‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 62 sur 139 · EPICTÈTE · texte numérisé non relu

EPICTÈTE

Si nous ne possédons plus aujourd'hui les discours de ces philosophes orateurs tels que les deux Sexlius, Attalus, Fabianus et tant d'autres qui, dans leur école, par des exhortations véh;^mentes ou familières exaltaient les âmes et réveillaient les consciences, si toute cette prédication orale qui serait pour nous si curieuse et qu'on est en droit d'appeler l'éloquence de la chaire profane, ne nous est plus connue que par de courts fragments et par les témoignages d'admiration des auditeurs, nous retrouvons du moins la substance de cet enseignement pratique dans les ouvrages de Sénèque, dans les discours résumés d'Êpictète et dans le livre de Marc- Aurèle où l'empereur philosophe fait si noblement son

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examen de conscience et se prcche lui-même. Ces trois plus illustres représentants du stoïcisme romain nous font voir successivement les grands caractères de cette doctrine morale ou plutôt de cette religion philosophique. Car, quelle que soit la fixité d'une doctrine, elle ne laisse pas d'être transformée par le génie de ceux qui renseignent. Le do^^^me peut rester le même tandis que l'accent ctiauge. Telle partie du dogme prend plus d'importance, telle autre s'eflace et reste dans un demi-jour. L'imrauîabilité du christianisme n'empêche pas qu'il n'y ait une grande dilîérence entre la sévérité de Pascal, la hauteur de Bossuet et les subtiles douceurs de Fénelon. A plus forte raison, dans une doctrine purement humaine doit-on rencontrer de ces changements qui, sans attaquer la permanence des principes, prouvent seulement la diversité des caractères et des temps. Ainsi Sénèque, Epictèle et Marc-Aurèle prêchent la même morale, chacun avec une éloquence nouvelle, mais non pas avec la même autorité *.

Celui qui manque le plus de cette autorité, qui est une si grande force dans l'enseignement de la morale pratique, c'est le ministre de Néron. Nous ne voulons pas retirer à 8énèque les éloges qu'il mérite et que nous lui avons donnés. Nous croyons qu'il a aimé la philoso-

1. Si notre dessein était d'exposer les dogmes et les formules du Portique . rious devrions réserver dans noire livre la f)lus granile i)lace à Épictète qui est le plus rig ureux et le plus conséquent des sioïciens. Mais par cela môme que sa doctrine est homogène, que sa vie est conforme à sa doctrine et que ce personnage est tout d une pièce, une si m pie esquisse sulfit. Pour éviter des redites sur le stoïcisme prolessé par Sénèque, par Perse et que nous retrouvons encure dans Marc-Aurèle, nous ne consacrons qu'un très-court chapitre à Épicieie dont les sentiiiiCiits droits et fermes, bans fluctuations et sans nuances, peuvent se peindre en quelques traits.

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phie, qu'il l'a propagée avec autant d'ardeur que d'esprit; qu'il n'a pas simplement cherché dans la morale, comme on l'en accuse, un amusement et une matière à de beaux discours, mais qu'il s'est enchanté lui-même de ses nobles maximes et qu'il a fait plus d'efforts qu'on ne pense pour les pratiquer. Cependant il a été plutôt un amateur de la vertu qu'un homme vertueux. Il ressemble un peu trop à ces riches de l'époque qui, dans leur somptueux palais, se ménageaient une simple retraite, une chambre sans luxe, sans ornements, pourvue à peine de quelques meubles nécessaires, oii ils se retiraient à de certains jours pour y faire un chétif repas dans de la vaisselle d'argile, pour coucher sur un grabat essayant ainsi de donner le change au dégoût et à la tristesse de l'opulence. C'est dans une semblable retraite, dans ce qu'on appelait alors la Chamhrt du •pauvre, que Sénèque semble avoir composé ses livres austères. Ses réflexions sur la vanité des grandeurs, bien que sincères, seront toujours suspectes, parce que la malignité, qui aime à relever les contradictions entre la conduite et les maximes d'un philosophe, trouve dans la vie de Sénèque une matière qui prêle à ré|iigramme. S'il avait été disciple de Platon, au lieu d'être celui de Zenon, on n'aurait pas trouvé assez de louanges pour ce grand seigneur qui, au comble de la puissance et dans une cour impure, taisait les honneurs à la philosophie. Le malheur de Sénèque est d'être stoïcien et d'appartenir à une doctrine qui prêche le renoncement ; aussi, (juand on parle de lui, on est toujours obligé de faire des réserves et, avant de l'admirer, il faut le défendre. C'est assez dire pourquoi, malgré sa profonde connaissance du cœur humain, sa singulière pénétration morale et la chaleur de son prosélytisme, il manque de crédit et d'autorité.

