‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 75 sur 139 · III · texte numérisé non relu

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rèle, malgré les délicatesses de ce qu'on pourrait appeler sa spiritualité, ne parle de ces petites vertus raffinées que les âmes qui travaillent trop sur ellesmêmes finissent par imaginer. La magnanimité, la liberté, le calme, la sainteté de la vie, voilà les objets de ses désirs. La douce impatience de ces désirs donne quelquefois un certain pathétique aux apostrophes qu'il s'adresse à lui-même : « 0 mon âme, quand seras-tu bonne et simple? » Quelqrcjfois il se suppHe lui-même de se donner au plus tôt les vertus qui le ravissent : « Embellis-loi de simplicité, de pudeur, d'indiflerence pour tout ce qui n'est ni vice ni vertu. » Il lui arrive même de s'accabler en pensant tout à coup que son terme est proche et qu'il n'est pas encore détaché de toutes ses passions, comme s'il avait horreur de mourir dans une sorte d'impénitence finale : « Couvre-toi d'ignominie, ô mon âme, couvre-toi d'ignominie 1 tu n'auras plus le temps de t'honorer. » On peut trouver dans l'antiquité des pensées plus nouvelles, mais rien n'est plus nouveau que ces tendresses morales, ces pudeurs de l'âme et ces accents ingénus avec virilité que l'éloquence sloïque n'avait pas encore rencontrés, et dont la simplicité veut être sentie et non louée.

C'est assurément une infirmité littéraire de notre sujet qu'on ne puisse parler de Marc-Aurèle sans avoir l'air de faire un panégyrique de saint. A notre époque surtout, où les grands hommes ne paraissent plus intéressants que par leurs faiblesses, et où le goût public ne supporte plus un éloge continu, ce n'est pas une entreprise sans difficulté et sans péril que la peinture d'un homme à peu près irréprochable, dont la raison fut si calme et la vertu si unie. Ce serait pourtant une injustice de n'en pas dire assez par la crainte d'en dire trop. Laissonsnous donc aller sans fausse honte aux sentiments que

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L'EXAMEN dp: conscience

D'UN EMPEREUR ROMAIN

nous inspire ce beau livre, et achevons de faire connaître sans louanges une ârae qui n'en a jamais demandé à personne.

Bossuet, traçant les iè.t:les de la vie chrétienne, s'écrie en plus d*im endroit : « Commençons à nous détacher des sens et à vivre selon cette partie divine et immortelle qui est en nous... Laissons périr tout l'homme extérieur, la vie des sens, la vie du plaisir, la vie de l'honneur. » Bossuet, sans le savoir, mais avec une exactitude littérale, fait le portrait de Marc-Aurèle, qui, s'eniretenant sans cesse avec cette partie divine qui est en lui, a lermé son âme à la vie des sens, à la vie de Ylioiutcur. La renommée, les acclamations populaires, la gloire même et le juf?emeDt de la postérité n'ii]S[.ireDt que des paroles de dédain à ce souverain si détaché du monde et si profondément entré dans la contemplation des vérités éternelles. On est tenté à chaque instant d'emj)loyer des expressions chrétiennes pour peindre ce pur et haut état d'esprit, et la laiif^ue de la plii!iisf)phie antiqu.i ne suffit plus. Tout en remplissant toujours avec une ferme attention sa magistrature souveraine, Marc-Aurèle ne rêve que la vie cachée en Dieu, sans plus s'occuper des jugements humains. Aussi ne peut-on pas lui reprocher, comme à d'autres philosophes, de n'avoir travaillé que pour la gloire, et d'avoir sans cesse repoli ses vertus pour les faire briller aux yeux du monde. Toutes les apostrophes et les railleries adressées par les chrétiens au pharisaïsme stoïque n'atteignent pas Marc-Aurèle, et le fougfueux Bossuet, dans ses emportements contre Sénèque et l'orgufil de la sagesse stoïcienne, est trop juste ou trop prudent pour rien hasarder contre lui. Sans doute l'empertur a (iii beaucoup aimer la gloire, et il eût été indij/ne de régner, si son âme avait été indiiïérente à

un beau nom; mais, après en avoir goûté les douceurs, il en a été désabusé quand il connut quelque chose de meilleur. Il a repoussé cette passion après toutes les autres, celte passion, selon le mot de Tacite, qui est la dernière dont se dépouille le sage. « As-tu donc oublié, Ô homme, écrit Marc-Aurèle, ce que c'est que la gloire? Pour moi, j'en suis revenu. » Ne croyez pas qu'il va déclamer contre elle et répéter les sentences convenues de l'école. Non, il est sur ce point en lutte avec luimême; il se reproche d'être encore sensible à l'approbation et au blâme, et prouve ainsi sa sincérité. Quand il se sent tenté par la gloire, il se rappelle aussitôt coml.ien les hommes sont vnins dans leurs jugements, iujustes, inconséquents : « Quoi ! c'est dans les âmes des autres que tu }ilaces ta félicité !... Tu veux être loué par un homme qui trois fois par heure se maudit lui-même I... Pénètre au fond de leurs âmes, et tu verras quels juges tu crains... Il ne faut que quelques jours, ei ceux-là te regarderont comme un dieu qui te regardent aujourd'hui comme une bêle farouch •. » Ici ce ne'^soîil encore que des paroles de prince, de souverain qu'émeuvent sans doute certains murmures populaires contre un édit nouveau, et qui s'exhorte à ne pas se départir de ses bienfaisantes maximes, fussent-elles odieuses au peuple, qui ne les comprend pas. Il le dit du reste lui-même avec une fermeté pleine de grâce : « Ils te maudissent; qu'y a-t-il là qui empêche ton âme de rester pure, sage, juste? C'est comme si quelqu'un s'avisait de dire des injures à une source limpide et douce : elle ne cesserait pas pour cela de verser un breuvage salutaire. Et quand il y jetterait du fumier, elle aurait bientôt fait de le dissiper, de le laver; jamais elle n'en serait souillée *. • Il a hoi par se mettre si fort au-dessus des

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