vi:i
L'EXAMEN DE CONSCIENCE
jugements contemporains qu'il répète avec une satisfaction visible ce mot célèbre d'Antislhènes : « C'est chose royale, quand on a fait le bien, d'entendre dire du mal de soi. » On pourrait croire que ce ne sont là que les fières paroles d'un politique qui méprise le peuple encore plus que la renommée, si on ne le voyait si souvent mettre sous ses pieds toute espèce de gloire humaine avec le détachement d'un homme à qui Dieu suffit.
Pour échapper à des tentations qui sans doute le sollicitent encore, Marc-Aurèlc se fait comme un pieux devoir de promener son esprit sur toutes les idées qui peuvent le désenchanter de la gloire. Il aime à se répéter que petite est la renommée même la plus durable, que tout passe en un jour, et le panégyrique et Tobjet célébré, que ce qui survient efface bientôt ce qui a précédé, que toutes choses s'évanouissent, et il s*écrie enfin : « Après tout, que serait-ce que l'immortalité même de notre mémoire? Une vanité. » Lui, Tempereur guerrier, victorieux, qui s'est consumé dans de longues et périlleuses expéditions, lui qui devait tenir, à ce qu'il semble, plus que tout autre à sa renommée iLilitaire, puisqu'il la payait de sa santé, de sa vie, de son repos philosophique, il se prend en pitié, et c'est en pensant peut-être à ses victoires remportées sur les Barbares qu'il écrivait ces mots cruels pour lui-même et d'une amertume digne de Pascal : « Une araignée est fière pour avoir pris une mouche, tel homme pour avoir pris un levraut, tel autre des ours, tel autre des Sarmates. » C'est ainsi qu'en plus d'une occasion il rabat son propre orgueil, et que, pour mieux se désabuser, il étale devant lui-même et remue avec une sorte d'aigre plaisir toutes les inanités de la gloire, ramenant sans cesse son âme sur ces hauteurs d'où l'on voit à ses pieds les choses mortelles dans leur petitesse et leur rapide passage : « Contemple d'un lieu
D'UN EMPEREUR ROMAIN. 203
élevé ces troupeaux innombrables d'humains... Combien qui ne connaissent pas même ton nom ! combien qui bientôt l'oublieront!... Non, la gloire n'est pas digne de nos soins, ni aucune chose au monde '. « L'empereuf Dhilosophe, comme le roi sage de l'Écriture, laisse ainsi ichapper son cri : Vanité des vanités, et tout est vanité; nais pourquoi ne dirions-nous pas que ce cri de Marc- |\.urè]e sort d'une âme plus pure, moins incertaine et noins troublée ? Tandis que le roi des Juifs, rassasié de voluptés, de science et d'orgueil, ne fait entendre que les amères paroles d'un épicurisme désabusé , qu'en accablant de son scepticisme toutes les plusnobleschoses humaines il ose affirmer que le plaisir de l'heure présente est encore ce qu'il y a de moins vain, tandis qu'il n'est enfin poussé vers Dieu que par la terreur et le désespoir, Marc-Aurèle, sans colère contre les voluptés, qui lui sont indifférentes, plein de foi dans la raison et la justice, méprise le monde, non pour en avoir abusé, mais parce qu'il connaît quelque chose de plus grand, de plus beau, de moins périssable, et se laisse porter par l'attrait et l'amour vers son Dieu. Qu'importe en ce moment que le dieu qu'il adore ne soit pas le nôtre? Nous ne comparons pas ici les doctrines religieuses, mais les âmes de deux hommes, et nous ne d yons pas taire le sentiment que nous inspire dans le stoïcien nonseulement ce renoncement magnanime aux grandeurs humaines, mais encore celte adhésion si vive et si douce aux lois divines, son obéissance à Dieu, et, pour employer un mot chrétien, son entier abandon.
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer ni de discuter ce qu'on pourrait appeler les idées religieuses de Marc- Auièle Son Dieu est la raison universelle, dont notre raison est une parcelle, la loi immuable de la nature- 11
l. IX, 30.
