‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 137 sur 139 · V Assemblée des Dieux, l · texte numérisé non relu

V Assemblée des Dieux, l

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LE SCi PTICISME RELIGIEUX

tion de la loi. Ces cilaiiims tronquées, tout en nous dérobant les détails les plus piquants de la faiire, nous permettent cependant de juger Tétai relip:ieux du inonde païen. La fable» décriée par la philosophie, prenait plus d'empire en se transformant. De nouveaux noms, de nouv* lies imat^es, des symboles inconnus, venaient rajeunir le pajrî^nisme, et par la bizarrerie de leurs mystères, al liraient à la fois la superstition stujiie de la foule et la cunosiié raffinée des éruditset des philosophes.

On se ferait une fausse idée de Lucien, si on se le figurait comme un incn^dule qui se contente de relever les puérilités du culte et les scandales de l'histoire divine. Les traits du satirique ont souvent plus de portée, et, après avoir traversé la luyihologie, vont fra per le fond plus solide de la philosophie. Il faut di^tin^'uer ici (îeux espèces de pamphlets. Lts uns, les Dialogues des Dieux, par exemple, nous initient gaiement à la vie domestique des habitants de l'Olympe et nous font assister, en témoins indiscrets, à leurs entreiiens intimes; agréable persillge, où l'ironie ne manque pas de réserve, parce que la nature du sujet et la vérité poétique exigent que l'auteur prête à ses personnages un langage vraisemblable, conforme à la traiiiion, et le retiennent ainsi dans de certaines liu^iles fixées par le bon goût. Les autres sont des dialogues laiitasti jues tels que l'icaroménippe, Timon le Misanthrope, etc., qui ne représentent que des scènes imaginaires, et dont les acteurs sont entièrement entre les mains de Lucien. Dans ces vives satires, pures créations du caprice, où il n'est plus gêné par les textes précis de la (ab!e, il peut être à la fuis plus hardi, plus violent et plus l)ouffon. Sous le nom et le masque de quelque philosophe libre penseur et intrépide bavard, il joue lui-même un

rôle dans la comédie. Il n'a rien à ménager, rien à craindre sous les haillons de Dio;iène. Au contraire, la vraisemblance lui donne le droit et lui fait même un devoir d'être effronté et insolent. A Fabri de cette fiction, il jugera sans scrupule comme sans péiil le ciel et la terre. U n'attaque plus seulement les dieux du paganisme, mais toutes les croyances religieuses, et confond dans le même mépris les légendes fabuleuses et la science théologique des 4)hilosophes. Un de ses plus grands divertissements consiste à montrer la folie de ceux qui croient à rin«erveniion des dieux dans les affaires humaines. Ménippe, qui voulait savoir à quoi s'en tenir sur le gouvernement divin du monde, a consulté tous les philosophes, qui ne lui ont rien appris de certain II prend le bon parti et se glisse, il serait long de dire comment, dans l'Olympe, où il voit Jupiter dans l'exercice desessubUmes fonctions. Le souverain de l'univers est, ce jour Ih, de mauvaise humeur, parce que les hommes paraissent l'oublier, que les divinités de l'Egypte menacent son culte, et qu'on ne parle pas plus de lui que d'un trépassé. Cependant, il veut bien s'occuper un peu des aflaires terrestres et prêter l'oreil'e aux vœux des mortels. L'un lui demande un royaume, l'autre le gain d'un procès, celui-ci la mort de son frère, celui-là de sa femme. Bientôt il laisse là les hommes et s'avise de régler un instant le monde nhvsique. Il envoie négligemment et sans beaucoup de réflexion la bise souffler en Lydie, soulève une tempête sur l'Adriatique, fait tomber dix mille boisseaux de grêle en Cappadoce, et tout cela exécuté avec une maiestueuse insouciance, il .se dirige vers la salle du fes> lin • « C'était l'heure du souper. . Pour qui a vu tous les 'détails de cette satire, il est évident qu^ Lucien a vonlu peindre, non pas le Jupiter de la fable, mais la

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Providence divine, telle que se la figurent les philosophes aussi Lien que les poètes. Dans ce passage el dans beaucoup d'autres semblables, on voit qu'il n'est pas même déiste. A-t-il voulu insinuer, comme on le prétend quelquefois, le fatalisme d Épicure? Il est difficile de l'affirmer. Il nous paraît inutile, d'ailleurs, de rechercher curieusement à quelle secte il appartient. Car les grands railleurs ne se mettent pas en peine d'avoir une docirine ; ils se gardent bien de s'enchaîner à un système. Il est dans leur goût, aussi bien que dans leur rôle, de fronder Terreur et non point d'apporter la vérité. Quand même ils ne seraient pas sans cesse entraînés par la mobilité de leur humeur, un instinct secret les avertirait que, pour railler commodément et sans danger les principes d'autrui, il ne faut pas en avoir soi-même, qu'on est ainsi plus léger, moins vulnérable, et pour ainsi dire, hors de prise, et que la plus sûr^î manière de faire la guerre est de n'avoir rien k dt^fendre.

Si l'on veut savoir au juste ce qu'étaient devenus les dieux, comment on les traitait, jusqu'où allait Tinsolence de l'ii-crédulité, il faut enttnlre les paroles que Lucien met dans la bouche de Timon le Misanthrope. On ne peut pas imaginer une profession d'impiété plus claire el plus complète : « 0 Jupiter, protecteur des amis, des hôtes, des compagnons, du foyer, dieu des éclairs, des serments, assembleur de nuages, maître du tonnerre, ou sous quelque autre nom que l'invoque l'enthousiasme insensé des poètes, surtout quand ils sont embarrassés pour la mesure des vers ; car alors tous ces noms sont commodes pour soutenir les chutes et remplir les vides du rhythrae ; qu'est devenu le fracas de tes éclairs, le mugissement de ton tonnerre, la flamme blanche et terrible de la foudre? Tout cela,