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Epictèle, au contraire, fut aussi sloïque dans sa vie que dans ^es discours. Longtemps esclave, pauvre toujours, il eut le droit de vanler la pauvreté. Quand on l'entend mépriser les honneurs, les richesses, la gloire, on le croit sur parole, tant son courage est simple, ferme et paraît au-dessus des tentations. Les rigueurs du Portique n'avaient rien qui pût effrayer un homme accoutumé déjà h toutes les privations. Son héroïsme moral s'élève sans effort à la hauteur de ses maximes. Le peu que nous savons de sa vie semble emprunté à la légende des saints, et Tadmiration qu'il excita parmi les païens tient du culte. Né en Phrygie dans le premier siècle de l'ère chrétienne, on le trouve à Rome du temps de Néron, où il devient dans sa jeunesse l'esclave d'un affranchi de l'empereur. On raconte que son maître brutal se donna le plaisir de tordre la jambe de son esclave dans un instrument de torture, et qu'Épictète lui dit tranquillement : «x Vous allez me la casser. » Le maître ayant persisté dans ce jeu cruel, et la jambe étant rompue, le philosophe se contenta d'ajouter : « Je vous l'avais bien dit. » Ce trait d'insensibilité stoïque fut tellement admiré que plus tard Gelse, le plus intraitable adversaire du christianisme, osait apostropher ainsi les chrétiens : « Est-ce que votre Christ, au milieu de son supplice, a jamais rien dit de si beau ?» A quoi Origène repartit simplement : « Notre Dieu n'a rien dit, et cela est encore plus beau. » Quoi qu'il en soit de cette histoire, qu'elle soit vraie ou arrangée par des admirateurs d'Ëpiclète, il est certain que le philosophe resta boiteux toute sa vie. Ayant obtenu plus tard la liberté, il vécut à Rome dans une petite maison délabrée qui n'avait point de porte et qui ne renfermait qu'une table et une couchette. Il vécut seul la plus grande partie de sa vie, et s'il finit par prendre à son service une

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pauvre femme, ce fut pour confier ^ ses soins un enfant abandonné qu'il avait recueilli. Lorsque Domitien chassa les philosophes de Rome, Épictète, retiré en Épire, supporta l'exil avec la bonne grâce d'un stoïcien qui trouve partout sa patrie et se considère comme citoyen du monde. Pendant sa vie, il fut honoré, malgré son indigence, pour la pureté de ses mœurs et la sagesse de son enseignement; après sa mort, il fut célébré comme le plus sage des hommes. On lui composa cette épitaphe, où on le fait parler lui-même : ^ Je suis Épictète, l'esclave, le boiteux, le pauvre, mais cher aux dieux. » Un riche amateur acheta sa lampe de terre trois mille drachmes, et cette lampe, qui avait éclairé les veilles de la pauvreté, devint le précieux ornement d'une demeure opulente. Il n'est pas inutile de rapporter dans leur naïveté instructive ces témoignages de l'admiration contemporaine et de la dévotion philosophique. Il semble que ce sage, fidèle jusqu'au bout à ses maximes de renoncement, ait voulu dérober même son nom à la postérité. Ce nom d'Épictète n'est pas le sien, ce n'est qu'un adjectif qui signifie esclave. De plus, il paraît n'avoir rien publié. Épictète n'a pas même songé à la gloire, et ces belles leçons de courage qu'il prodiguait dans ses entretiens particufiers et ses leçons publiques seraient aujourd'hui ignorées, si elles n avaient pas été recueillies par la reconnaissance d'un disciple.

Quand on connaît déjà le fond de la doctrine stoïcienne, on peut se figurer quelles doivent être les maximes d'un tel homme. « Supporte et abstiens-toi. » Voilà toute sa philosophie. Supporte les disgrâces, les malheurs et tout ce qui peut troubler ton cœur. Nos sentiments, nos pensées, nos actions sont, pour ainsi dire, sous notre main, nous pouvons les régler à notre gré : les biens, les honneurs et toutes les choses extérieures, il faut y

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renoncer tout d'abord. En circonscrivant ainsi le champ de la lutte, il est sûr de n'être point vaincu. Mépriser d'avance tout ce qui peut nous échapper est la seule manière de ne trouver pas de mécompte. Il ne se laisse pas tenter, comme Sénèque, par la richesse et la puissance. En ne désirant rien, il n'aura rien non plus à regretter. Aussi, comme il s'est mis entièrement hors de prise du côté delà fortune, il n'a pas besoin de lutter avec elle; il ne lui dira pas d'injures, il ne la provoquera pas, il ne la mettra pas au défi, selon la coutume des stoïciens, qui déclament parce qu'ils sont mal assurés dans leur foi. Son langage sera toujours ferme, net, n'solu, comme celui d'un soldat qui se sent inexpugnable ou décidé à périr, si on le force dans le refuge sacré de sa liberté intérieure.