L'EXAMEN DE CONSCIENCE
D'UN EMPEREUR ROMAIN
gouverne le monde, dans lequel il réside, avec lequel il se confond, il est le grand t(mt, il est la nature . êine considérée dans sa sa^^esse, son ordre, son harmonie. (>omment ces lois immuables peuvent s'accorder avec l'idée d'une Providence et laisser place à la liberté humaine, comment cette Divinité peut devenir l'objet de l'adoration et de la prière, c'est ce que ce moraliste pratique, ennemi .'.s spéculations métaphysiques, ne veut pas même se demau'ler, laissant volontiers ces inconséquences, ces contradictions, se fondre et disparaiiredans le va^^ue, l'éloignement et la hauteur des principes. Tout ce qu'il lui importe de savoir, c'est que le monde est bien fait, qu'il foi me comme ui:e cité dont tous les membres doivent obéissance à la loi, et que l'homme qui dérange le plan derunsemble, soit en n'acceplant pas les accidents de la vie, soit eu comuiettant une injustice, tst un révolté contre la nalun» et un impie : « Oue cela le suflioe, (pie ce soient là les seules vérités...., afin de ne pas mourir eu iiroférant des murmures, mais avec la vraie fiaix de l'anie. « De là un opiiniisine religieux C'U'on voudrait pouvoir mieux s'expli(|UHr, mais dont les elï'M'nr s vous touclu'ut tout eu VOUS surprenant. Le mal ph. jic dis|)arait aux yeux de Man-Auièle ; il n'est plus un mal, mais une nécessité de 1 ordre universel; les déso; ' de la nature ne sont qu'apparents, et sont appel'' s i.arie que nous ne voy<tns pas comment ils se ratlM. lient à l'harmonieux concert de tout ren>eiiible. Pviieux compris, ils auraient pour u'jus une sorte de giû:e et d'altrait : « Ainsi le pain, durant la cuisson, crève dans cetlain.s [mnies, et ces entre-bàillemenis,ces manquements, pour ainsi dire, au des.sein de la boulan gène, ont je ne sais quel agrén.ent qui aiguillonne lap^ petit*. « Te. le est sa ioi eu la justice divine, que, si elle 1. III, ,,.
lui paraît en défaut, il réprime aussitôt sa pensée en se disant : « Tu vois bien toi-même que faire de pareilles recherches, c'est disputer avec Dieu sur son droit. » Pour lui, tout ce qui arrive arrive justement. Rien n'est défectueux ou manqué dans Tordre de la nature, et si tel arrangement qui nous paraîtrait juste n'est as, nous devous conclure qu'il ce pouvait, qu'il ne devait pas être. Qu'un f.anlhéiste, un stoï<'ien, accepte avec une mâle résignation les lois gêné I aies de la nature, qu'il se soumette sans trouble à ce qui est inévitable, qu'il se soumette même de sa pleine et entière volonté à cet ordre universel qui l'opprime et l'écrase, on conçoit qu'un citoyen du monde fasse ainsi avec un sombre héroïsme tous les sacrifices que la cité lui demande; mais Marc- Aurèle, dans la plénitude de sa foi, témoigne h ces lois non- seulement de l'obéissance, mais de l'amour; c'est avecjoie, une douce ivresse, qu'il court au-devant d'elles : « Je dis donc au monde : J'aime ce que tu aimes.... Donne-moi ce que tu veux, reprends-moi ce que tu veux.... Tout ce qui t'accommode, ô monde, m'accommode moi-même. Tout vient de toi, tout est dans toi, tout rentre en toi. Un personnage de théâtre dit : Bienaimée cit-^ de Gécrops 1 Mais toi, ne diras-tu point : 0 bien-aimée cité de Jupiter! « 11 y a dans ces exclamations pieuses autre chose que de la froide soumission. Les âmes devenues plus affectueuses désirent aimer Dieu, et dans l'entraînement de cet amour elles vont au «eul dieu qu'elles conna-sseut, sans se laisser rebuter par son insensibilité, et pour le seul plaisir de s'immoler
à ses lois. r • v i
Cet optimisme religieux, ce parfait abandon parait surtout dans les pen.^ées de Marc-Aurèle sur la mort, qui remplissent ce livre et lui donnent un certain intérêt dramatique. On y voit partout que l'empereur, aifaibl