on n'en peut plus douter, n'est que bagatelle, fumée poétique, vain tapage de mots. Ton arme si vantée, qui frappe de loin, toujours sous ta mam, elle s est éteinte, on ne sait comment, elle s'est refroidie et n a pas gardé la moindre étincelle de colère contre les méchants. A l'homme sur le point de se parjurer, la mèche d'une lampe de la veille ferait plus de peur que la flamme de cette foudre irrésistible. H semble que lu ne lances qu'un vieux tison dont m le feu, m la fumée ne sont à craindre et dont l'unique eilet est de vous couvrir de suie.... Avant peu tu ne seras plus, ô le plus grand des dieux, qu'un Saturne dépossède, dépouillé de tous ces honneurs». » Jupiter huit par ouvrir l'oreille et devine aussitôt d'où lui viennent ces injures : « Quel est cet insolent bavard, dit-il, c'est sans doute un philosophe. » C'était, en effet, la philosophie qui prononçait en riant l'oraison funèbre du paganisme. 11 ne faut pas y voir les blasphèmes vulgaires d'un bouilon saof.lége, d'un cynique perdu dans la foule, ignoble disciple de Diogène, accroupi dans un carrefour, et dont les passants méprisaient les aboiements. L'auteur est le plus bel esprit de l'époque, l'écrivain le plus renommé, un homme parvenu à la gloire, à la fortune, aux honneurs, un haut fonctionnaire que l'empereur a investi de sa confiance, et qui administre une des plus importantes provinces de l'empire. En proférant de pareilles impiétés, il fallait être certain d'avoir pour complices la. ociélé élégante, les lettrés, les philosophes, le monde officiel. Ce qui rend encore ces plaisanteries plus redoutables, c'est que Lucien n'est pas un esprit follement aventureux, qui profane au haiE»rd et à l'étourdie les choses sacrées. 11 sait donner de

1, TimonouîeMisatUhrope, i.

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ratitorité à son irrc^ligion. Sa science profonde de la mythologie, st s nombreux et longs voyages, qui lui ont permis de voir par tes yeux dans les pays les plus divers, toutes les honteuses pratiques du paganisme, l'étude qu'il a faite de tous les systèmes philosophiques, tant de connaissances précises lui permettent de frapper juste et de donner à ses coups cette sûreté qui les rend mortels. Si la forme de ses ouvrages est l 'gère, piquante et faite pour allécher Its imaginations frivoUs, le fond est assez solide pour servir dV. liment à la réllexioo des plus graves esprits et des honnêtes gens. Car Lucien fait assez voir que ses intentions sont sérieuses, son but élevé, qu'il a un dessein moral qui est de tirer les hommes de leur ignorance et de leur imbécilité. Quelquefois il laisse échapper des paroles qui renferment encore plus d'indignation que de sarcasme, et (jui prouvent que ce rieur obstmé assistait, non sans lristes>e, au spectacle de la comédie humaine. Tant de superstitions, s*4crie-t-il quelque pari, deujandenl un Héiacl. tt et un Déuiocnte, l'un pour en pleurer, l'autre pour en rire. VoilHe véiitable Luri n:un Héracliie pour la peusée, un Démocrite pour l'ex^nssion.

Bien que Lucien soit un grand moraliste à la façon de Théophraste et de la Bruyère, nous négligeons à dessein, dans celte étude rapide, la peinture généiale des folies humaines, des vices et des travers qui sont de tous les pays et de tous les temps. Nous vouIols voir surtout quel était, à cette époque, l'état dts esprits, des

opinions, des croyances, des doctrines. Cependant il faut dire au moins quelques mots de son œuvre la plus populaire, les Dialogues des Morts, Lucien est l'inventeur de cette forme littéiaire que les modernes iui ont si souvent empruntée. C'était une heureuse idée, qui devait oaraîlre bien piquante quand elle était neuve, et qui permettait au moraliste de parler avec la plus entière liberté, et de mettre en lumière la vanité de nos préjut^és terrestres en faisant converser ensemble, sur les alTaires de ce monde, des personnages qui n'avaient plus d'intérêt à meniir. Ces dialogues de Lucien ne ressemblent pas entièrement à ceux de Fénelon et de Fontene^le qui les ont pris pmr modèles Les mo ernes se servent ordinairement de ces fictions pour mettre en présence des caractères historiques appartenant à des siècles, à des pays diftérenis, et rapprochent a nsi les hommes célèbres de tous les âges pour les faire disseri?.r sur la politique, sur la guerre, sur les aits, curieuses conversations où les plus grands espiits se jugent les uns les autres. Chez nous, les dialogues des morts sont presque toujours destinés à éclairer l'histoire; dans Lucien, ils sont lU service de la morale. Dans les enfers, le philosophe rencontre le roi, le riche est coudoyé par le pauvre, et comme ils sont tous détrompés de leurs errtnts, que les rangs sont eflac's, et que, dans le royaume de Pluton règne la plus parfaite égalité, nous entendons porter sur la vie humaine des jugements véritables, où il n'entre aucun de ces préjugés qui tiennent dans le monde à la diiïérence des fortunes et des conditions. Dans son premier dialogue, Lucien nous révèle ses intentions et montre assez clairement le but de son ouvrage. Diogène doune ses commi sions à Pollux, qui, selon la fable, remontait tous les deux jours sur la terre. Qu'il dise à

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Méuippe le Cynique de venir dans les enfers, où il pourra rire tout à son aise, mieux que là-haut, où Ton ne sait pas bien de quoi il faut se moquer. Ce sera plaisir pour lui de voir les riches, les satrapes, les rois humilit's et confondus dans la foule. Qu'il dise, en passant, aux philosophes de renoncer à leurs vaines disputes sur les choses qu'ils n'entendent pas; aux riches, qu'ils ne pourront pas emporter leur or si péniblement amassé, et qu'ils devront descendre là-bas avec une seule obole pour payer leur passage : « Mais aux pauvres, dont le nombre est grau'i, dis-leur de ne plus pleurer, de ne plus géaiir : apprends- leur qu'ici règuo l'égalité. » Voilà le programme et l'annonce de celte satire, qui est plus mordante que variée. Vanité des grandeurs, des richesses, de la beauté, de la philosophie, tel est l'éternel sujet de ces dialogues, que la vive imagination de Tauttur ne laisse pas devenir monotones. On y voit Ciésus et Sardanap:.le se lamenter en regrettant leurs trésors et leurs délices pendant que Ménippe, qui n'a jamais possédé que sa besace et son bâton, les taquine et les jjoursuit de ses railleries. Philippe, roi de Macédoine, est assis dans un coin et raccommode de vieux souliers, et Darius, Xerxès et les despotes de l'Orient mendient dans les carrelours. Socrate lui-même n'est pas épargné. Le gardien du Styx, Cerbère, prétend que ce sage, qui à sa mort a montré tant de fermeté, n'est pas descendu dans les enfers avec autant de courage qu'on le suppose. Il pleurait comme un en'ant ; seulement, quand il vit que la mort était inévitable, il se donna des airs courageux pour se faite admirer des spectateurs : » En général, j'en pourrai dire autant de tous les gens de cette espèce; tant qu'ils ne sont qu'à l'entrée des enfers, ils font les braves, les héros; une fois entrés, on sait à quoi s'en tenir. » L cicn

