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LA MORALE PRATIQUE
Les philosophes à Rome.
Chez les anciens, la philosophie morale n*ëtait pas comme de nos jours, une simple analyse du cœur humain. Les philosophes, et en particulier les stoïciens, qui s'attachaient surtout à la morale, agissaient directement sur les mœurs par un enseignement familier dont la gravité avait quelque chose de religieux. Les prêtres du paganisme, qui n'étaient, pour ainsi dire, que des officiers du culte, n'enseignaient pas, et se bornaient à présider aux cérémonies. Comment auraient-ils pu don-
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ner ime instruction morale sans renier Jupiter, Vénus et tous leurs dieux? Au contraire, depuis l'établissement du christianisme, la religion seule s'occupe des âmes, tandis que la philosophie n'a qu'une influence indirecte sur les mœurs, en pénétrant peu à peu dans la législation, dans la politique, en un mot, en formant l'esprit pub lie. \
A Rome, surtout, où la philosophie devint plus pratique en s'accommodant au caractère romain, les sages ne se contentaient pas de donner au public le fruit de leurs spéculations, mais le plus souvent ils s'attachaient des disciples pour les former à la vertu. Les plus illustres vivaient dans les grandes maisons, devenaient les conseillers de la famille, surveillaient l'éducation des enfants; et nous voyons, par maint témoignage, que leur autorité n'était pas stérile. Les plus grands hommes de la république emmenaient avec eux, en voyage, à l'armée, dans les provinces, un philosopha qui devenait leur ami, et qui, par ses discours, tempérait la sévérité romaine. C'est par ce commerce journalier avec de graves philosophes que se sont formées les plus grandes âmes, Scipion et Lélius, « ces hommes divins redevables de leurs vertus à la philosophie autant qu'à leur beau naturel* ; » Brutus, qui y puisa cette douceur de caractère qu'il ne démentit que pour céder aux obsessions de ses amis politiques; Gicéron, qui passa toute sa jeunesse sous la direction morale d'un stoïcien fameux; Caton, qui mérita de devenir le plus beau modèle du Portique ; sans parler d'Auguste, qui logeait dans son palais Athénodore de Tarse, et dont l'autorité devint plus douce quand il eut pris ce philosophe pour conseillera
On voit, par ces exemples, que ces philosophes res-
ï. Cicéron, Fro Archiaj 7.
semblaient aux directeurs de conscience, qui, au dixseptième siècle, étaient attachés aux grandes maisons, pour guider la famille dans le chemin de la perfection religieuse. La corruption et les désastres de l'empire leur donnèrent encore plus d'autorité. Toutes les belles âmes, dégoûtées de la politique, cherchèrent un refuge dans la philosophie, où elles protestaient en silence contre les mœurs du siècle et le despotisme impérial. Elles s'y pénétraient de l'esprit du stoïcisme, qui est d'apprendre à bien mourir; et il suffit de parcourir les Annales de Tacite, ce livre des beaux trépas, pour se convaincre que la philosophie soutenait le courage des plus nobles victimes et quelquefois même de ces femmes héroïques qui voulaient, en mourant, s'associer à la gloire de leurs époux.A.
On vit de ces stoïciens, au milieu des guerres civiles qui déchiraient l'empire, se donner à eux-mêmes une mission pacifique, courir dans les camps, exhorter les soldats, leur prêcher la concorde. Au moment où les légions de Vitellius et de Vespasien allaient en venir aux mains devant Rome, dans une des plus terribles attentes qui aient jamais consterné un peuple, un philosophe, Musonius Rufus, ne comptant que sur son éloquence et la renommée de sa vertu, osa sortir de la ville pour apaiser les assaillants; et, dans la naïveté de son courage, bravant les risées et les menaces d'une soldatesque avide de sang et de pillage, il ne se relira qu'au moment où il allait payer de sa vie sa morale intempestive. C'est ainsi que, après la mort de Domitien, Dion Chrysoslome, plus heureux que Rufus, parvint à faire rentrer dans le devoir les légions révoltées et donna à l'empire les Antonins.
^ De même dans les afflictions de la vie privée et les malheurs domestiques, le philosophe vient de lui-même
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offrir des leçons de constance oti des consolations. On peut lire, dans Sénèque et dans Plutarque, quelques-unes de ces lettres destinées à calmer la douleur. Quelquefois on appelle le philosophe, on lui confie ses peines, on lui ouvre son cœur, on remet entre ses mains son âme impatiente ou endolorie. La femme d* Auguste, Livie, ayant perdu son fils Drusus, sur lequel reposaient tant d'espérances, fit venir Aréus, le philosophe de son mari, philosophum viri sui, leur confiJent à tous deux, et qui « était initie aux plus secrets mouvements de leurs âmes. » Ce confident respecté, on pourrait dire ce confesseur, sut apaiser les premiers transports de la douleur maternelle, et Livie déclarait plus tard que ni le peuple romain, ému de ce malheur public, ni Auguste accablé lui-même par la perte d'un si digne héritier, ni la tendresse du seul fils qui lui restait, ni les condoléances enfin des nations et de sa famille n'avaient autant calmé sa peine que les discours du philosophe consolateur *.
Cet exemple qui, d'ailleurs, n'est pas unique, nous paraît d'autant plus remarquable qu'il s'agit d'une femme'yT.a philosophie, on le voit, ne se renferme plus dans les écoles, elle entre dans l'usage de U vie ; elle exerce une sorte de ministère qu'on invoque dans les grandes crises \^es heureux du jour, les gens frivoles ne se font pas faute sans doute de railler ces sombres personnages dont la parole austère et le grave maintien sont à leurs yeux comme un reproche et une offense ; mais il viendra un moment oii, dans leur vie dissipée, ils appelleront la philosophie à leur secours et se jetteront dans ses bras. Quelque temps après Sénèque, un autre sage le disait avec un air de triomphe : « La plupart