L'EXAMEN DE CONSCIENCE
D'UN EMPEREUR ROMAIN
gouverne le monde, dans lequel il réside, avec lequel il se confond, il est le grand tout, il est la nature a ême considérée dans sa sagesse, son ordre, son harmonie. (>orament ces lois immuables peuvent s'accorder avec l'idée d'une Providence et laisser place à la lil)erté humaine, comment cette Divinité peut devenir l'objet de l'adoration et de la prière, c'est ce que ce moraliste pratique, ennemi des spéculations métaphysiques, ne veut pas même se deman-ler, laissant volontiers ces inconséquences, ces contradictions, se fondre et disparaître dans le vaf,'ue, l'éloignement et la hauteur des principes. Tout ce qu'il lui importe de savoir, c'est que le monde est bien fait, qu'il foi me comme une cité dont tous les membres doivent obéissance à la loi, et que l'homme qui délange le plan derensemblo, soit en n'acceptant pas les accidents de la vie, soit en com-nettant une injustice, tsl un révolté contre la nature et un impie : « Que cela le suffire, que ce soient là les seules véi-ités...., afin de ne pas mourir eu ])roférant des murmures, mais avec la vraie paix de l'ànie. « De là un opiiniisme religieux qu'on vouiiiait pouviiir uueux s'expliquer, mais dont les elïiK-ions vous touchent tout en vous surprenant. Le mal physiijue disparait aux yeux de Alan-Aurèle; il n'est plus un mal, mais une nécessité de 1 ordre universel; les désordies de la nature ne sont qu'aj)parents, et sont appelt's (1. pane que nous ne voy<ms pas comment
)ls se ratliitht nt à l'harmonieux concert de tout ren>eiiible. Mieux compris, ils auraient pour nous une soi te de grâ:e et d'attrait : « Ainsi le pain, durant la cuisson, crève dans certaines parties, et ces entre-bûillemenis,ct'S manquements, pour ainsi dire, au des.sein de la boulan gerie, ont je ne sais quel agrén.ent q(à aiguillonne l'ap^ pétil*. » Tede est sa loi en la justice divine, que, si elle 1. m, .:.
lui paraît en défaut, il réprime aussitôt sa pensée en se disant : « Tu vois bien toi-même que faire de pareilles recherches, c'est disputer avec Dieu sur son droit. » Pour lui, tout ce qui arrive arrive justement. Rien n'est défectueux ou manqué dans l'ordre de la nature, et si tel arrangement qui nous paraîtrait juste n'est as, nous devous conclure qu'il ne pouvait, qu'il ne devait pas être. Qu'un panthéiste, un stoïcien, accepte avec une mâle résignation les lois généiales de la nature, qu'il se soumette sans trouble à ce qui est inévitable, qu'il se soumette même de sa pleine et entière volonté à cet ordre universel qui l'opprime et l'écrase, on conçoit qu'un citoyen du monde fasse ainsi avec un sombre héroïsme tous les sacrifices que la cité lui demande ; mais Marc- Aurèle, dans la plénitude de sa foi, témoigne h. ces lois non- seulement de l'obéissance, mais de Pamour; c'est avec joie, une douce ivresse, qu'il court au-devant d'elles : ,1 Je dis donc au monde : J'aime ce que tu aimes... - Donne-moi ce que tu veux, reprends-moi ce que tu veux.... Tout ce qui t'accommode, ô monde, m'accommode moi-même. Tout vient de toi, tout est dans toi, tout rentre en loi. Un personnage de théâtre dit : Bienaimée cit-^ de Gécrops I Mais toi, ne diras-tu point : 0 l,ien-aimée cité de Jupiter! « Il y a dans ces exclamations pieuses autre chose que de la froide soumission. Les âmes devenues plus affectueuses désirent aimer Dieu, et dans l'entrainement de cet amour elles vont au «eid dieu qu'elles conna'ssent, sans se laisser rebuter par son insensibilité, et pour le seul plaisir de s'immoler
à ses lois. r . i 1 H
Cet optimisme religieux, ce parfait abandon parait
surtout dans les pensées de Marc-Aurèle sur la mort,
qui remplissent ce livre et lui donnent un certain intér.êt
dramatique. On y voit partout que l'empereur, atlaibl