cherche moins à mettre en doute la constance de Socrate qu'à railler la jactance des philosophes coulemporains, qui prêchaient le mépris de la mort et se faisaient honneur d'une intrépidité sloïque qu'ils n avaient pas On peut trouver que la morale contenue dans ces dialogues est bien commune. Nous sommes acooulumes h Ciiendre ces leçons sur le néant des grandeurs, des plaisirs, des verfis apparentes; nos moralisles et nos '.râleurs sacn's proclamant ces vérités avoc une autorité plus haute, et y ajoutent des eusei.unements plus efficaces et plus purs sur la rémnueranon et la ju. ice ,hvines. Mais au temps de Lucien, ces lictions cruelles, où la faiblesse de l'homme, ses erreurs, ses pasions sont iuL-ées avec une brutale fran hise, ne msnquaieit pas d'à-propos ui de portée. Cetatt une protestation contre le luxe insolent des ^vands, une consolalion pour les pauvres et les oppr.més A une époque où la richesse était l'objet d'une sorle d idolatn^ ou la mode des apothéoses et les excès de l'adulaiiou plaçaient les hommes à uue si grande di-tance les uus des autres, ce n'était pas im lieu commun sans mérite et sa.s intérêt de montrer Jaus les enfers une espèce de republique égalilaire, où i! n'y a plus d'aulres malheureux .lue les lâches qui ueonent à la vie el regrettent eucore leur injuste f.^licilé

Lucien n'aime pas plus les philosophes que les dieux ; il leur lait la guerre avec non moins de perMsiance e plus d'emportement. Les coarageu.'i pam,,hlets, ou i bravait la fureur de toutes les sectes, nous présentent des scènes de mœurs qui nous permetle.t de voir ce qu'était devenu l'ens.iguement moral d.ns ce siècle de décadence et de cmlu.mn. La philoso.due ne Pouva.t plus Être respectée par les honnêtes gens et les bons esp ii couim aux beaux temps de la Grèce et de Houie.

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Elle était déchue dans l'opinion depuis que les sophistes en avaient fait une profession et un art mercenaire. En voulant devenir, de jour en jour, plus populaire et pratique, elle avait renoncé aiix hautes études spéculatives qui seules peuvent lui donner de la vigueur et de la solidité, et .jui ont encore cet autre avantage de la rendre inabordable à tous ceux (|ui ne se sentent ni talent ni vocation. Mais, dès qu'elle ne fut plus une science difiicile, qu'elle se conteuia de répandre des préceptes connus et de faire des exhortations morales, elle devint trop accessible à tout le monde pour que le premier venu ne lût pas temé d'enseigner ce qu'il n'avait pas bes(jin d'apprendre. C'était, d'ailleurs, un bon métier qui, sans exiger un long apprentissage, rapportait souvent de l'honneur et touj..ur8 de l'argent. Jugez si les sages se multiplièreot. Gomme la mode voulait que les riches ei les grands eussent à leur solde, et pour ainsi dire dans leur domesticité, un de ces orateurs qui savaient traiter les banalités de la morale, une foule de gens sans aveu, doués de quelque faconde, devinrent philosophes pour trouver accès dans les maisons opulenies. Des parasites, des fîriiieurs, d'habiles hypocri es, s'affublèrent d'un costume dont la sim; licite sordide et quelquefois l'indécence semblaient annoncer la pauvreté voloutaire et le noble dédain de tous les préjugés : a II est uue espèce d'hommes qui depuis peu monte, comme une écume, à la surface de la société, engeance paresseuse, querelleuse, glorieuse, irascible, extravagante, gonllée d'orgueil et d'insolence et, comme dit Homère, € de la terre inutile fardeau. • Ces gens-là, partagés en troupes, après avoir imaginé divers dédales de raisonnements, se sont appelés stoïciens, académiciens, épicuriens, poripaléliciens.... Sous le nom respectable de la vertu dont ils se sont affublés, le sourcil haut la

barbe longue, ils s'en vont couvrant leurs mœurs infâmes sous un dehors plâtré, semblables à ces acteurs de tragédie auxquels il suffit d'Ôter leur masque et leur robe brodée d'or pour n'avoir pbis devant soi qu'un pauvre hère qui se loue sept drachmes pour la représenlation ... Kn présence de leurs disciples, ils exaltent la constance et la tempérance, ils mettent sous leurs pieds riches^es et plaisirs, mais, une fois seuls et sans lémoins, qui pourrait dire jusqu'où va leur gourmandise, leur lubricité, leur empressement à lécher la crasse des oboles*. » Si nous en croyons l-ucien, on était bientôt en état d'exercer ce métier lucratif. Quelques forinules d'école plus ou moins bien apprises, voilà pour l'instruction. Quant à l'appareil nécessaire pour parler avec autorité, ce nVt;ùt pas non plus une grande dépense de se procurer un manteau troué, une besace, un bâton, de laisser croître ses cheveux, sa barbe, ses ongles. Des mations, des cordonniers, des ouvriers sans salaire, alléchés par le profit, deviennent philosophes, après avoir pris soin de se noircir la peau au soleil, « pour prendre la teinture d^î la vertu. » Les promenades publipes sont remplies de ces savants, portant des livres sous le bras gauche, marchant en tronpe, et dont les phalanges vont à la rencontre les unes des autres pour disputer sur des mots. Dans les rues, dans les carrefours, ces sages di>cutentet s'injurient, tandis que le peuple grec, toujouis avide de bruit et de spectacle, accourt de tous côtés, pour admirer h la fois leur parole facile et leur impudence. Il faut voir, dans Lucien, ces rudes jouteurs, la face rougie par la violence des efforts et le désir de parler, le cou gouflé, les veines saillantes, essuyant, du creux de leur main, la sueur qui les inonde; il faut

