à Lucilius, il faut qu'il ait déjà bon espoir dans ses progrès. En effet, le disciple a fait entendre de si nobles paroles, si convaincues, si rassurantes que le maître s'écrie : « Cet homme n'est pas un homme ordinaire, il ne songe qu'à son salut, iste homo non est unus e populo; ad salutem spécial . » Qu'il ne craigne donc plus de se retirer du monde, et que, du fond de sa solitude, il

1. Istos tristes et supcrciliosos , aliencC vilee censores, su» hostes, publicos paedagogos assis ne feceris. Lettre CXXIIL

tf

S>iMt-V •

30 Là morale pratique

adresse aux dieux des prières pour obtenir la santé de l'âme et celle du corps * . '"^

//Quitter les hommes pour se retrouver, éviter les chemins battus pour suivre la voie étroite du petit nombre, esquiver les entretiens dangereux parce qu'ils sont frivoles, se hâter d'entrer dans la philosophie comme si on était poursuivi par des ennemis, élever son âme vers les grandes choses, jouir de soi-même, sentir son néant, tel est le sujet principal des premières lettres\\Sénèque le présente sous toutes les formes, tantôt insistant sur les embarras de la grandeur, tantôt sur les folies du monde, tantôt sur les douceurs de la retraite; et quand il croit son ami persuadé/îl lui fait Téloge de la vie philosophique et desesjoies sanscesse renouvelées, dans un charmant tableau qui est la péroraison de cette longue série de discours sur la vanité des grandeurs*.". / Mais, avec uue discrétion qui n'appartient pas d'ordinaire aux stoïciens, il lui conseille do ne pas rompre brusquement avec le monde, de se retirer doucement et sans éclat, solvas potius quam abrumpas^^l ne veut pas qu'on se cache dans une retraite par vaine gloire , comme les mécontents d'alors qui boudaient la république au fond d'une solitude de Naples ou de Tareute, sous le prétexte honorable qu'ils s'occupaient d'euxmêmes, mais en réalité pour intéresser à eux l'opinion publique/ Sénèque combat souvent cette manie de dénigrement, maladie des stoïciens, qui protestaient avec

Page 1