L'EXAMEN DE CONSCIENCE
D'UN EMPEREUR ROMAIN
par l'âge et par la maladie, se sent en présence de la mort, qu'il s'exerce à l'envisager sans trouble, qu'il s'accoutume à elle et se prépare à lui faire bon accueil. Sou manuel est plus encore une préparation à la mort qu'un recueil de préceptes pour la vie S'il se hâte de purifier son âme, c'est qu'il lui reste peu de temps à vivre; s'il cherche à se détacher entièrement du monde, c'est qu'il veut pouvoir offrir à Dieu, au dernier moment, une soumission sans regrets. Selon lui, il faut remplir avec noblesse, avec dignité, avec une irréprochable correction toutes les fonctions morales que la raison divine nous impose et particulièrement la dernière de toutes, qui est de bien nioui ir. 11 arrive ainsi peu à peu à se rendre le plus doux des hommes envers la mort. Et pourtant la doctrine stoïcienne ne lui permet pas de rien espérer au delà de cette vie, si ce n'est une durée inconsciente dans le sein du grand tout. Celte froide et peu consolante doctrine à laquelle il a donné sa foi, et qu'il regarde comme la raison et la vérité mêmes, ne laisse pas quelquefois de paraître insuffisante à cette âme si avide de justice et d'amour : « Comment se fait-il que les dieux, qui ont ordonné si bien toutes choses et avec tant de bonté pour les hommes, aient négligé un seul point, à savoir que les gens de bien, d'une vertu véritable, qui ont eu pendai't leur vie une sorte de commerce avec la Divinité, qui se sont fait aimer d'elle par leur piété, ne revivent pas après leur mort et soient éteints pour jamais? « Il réprime aussitôt ce murmure, mais il en dit assez pour lais>er voir que son âme aspire à un autre avenir que la triste immortalité promise par le stoïcisme. Sa foi religieuse .s ciipresse de s'incliner devant la bonté souveraine qui sait bien ce qu'elle fait et qui ne doit être ni interrogée ni offensée par un doute. Jusque là les stoïciens aimaient à provoquer la mort avec emphase, avec
ane sorte de courage insolent; ils couraient au-devant d'elle, et même dans leur soumission aux décrets de la nature il entrait souvent de la jactance ou de l'indifférence théâtrale. Ils méprisaient la mort, ils l'acceptaient en personnages de tragédie. Marc-Aurèle ne se montre pas en héros, il ne témoigne à la vie ni attachement, ni répugnance; il ne parle jamais du moment suprême qu'avec une simplicité placide, il a même coutume de n'employer que les expressions les plus atténuantes qui assimilent la mort aux fonctions les plus simples et les plus ordinaires de la vie. S'il faut partir, dit-il, il partira avec la bonne grâce que demande tout acte conforme à l'honnêteté et à la décence : « Va-l'en donc avec un cœur doux et paisible, comme est propice et doux le dieu qui te congédie. » Ce sont les dernières lignes du livre, interrompues peut-être par la maladie ou la mort. On se figure volontiers Marc-Aurèle laissant tomber de ses lèvres, avant de s'éteindre, un de ces beaux niots qu'on admire dans son manuel et qui respirent une résignation toute aimable : « Il faut quitter la vie comme l'olive mûre qui tombe en bénissant la terre sa nourrice et en rendant grâces à l'arbre qui l'a portée*. » Peutêtre même, dans la crainte de demeurer trop longtemps dans un monde corrupteur et de se laisser aller à quelque faiblesse, a-t-il répété en mourant cet autre mot plus noble encore qu'il écrivait un jour dans le recueil de ses pensées : « Viens au plus vite, ô mort! de peur qu'à la fin je ne m'oublie moi-même^ » Exclamation singulière et touchante qui montre qu'à cett^* conscience délicate la mort causait moins d'horreur qu'une faute contre les lois ou les bienséances morales! C'est ainsi que Marc-Aurèle, en se désaccoutumant peu à peu de