l. Icaroménippe, 29

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les suivre surtout dans riotérieur des maisons on ils voDt porter leur importune et redoutable sa^^esse. Ils entrent dans une salle de festm, où ils ont flairé un boa repas plus encore que le vice, ils apostrophent l'amphitryon, lui repro'hetit d'avoir une maîtresse et le sermonnent sur son luxe et son intempérance. On finit par les apaiser, on les fait asseoir à la table, et bien lot ils lrou\enl qu'on ne leur rend pas assez d'honneuis, se plaignent de n'être pas a-^sez bien servis, dissertent tact bien que mal au milieu des pots, ou courbés sur leur assiette avec la plus austère attention, « ilsontTair d'y chercher la vertu. » Selon l'occasion, flatteurs éhontés ou censeurs insoknts, si l'adulation n'est jjhs bien p;^yée, ils ont recours aux injures. Sachant qu'on leur donnera, par vi^ird pour leur habit, ou pour échapper à leur mauvaise langue, ils .spéculent sur la sottise et la peur, et, daus leurs IVéquenles visites, lèveut des tributs. Les plus 'jyniques cachent des morceaux de viande dans leur besace, ceux qui se respectent attendentqu'on leurollrede l'argtnt et des cadeaux. Cela s'appelle, daiiS leur argot : tondre les moutons Enfin, quand ils ont amassé bien des oboles et des drachmes, un beau jour, 'Is achètent des vêtements moelleux, de beaux e-claves, des maisons, et, jetant sur les gramls chemins leur misérable manteau, ils disent, avec un soupir de satisfaction, un long adieu au tonneau de Diogene. Quelque exagiMation (jue l'on suppose dans ces peintures satiriques, et mil e autres pareilles de Lucien, on voit que la morale n'était plus, comme autrefois, une science, mais une rouiine vulgaire et une applicaiion de la rhétorique. Comme il arrive toujours, la philosophie elle-même lut rendue responsable de ces hontes. A force de mépriser les disciples, on fut naturellement porté à ne plus respecter les mai 1res illustres de l'antiquité. To'JiU sagesse doc-

jâiiï^l

trinale, les systèmes, le génie, la bonne foi, la vertu de leurs inventeurs devinrent le jouet d'un scepticisme moqueur. Ces belles et fortes doctrines, autrefois propagées, avec une grâce et une discrétion toute patri.ienne, par les Platon, les Gicéron, les Sénèque, ou avec la puissante originalité des Zenon et des Antisthène, furent méconnues et conspuées par les esprits délicats tels que Lucien, quand on les vit colportées par d'ignobles et avides trafiquants et célébrées avec toutes les impudeurs d'une déclamation triviale.

La chute des études spéculatives, qui ava. -*

philosophie en la mettant à la portée de tout le inonde, eut encore pour effet de la livrer h une autre es|)èc3 de charlatans plus dangereux. Quand on n'eut plus de principes certains, ni foi religieuse, ni convictions raisonnées, on tomba dans une sorte de mysticisme grossier ; on crut à la magie, aux enchantements divin;iLoires, à la sorcellerie et à d'autres pratiques nouvelles, absurdes, mystérieuses, empruntées h l'Orient. La philosophie, à son tour, eut ses superstitions. Alors parurent des visionnaires, des imposteurs, des gymnosophistes, des prophètes, des faiseurs de miracles, tels qu'.Apollonius de Tyane, par exemple, qui étonnèrent le monde, ou par leur prodigieuse austérité, la sainteté alï.ni'^e do leur vie ou leur prétendu pouvoir surnaturel. Le plus fameux de ces charlatans, qui a eflacé tous les autres, sinon par sa gloiie, du moins par la bizarrerie de sa mort, fut Pérégrinus, un aventurier qui, après avoir couru tous les pays, après avoir embrassé le cliri^ianisme, revint h la philosophie cynique et promena longtemps en Italie sa folie, son orgueil et sa bassesse. 11 allait par les rues sans vêtement, se barbouillait le visage de boue, se rasait la moitié de la tête, et, dans les places publiques, se donnait le fouet à lui-m me ou s»

Ai.ï

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faisait fustiger par les autres. Son audace, les injures qu'il lançait à tout le monde, mémo à l'empereur, le firent partout chasser, mais lui attirèrent l'estime et l'admiration du peuple. Tour à tour exalté par les uns, inecacé d elre lapidé par les autres, il réi>olut de frapper les ima^'inations par une extravagance qu'on n'avait jamais vue, et fit courir le bruit qu'il monterait sur un bûciier aux jeux Olympiques et qu il se biûlerait, comme Hercule, aux yeux de toute la Grèce assemblée. Lucien fut témoin de cette mort étrange, et nous en a lait le récit. La foule était immense pour assister à un spectacle si extraordinaire; on blâmait, en approuvait le dessein de Pérégrinus, quand il parut, suivi da ses disciples et d'une multitude considérable. Il fit lui-même son oraison funèbre, raconta sa vie, longuement, en homme qui craint d'arriver trop vite à la j>éroraison. Quel vivant tableau que celui de cette assemblée agitée de mouvements divers, attendrie, curieuse; ceux-ci touchés jusqu'aux larmes, ceux-lîi craignant de manquer un spect icle qu'ils attendaient surplace depuis plusieurs jours. «Les plus niais de l'assistance se mettent à larmoyer et à lui crier : « Conservez-vous pour les Grecs ! » Mais d'autres, plus fermes, lui crient : « Ne vous démentez a [as. » Gt'S mots ne troublèrent pas peu le vieillard; il e pérait que tout le monde le retiendrait, qu'on ne le laisserait pas se jeter dans le feu, qu'on le forcerait à rester en vie. Mais ce cri imprévu : c Is -^ -'ous démentez i>as, » lui donne un coup, ajoute à la pâleur de son teint ,4^jîi cadavéreux, le fait trembler, ma foi, et a'rête net sa harangue'. » Cependant il fillait tenir î-a promesse; au lever de la lune, qui devait servir de décor h !a pièce, il s'avance dans son costume ordinaire, portant un llam-