Cependant, bien que le style d'Epictète soit simple et d'une nudité athlétique qui sied bien à cette morale militante, on y rencontre çà et là des images frappantes qui saisissent l'esprit et donnent un vif éclat à ces solides pensées. Il a le langage populaire, incisif et pittoresque. Des comparaisons tirées de la vie commune révèlent une certaine originalité plébéienne. Mais son imagination est tout entière au service du raisonnement, ses métaphores ne sont que des démonstrations, et ses allégories même ont la précision de la pure logique. Sa parole, bbie comme son âme, aO'ranchie des élégances convenues, ne dédaigne pas d'employer les expressions vulgaires, empruntées aux carrefours, et saisit parfois avec plaisir quelque mot trivial pour en accabler les objets de son mépris. Mais oii paraît surtout la foi intrépide de ce prêcheur obstiné, c'est dans cette dialectique tranchante où il lutte avec les passions, où il les interroge, les lait répondre et les confond en quelques mots souvent sublimes. L'iiéroïsme stoïque y éclate en dialogues cornéliens.

*1- Tf,.

Ce Socrate sans grâce ne s'amuse pas à faire tomber mollement un adversaire dans les longs filets d'une dialectique captieuse, il le saisit brusquement et Tachève en deux coups. On peut appliquer à celte éloquence le mot de Démosthène sur celle de Phocion : « C'est la hache qui se lève et retombe. »

Celte doctrine et ce langage ne pèchent que par un excès de force. Comme l'a dit Pascal : « Épiclète connaît la grandeur de l'homme, il n'en connaît pas la faiblesse. » De là cette proscription impitoyable des sentiments les plus légitimes. 11 n'est point permis de pleurer la perte de ses amis, de sa femme, de son enfant; il faut étouffer en soi la compassion et ne pas se laisser toucher par le malheur d'autrui. Hâtons-nous d'ajouter que ces maximes ne sont pas celles de l'égoïsme qui défend sa quiétude, mais de la prudence philosophique qui craint de compromettre l'invulnérabilité de l'âme. Tant d'héroïsme pourtant nous impatiente, et chacun est tout prêt à refuser sa sympathie à celui qui vous interdit la pitié : aussi ne pouvons-nous souscrire à l'opinion de ceux qui trouvent qu'Épiclète a moins de roideur que Sénèque, qui lui reconnaissent un air plus affectueux et plus humain. Pour nous, nous préférons à celte dureté systématique les inconséquences de Sénèque, qui, après avoir prôné l'impassibilité, nous confie qu'il a versé sur son ami Sérénus des larmes réprouvées par la philosophie. Épictète assurément n'aurait pas tenu à passer pour un homme qui s'attendrît. Là n'est pas son ambition ni sa gloire. Il lui importe peu d'être aimable, pourvu qu'il assure par tous les moyens l'indépendance de son âme et la victoire de sa volonté. Sa morale de renoncement absolu est celle d'un pauvre, d'un esclave, d'un exilé, d'un infirme, d'un solitaire enfin qui n'a ni bien ni fimille, et qui par son dénûment volontaire a mis la

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fortune dans l'impuissance de lui nuire. Ses maximes sont d'un anachorète païen, et l'on pourrait appeler sa doctiiue de l'ascétisme stuïque.

Ltt livre le plus connu d'Êpictète, le Manuel^ ne fait pas connaître entièrement le caractère, l'esprit et le grand ■ (inr de ce moraliste convaincu (jui fut l'honneur du stiiïcisrae romaiu, son plus fidèle interprète et le plus bel exemplaire de ses vertus. Ces préceptes concis, condensés dans une sorte de mémento, ont quelque chose de dur et de choquant dans leur brièveté impérative. La raison stoïcienne y proclame ses lois avec une impassibilité peu humaine, impose silence à toutes les passions, même aux plus respectables, se fait gloire de les tuer sans entrer avec elles en accommodement, et semble même vouloir réprimer les plus légitimes mouvements d une sensibilité généreuse. A hre ces maximes rigoureuses, un est tenté de croire que ce moraliste législateur de la cité stoïque n'a pas d'entrailles, et, si on n'avait l'esprit touché par l'originale sincérité de ce langage, on ne verrait dans re style lapidaire que les préceptes convenus d'un système chimérique ou les gageures d'une perfeci on impossible.