beau. Les philosophes cyniques qui lui font cortège mettent le feu au bûcher, heureux et fiers de consommer un sacrifice sublime, qui doit être un éternel honneur pour la secte. « Pérégrinus ayant déposé sa besace, sa fameuse massue d'Hercule, son manteau, est là devant nous en chemise, et quelle chemise 1 II demande de l'encens pour le jeter dans le feu; on lui en iîonue; il le jette et s'écrie en se tournant vers le midi (car le midi joue aussi un rôle dans cette tragédie) : « Mâues de mon « père et de ma mère, recevez-moi avec borné! » Gela dit, il s'élance dans le brasier et disparaît dnns l'immense flamme qui s'élève *. > Lucien n'est pas e moins du monde ému et garde le plus cruel sang-froid. En revenant d'Olympie, il s'amuse lo long de la route à myst:fier les gens attardés, en leur racontant qu'au moment où Pérégrinus se précipitait dans le feu, il y ava.t eu un tremblement de terre, et qu'un vautour s'était échappé de la flamme en criant d'une voix humame : . J'abandonne la terre et je monte vers l'Ulympe. » II n'est pas nécessaire de montrer quels furent les sentiments du satirique incrédule assistant, par hasard, au suprême elVort du charlaianisme philosophi<iue. Par une de ces rencontres heureuses, qui ne sont pas rares dans l'histoire de la Grèce où souvent les extrêmes se 'oacheut, la fortune, en rapprochant Lucien de Pérégri- T?s, 'lonnalt pour témoin à la plus héroïque imposture de l'antiquité le bon sens le moins capable de se laisser duper, et, par une sorte de juste châtiment, ne réservait ainsi à la'vanilé, s'immolant pour la gloire, que la seule immortalité du ridicule.

11 faudi-ait multiplier beaucoup ces scènes de mœurs si l'on voulait signaler toutes les aberrations et les ma-

\. La mort de Pérégrinus ^ 33,

L ibid., 36.

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ladies morales de cette époque, unique dans Thistoire. Mais, sans aller plus loin, l'esprit de Lucien lui-même et le caractère de ses ouvrages, ne montrent-ils pas assez la dpchéance des études philosophiques et le m;il qui en résulte? Si, en recueillant ses opinions, on cherchait h lui composer une doctrine, on verrait à quoi se réduisaient alors les croyances dps hommes les plus di>ti':gués par la science et le talent. Non-seulement il rejette les (lieux du p;iganisme, mais encore il n'admet pas Texistence d'un Dieu quelconque. Il ne connaît pas même ces vagues aspirations vers une divinité inconnue, incora[)réhensil)le, qu'on rencontre ç»^ et là dans quelques rares philosophes du temps, et surtout chez des stoïciens, tels qu'Epictète et Marc-Aurèle. Athée dans toute la force du terme, il ne se met pas en peine de laire croire qu'il ne l'est pas. C'est tout au plus s'il semble quelquefois reconnaitre la puissance d'un destin aveugle, dont les hommes sont les esclaves et les victimes. La liberté humaine n*est qu'une illusion ; tandis que nous Uuus croyons les maîtres de nos actions, nous sommes poussés à noire insu par une nécessité fatale. La vie est une comédie qui se joue sur le théàtie du monde, et dont la fortune est le directeur; l'un remplit le rôle d'un roi, l'autre d'un valet, et souvent les acteurs changent de costume, et après avoir représenté le grand personnage de la pièce, Unissent par devenir des comparses. Ce qu'on raconte des enfers n*est pour lui qu'un conte d'trnfant; il n'y a pas de vie future. Malgn» certaines réserves qui sont accordées à la bienséance littéraire, et qui marquent simplement les scrupules d'un homme d'esprit, il ne témoigne pas plus de respecta la philusopiiie elle-même qu'aux philosophes. Elle n'est pour lui qu'un art futile, qui sert à tisser des loi'es d'araignée. Les disputes sont au moins inutiles, quand

elles ne sont pas ineptes. Ou Lucien n'a point de doctrine ou il cache la sienne, faisant gloire de n'en point avoir. Son scepticisme de bel esprit et d'artiste n'a rien de systématique. Ce n'est point par la dialectique et le raisonnement qu'il est arrivé à douter de toutes choses Car lorsqu'il passe en revue toutes les sectes, il se moque de Pyrrhon, et, comme Molière, il lui prouve avec le bâton que la douleur est une réalité. Le scei.iicisme de Lucien n'a donc rien de doctrinal, et n'est que l'expression d'une humeur moqueuse, de l'indifférence, de la désillusion et du sens commun. Les seules vérités qu'il proclame sont de celles que l'expérience fournit, qui ne demandent pas d'examen, qui ne reposent pas sur des principes scientifiques, et que le m<.nde élégant adopte sans savoir d'où elles vieanent. la religion est un amas de fables, la métaphysique la science des chimères, et la morale est l'art de vivre en galaut homme et d'échapper aux soucis, aux passions, au ridicule.

Pendant que la religion et la philosophie païennes, de plus en plus discréditées, présentaient le spectacle de l'anarchie et de la plus étrange confusion, le christianisme poursuivait sa marche silencieuse et commençait à paraître au graud jour. En se répandant dans toutes les provinces de l'empire, il attirail de plus en plus l attention des moralistes et des satiriques, qui, jusque-ih, l'avaient trop méprisé pour lui faire l'honneur de s en moquer. Lucien, si curieux observateur de toutes les

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folies, ne pouvait pas manquer de rencontrer et do peindre celte folie nouvelle, qui, à ses yeux, surpassait toutes les autres.

Pour apprécier les jugements que cet humoriste, plus exact qu'on ne pense, a portés sur les chrétiens, et pour achever de décrire l'état de l'opinion à cette époque, qu'il nous soit permis d'esquisser en quelques traits l'histoire du christianisme naissant au point de vue païen. Il n'est pas inutile de montrer quelle idée les plus excellents esprits et la multitude se faisaient d'une doctrine dont la sublimité paraissait si bizarre et qu'on persécutait sans la comprendre.

Il n'est pas de plus triste spectacle que celui de ces persécutions sans cesse renaissantes, dont la fureur semble inexplicable. Qu'un Néron, un Domitien aient fait tant de martyrs, il n'y a point là de quoi s'étonner, puisque leurs affreux caprices n'avaient pas besoin de prétextes pour verser le sang. Qu'une foule aveugle, attachée à son culte, ait applaudi dans les amphithéâtres à la mort de pauvres esclaves, qui paraissaient aussi criminels que méprisables, on le conçoit encore, quand on connaît Its mœurs de la populace romaine. Mais que des esprits délite, désabusés d'ailleurs de toutts les fables du paganisme, aient méconnu une si pure morale, que les gouverneurs de provinces aient recherché partout et traduit devant leur tribunal les sectateurs d'une religion inoffensive, que des empereurs cléments n'aiont point fait plus d'efforts pour arrêter la poursuite juridique de tant d'innocentes victimes, on ne peut le comprendre que lorsqu'on songe aux lois de l'empire, aux pu'jugés du temps H lux mœurs des premier» chrétieus eux-mêmes.

On sait avec quelle laciUîé et quelle complaisance le paganisme ouvrait sts ttmples aux cultes étrangers.

Rome, surtout, f'onnait l'hospiialilé à tous les dieux, comme elle octroyait le droit de cité aux peupl-s conquis. Les nations soumises à l'empire romain pouvaient suivre leur religion en toute liberté et conserver leurs cérémonies. Le paganisme n'était point jaloux et ne devait pas être intolérant, puisqu'il n'avait point de dogmes établis. La politique seule intervenait quelquelois pour limiter celte liberté religieuse, qui pouvait compromettre la sûreté de l'État. Ainsi il existait à Rome une certaine loi interdisant de reconnaître aucun dieu (pu ne lût approuvé par le sénat. Cette loi ne fut jamds abolie, et nous voyons les meilleurs empereurs, ceux-là mêmes qui essayent d'arrêter les persécutions, la respecter encore puisque tout en détendant de rechercher et d accuser les chrétiens, ils défenrlenl aussi de les absou ire, une fois qu'on les a traduits devant la justice. C'était une arme terrible entre les mains d'un proconsul. Lorsque la multitude ameutée dénonçait les chrétiens et demandait leur mort, le magistrat condamnait sans scrupule, et donnait souvent à un abus de pouvoir toutes les apparences de la légalité.

Mais cette loi n'aurait pas été toujours invoquoe, m appliquée avec une atroce sévérité si l'opinion ne s érait pas soulevée contre les chrétiens. Ils furent poursuivis, non pas tant parce qu'ils paraissaient coupables, maiK purce qu'ils étaient odieux. Sans connaître m leur doctrine, ni leurs mœurs, on les délestait comme une troupe imbécile et malfaisante. Les plus illustres écrivains, Tacite, Suétone, Pline le Jeune, Lucien, se font les éilios de cette réprobation universelle, et nous verrons tout à l'heure qu'en plaignant quelquefois leurs malheurs, ils ne leur témoignent qu'une sympathie miuriruse. Qui ne connaît ce beau récit de Tacitu peignant la première persécution ordonnée par Néion, ou les

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ch^^'>liens sont coiiverls de peaux de bêtes pour être déchin's par les chiens, enduits de résine pour brûler comme des flambeaux? L'historien est ému en racontant celle lamentable histoire ; mais tout en prenant parti pour des luaihtureux qu'on insulte en les faisant mojirir, il reconnaît que ce sont de grands coupables, il les accuse de tous les crimes sans rien spécifier, et les regarde enfin comme des ennemis du genre humain. S'jI blâme Néron, ce n'est pas de les avoir livrés au supplice, mais d'avoir ajouté à ua châtiment mérité les ralfînements de son ingénieuse barbarie, et changé en jeu cruel, en fantaisie d'artiste sanguinaire, un acte de juslice. Quand on songe que Tacite écrivait au commencement du deuxième siècle, plus de quarante ans après cet horrible événement, qu'il a eu le temps de recueillir toutes les informations, quand on voit que, malgré son exactitude et son équité ordinaires, il se fiiit une si fausse idée du christianisme, on peut se figurer quels devaient être les sentiments de la foule ignorante, puisqu'un si noble esprit, si curieux, si bien informé, et qui fut toujours 1 éloquent apologiste de toutes les victimes impériales, ne trouve, en parlant des chrétiens, que des paroles de mépris et d'horreur. Suétone va plus loin encore que Tacite, et, en rapportant Thisloire de ces cruautés, il en fait honneur à Néron et les met au nombre de ses actions m^^riloires. Tons deux s'imagmaient que le christianisme n'était qu'une superstition infâme, mêlée de ma{:ie et de maléfices. On continuait à confondre les chrétiens avec les juifs, et, comme ceux-ci, de tout temps délestés à Rome, étaient devenus plus odieux par l'incroyable obstination qu'ils avaient montrée dans la défense de Jérusalem, le patriotisme romain se soulevait contre eux et rendait la haine plus implacable. Après la deuxième persécution, qui eut lieu sous Domitien, les

chrétiens trouvèrent quelque justice et même quelque protection auprès de ses successeurs. Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, sans les défendre toujours avec assez d'énergie, donnèrent aux gouverneurs des provinces des instructions plus clémentes, qui prouvent que la haine inspirée par le christianisme n'était plus si aveugle, et que les chrétiens étaient devenus assez nombreux pour mériter des raénagemenls. Cependant le peuple les poursuivait toujours, les dénonçait aux proconsuls, et les martyrs se multiplièrent, surtout dans les provinces les plus éloignées de l'empire, où les ordres du souverain étaient moins bien exécutes qu'à Rome. Ou peut voir dans les lettres de Pline à Trajan quel était alors l'embarras d'un magistrat dans cette question délicate de la hberté de conscience. Pline est le modèle de l'hannête païen, un esprit modéré, aimant la justice et craignant de l'appliquer ou avec trop de mollesse ou avec trop de rigueur. Gouverneur de la Bilhynie, il écrit h l'empereur pour lui demander ses ordres et lui exposer ses propres scrupules. Il ne sait comment il faut juger les chrétiens, ni sur quoi tombe l'information, m quel doit être le châiimen t. Est-ce le nom qu'on punit en eux, sont- ce les crimes attachés à ce nom? Cependant, dans ces informations judiciaires, il apprenait k mieux connaître le christianisme. En interrogeant les accusés qui, par faiblesse ou par repentir, avaient renié leur religion, il voyait que celte supei-stiiion nouvelle n'était pas si dangereuse. Ceux qui abjuraient lui disaient que toute leur erreur avait consisté à s'assembler pour chauler les louanges du Christ, comme s'il avait été D.eu , qu'ils s'engageaient par serment, non à quelque crime, mais à ne pas commettre de vol et d'adultère. Pline est d'avis d'employer la clémence, dont il a déjà lui-même constaté les bons effets. Avec une saiisfactiou naïve et cette douce