Les Entretiens^ recueillis par Arrien de la bouche même d'Êpictète complètent le Manuel et l'expliquent. Ils nous font voir le moraliste de plus près, plus au naturel, dans la familiarité de ses conversations philosophiques avec ses amis et ses disciples. Au lieu d'imposer «les lois comme dans le Manuel, il discute, il cherche k persuader. Les plus dures pensées s'étendent dans ces libres improvisations, s'amollissent pour ne pas blesser

1. Nous recommandons l'excellente traduction de M. Courdaveaux,qui reproduit souvent avec bonheur l'énergique simplicité d'Êpictète.

et se fondent parfois pour mieux se répandre. Une vive sollicitude pour le progrès moral de ses auditeurs, une certaine condescendance pour les faiblesses humaines tempèrent les rigueurs de la doctrine. En lisant les Entretiens on est tout étonné et charmé de se trouver en face d'un homme, quand jusque-là on n'avait coutempl.' dans le Manuel que la statue en marbre ou en bronze de Tidéal stoïcien.

A vrai dire, les Entretiens ne sont pas autre chose qu'une prédication morale, tantôt élevée, tantôt familière, selon les circonstances, et accommodée aux besoins de ceux qui ont recours à la sagesse du maitre. Si le livre renferme un certain nombre de dissertations didactiques sur des points de doctrine, le plus souvent on y voit que le philosophe s'occupe, comme il le dit luimême, à rehausser le cœur de ses disciples, ou bien encore à éclairer des inconnus qui lui proposent un cas de conscience. Tel discours n'est qu'une réponse k une de ces consultations morales, tel autre un appel à la dignité humaine et une exhortation à la vertu, tel autre une méditation éloquente sur la Providence, sur Dieu, sur les devoirs qu'il nous impose; véritables sermons qui annoncent et préparent l'éloquence chrétienne, où l'orateur, malgré la diversité des principes et des doctrines, traite souvent les mêmes sujets que nos prédicateurs, avec un zèle pareil de propagande, seulement avec la jactance de l'école et les brusqueries parfois peu charitables de la dialectique stoïcienne.

Pour montrer combien est sublime l'idée que s'était formée de la prédication philosophique ce noble esprit ei ce vaillant homme, il faut citer quelques fragments d'un discours où, en lignes heurtées mais d'une énergie sans pareille, il esquisse le portrait du philosophe prêcheur, portrait familier et vivant qui peut-être nous offre sa pro-

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pre image. Persoone dans TaDliquité n'a jamais affirmé avec cette dëcision et celte grandeur simple que l'ensei-Dement de la morale doit être un apostolat. Je ne sais si, même de nos jours, on pourrait mieux définir le rôle du missionnaire chrétien. A un jeune homme qui vient lui demander conseil et se propose de se consacrer à la propagande hardie et populaire telle que la comprenaient les sages de l'école cynique, Épictète trace ses devoirs eu des termes qui méritent tous d'être médités : « Examinons, lui dit-il, la chose à loisir. Mais sache tout d'abord que quiconque s'engage dans une si grande entreprise saus l'aide de Dieu devient l'objet de la colère divine, et qu'il ne fera rien que se couvrir «'e honle aux yeux de lous. « Avant tout, selon Épictète, il faut que le futur précepleur du genre humain* s'entreprenne lui-même, éteigne en lui ses passions, se purifie et se dise : « Mon âme est la matière que je " dois travailler, comme le charpentier le bois, comme le cordonnier le cuir.... ^ Ainsi préparé, il doit savoir encore qu'il est un envoyé de Jupiter auprès des hommes. Il faut qu'il prêche d'exemple et qu'aux pauvres, aux dé.^ht'iités qui se plaignent de leur sort, il puisse dire : « Regardez-moi, comme vous je suis sans patrie, sans maison, sans bien, sans esclaves; je couche sur la terre; je n'ai ni femme, ni enfant; je n'ai que la terre, le ciel et un manteau. » Puis, avec une énergie croissante, du ton le plus résolu, avec une trivialité qui ajoute quelque chose à la gu ndeur des pensées, il continue : « Prends conseil de Dieu, et s'il t'encourage dans ton entreprise, sache qu'il veut te voir grand ou roué de coups; car n'oublions pas ce petit détail : il est dans l'ordre que notre philosophe soit battu comme un âne, et il

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