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vaDitc qui est le trait de son caractère, il nous apprend que, depuis son administration, les temples sont plus fr^^qoenlf^s, que les sacrifices naguère néglif^és recommencei t, et que le comraerce de victimes est en bonne voie de prospérité. Cette lellre, qui fait honn^^ur aux lumières et à la modtTation de Pline, est en même temps

une apologie iu\ olonlaire du christianisme. Auxyeux de ce magistrat assez clairvoyant, les chrétiens ne sont plus une secte impie, détestable, une peste publique, comme les appelaient Tdciie et Suétone, mais des égarés qu'on peut ramener, si l'on fait grâce au repentir. Les deux historiens les calomniaient, parce que, n'ayant pas eu l'occasion de les connaître, ils se faisaient les organes des préjugés populaires. Le gouverneur d une province, à qui ses fonctions permettaient d'être mieux informé, leur rend plus de j'istice, adoucit la loi en leur faveur, et «emble même plaider leur cause.

Après avoir relevé les jugements que les esprits les plus distingués et les plus graves portaient sur le christianisme ; après avoir constaté la profonde ignorance des uns, la pitié discrète des autres, nous nous hâtons de consulter Lucien, qui nous présente une face nouvelle dei'opinitnàcttte époque. La lumière se fait de plus en plus, et, quoi qu'on en ait dit, le satirique ne conuait pas trop mal les chrétiens. On ne peut pas le soupçonner lie leur être favorable, il les raille, au contraire, avec beaucoup de bonne humeur et d'indifférence; mais comme il rit de ce qu'il ne comprend pas, il arrive que ses moqueries tournent à la gloire de la religion nonvell ', et qu'à son insu, et sans le vouloir, il lui rend le plus préci ux hommage, celui d'un ennemi dont les injures se changent en é oges. Le charlatan Pérégriuus, on se le rappelle, avait un moment embrassé le christia' nisme, et par ses manières de prophète et d'inspiré

avait al)ni=é ses frères, comme il trompaitlesplnlosophes. Liici.n raconte avei quelle sollicitude, à ses yeux ridicules c. s sectaires adoucirent la captivité de ce malheureux : . Quand il fut dans les fers, les chrétiens, faisant de son aventure .me c.lamité publique, mirent tout en œuvre pour le délivrer. Mais la chose n eta.,1 pas possible, ils lui prêtèrent du moins secours avec le ^ele le plus ardent et le plus infa.igable. Dès le po.ntdu jour on voyait dojk devant la pr.son une foule de vieilles femmes, de veuves et d'orphelins. Les chefs de la secte avaient mémo trouvé moyen de passer la nuit avec ui en .orrompant les geôliers; ils se faisaient api)orter toutes sortes de mets, ils se livraient k leurs saints entretiens, et le grand Pérégrinus (on le nommait encore ainsi) était appelé par eux le nouveau Socrate. Même de plusieurs villes d'Asie vinrent des députés envoyés nar les chrétiens pour assister notre homme, pour lui servir d'avocats ou de consolateurs Ils font vo.r en effet une diligence incroyable quand il s'agit des intere s de la communauté. En un mot, rien ne leur coûte Aussi Pérégrinus, sous le prétexte de sa prison, vit il arriver l'argeutde toutes parts, etse fit-il un assez gros revenu . Lucln croit esquisser un tahleau plaisant, et . fait une admirable peinture des mœurs chrétiennes. S. 1 on ferme irX sur les intentions malignes de l'auteur, que peut-on demanler de plus exact et qui donne une plus Se idée de la primitive charité? Il n est pas moins

bien renseigné sur la doclri.ie que sur les mœurs du ^rL : i mV. . Ces malheureux,dit-il, se hgurent qa 1 s

lonl immortels et qu'ils vivront éternellem.n De là ^ent qu'ils méprisent la mort et ee livrent volonta.re- Tent au supplice. Leur premier législateur leur a fait

l. la mort de Péréyrinus, li-

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croire encore qu'ils sont tous frères une fois qu'ils ont chau^'é de culte, qu'ils ont renié les dieux de la Grèce, qu'ils adorent le sophiste crucifié et vivent selon ses luis. De là vient aussi qu'ils méprisent tous les biens et les metient en commun, sans pouvoir dire pourquoi, par obéissance aveugle. Si donc il «e présente parmi eux un impo>tcur et un habile homme qui sait s'y prendre comme il faut, il s'enrichit très-vite en riant sous cape de leur simplicité*. » A part les épi^rrammes et le ion léger, que de vérité dans cette salire! Mais que les railleurs sont maladroits quand ils jugeut ce qu'ils n'ont pas compris I II n'est pas un mot, dans ce curieux passage, qui ne glorifie les victimes de la raillerie. Toutefois n'( ublions pas de remarquer la véracité de Lucien et l'exactitude de ses informations. Les chrétiens commencent à être mieux connus sans être beaucoup j)lus estimés.

Taciie et Suétone ignoraient entièrement leurs mœurs et leur doctrine, et les regardaient comme des malfaiteurs et des magiciens; les empereurs les défendaient dans l'inléiêt du repos public et de la justice sociale, sans savoir s'ils étaient des innocents persécutés ou des novateurs redoutables Pline soupçonnait déjà qu'ils pouvaient n'être pas des criminels; enfin Lucien est mieux informé, il a entendu parler de leurs dogmes, il a vu leurs mœurs fraternelles, et, bien que leur étrdnge conduite lui paraisse le comble de la folie, il laisse voir du mo ns que la communauté chrétienne n'était pins considérée comme une faction impie et mystérieuse. Les chrétiens ne sont plus des coupables, mais des insensés. Vériiable progrès de l'opinion qui devait désarmer bien des fureurs 1 Car si les politiques étaient

l. Ibid.f 13.

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prompts à réprimer le crime, ils pouvaient être moins

sévères pour la démence. „ • . j i

Ainsi, grâce à Lncien, nous connaissons 1 état de la société antique au deuxième s.ède de Tère chrétienne Le napanisme, envahi de tous côtés, est transformé par des superstitions .tranpères, déshonoré par des praîiques occultes et surtout rainé, ici par l'incred dite, la par la religion nouvelle. Il a perJu son autorité, et jus- L-àson prestige poétique. Le peuple demeure altache à son culte, par habitude, par grossièreté brutale. Mais les beaux esprits, les hommes cultivés ne se donnent plus la peine de déguiser leur impiété et leur athéisme. La philosophie elle-même est avilie depuis que, renonçant aux fortes spéculations elle se borne à répéter ce qu-elle ne comprend plus. Les sectes se sont mêlées et confondues, ne savent plus au juste quels sont leurs principes, et ne se distinguent entre elles que parle costume et la bizarrerie de leur appareil théâtral Un nombre inlinl de déclamateurs parasites ont pris le manteau de philosnphes, s'asseoient h la table des grands, promènent .lans les rues leur vaniié importune et proclament à tout veuant les préceptes usés de leur sagesse vénale. L'enseignement de la morale, autre .ns sacré, est devenu un métier de bas étage, livré à 1 ignorance ou à l'imposture. Cependant le christianisme, toujours incompris, méconnu, méprisé, continue à recruter dans l'ombre les paisibles ennemis de ce vieil etab l^sement qni semble tomber de lui-même. Quel eût été le rire de Lu. ien si un de ces visi.mnaires, qu'il a si bien radiés, lui avait annoncé que bien.ôl le monde appartiendrait à ces dupes charitables de Pérégrinus, h ces d'sciples du sophiste crucifté? Et pourtant c'est lui. le satirique mal avisé qui les servait sans le vouloir, et mieux que personne en détruisant dans les e.prits la loi ei le respect

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du passé, qui es-t la dernière force des sociétés. Gat il ne faut pas se tromper sur les intentions de Lucien. Il ne se contente pas de railler les mœurs contemporaines, de signaler les hontes et les misères de la décalence. Sa critique embrasse tous les siècles précédents, et se fait le jiif^e irrévérencieux de toute l'antiquité Religion, »y.4èmes, méthodes, doctrines morales, depuis Homère, tout est analysé avtc une sûreté de bon sens qui donne de lautoriîé au scepticisme et le rend contagieux. Comme si l'admiration pour h s grands hommes était encore une forme de la superstition, il se fait un jeu d*ai laquer la science, la sagesse, Théroïsme des anciens, et Socrate mourant n'est pas mieux Iraiié que Jupiter. Si, pour lui, la religion est une machine de rebut et hors d'usage, la philosophie dogmatique est un objet de peu de Vileur dont on peut se dcfaire à vil prix. N*est-il pas permis d'emf.loyer ce langage, qu-md nous voyons que, dans une de ses plus ing('nieuses fictions, il met à l'encan et vend à la criée les sages les plus illustres, les fondateurs des anciennes doctrines? Combien donnf z-vous de Py- Ihagcjre, de Socrate, de Chrysippe, d'Êpicure? Celui-ci vaut quelques mines, celui là quelques oboles. Il semble que la succession de la dêlunie antiquité soii ouverte. Lucien n'a pas mal réalisé, f)Our son temps, le vœu que formait, pour le nôtre, uu ciUèbre pamphlétaire de nos jours, qui demandait la liquidation générale de la société.

Le monde antique, on le voit, se détruisait, pour ainsi dire, de ses propres mains, rejetant avec mépris tout ce qui l'avait jusque-là soutenu et charmé, répudiant n-ériie sa ^'loire. Il prend en dégoût la poésie et la science dont il s'était enivre, et renverse étourdiment ses plus belles doctrines, à peu près comme le convive fatigué trouve son dernier plaisir à briser le vase qui

ET PHILOSOPHIQUE. 88â

lui versa la joie. La société grecque et romaine n'attend plus rien de sa religion, ni de sa philosophie. Longtemps elle avait essayé de combattre rindifférence ou la corruption et avait fait de généreux efforts pour se retirer de la nuit où elle descendait chaque jour davantage. Les Sénèque, les Épictète, les Dion et leurs pareils réveillaient les cœurs, et s'ils ne pouvaient remplacer la religion, ils tentaient du moins de donner un prestige religieux à la sagesse humaine. Mais peu à peu la philosophie se décourage et perd, avec sa vaillance, son autorité. Quelques grandes âmes égarées dans ce monde frivole et dépravé cultivent encore la vertu pour ellesmêmes, mais n'ont plus l'espoir de la répandre. Elle> en font l'objet d'un culte solitaire. Il vient un moment où Marc-Aurèle, qui peut juger le monde de haut, désespère et demande à mourir pour n'avoir poiut h rester plus longtemps « dans ces ténèbres et ces ordures. » La société antique n'a plus confiance dans ses doctrines qui lui paraissent épuisées. La foule ne tient pas à les connaître et souvent les beaux esprits ne les connaissent que pour les profaner. Tandis que la multitude grossière tourne le dos aux anciens sages et, entraînée par un secret instinct, court en aveugle au-devant de toutes les nouveautés venues de la Perse, de la Chaldée, de l'Egypte, les hommes cultives, sans souci de l'avenir, s'amusent à railler le passé. En vain l'honnête Plutarque, retire en provmce, attardé dans le siècle, garde une sorte de piété patiivttique aux héros et aux sages de l'antiquité et se propose de ranimer Tadmiration. Dans les compagnies élégantes, a-i contraire, dans les écoles de philosophie et d'éloquence, on se fait un jeu savant de déclamer contre les grands hommes, et les jeunes orateurs s'exercent à déchirer Socrate ou Zenon. Pendant quelque temps on aura encore de l'esprit et de la science

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