‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 77 sur 139 · ix · texte numérisé non relu

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L'EXAMEN DE CONSCIENCE

son corps, de ses passions, de la vie, est arrivé à dire dans son langage, comme l'ûme chrétienne que fait parier Bossuet : « 0 mort, tu ne troubles pas mes desseins, mais tu les accomplis. Achève douc,ô mort favorable!... nunc diminis^. »

Mais, pour ne parler ici que la langue de la sagesse profane, tout lecteur qui a vécu dans une intime larailiarité avec les Pensirs^ qui les a comprises et goûiées, trouvera qu'il ne parut jamais dans le monde antique un hommt' plus 'ligne que Marc-Aurèle de recevoir l'éloquent et dernier hommage que Tacite rendait uu jour à un sage vaillant : « 8'il est un asile pour les mânes des hommes pieux, si les grandes âmes ne s'éteignent pas avec le corps, repose en paix.... et rappelie-nous à la contemplation de les vertus. »> De tous les hommes magnanimes de Rome et de la Grèce, aucun ne s'est en quelque sorte mieux préparé k celte vie future que l'antiquité entrevoyait quelquefois dans ses rêves. Et si la doctrine stoïque empêchait Marc-Aurèle de l'espénr, il en a fait du moins l'objet deses désirs, il a travaillé pour la mériter. Aussi des chrétiens charitables touchés de ces singulières vertus, ont-ils osé demander pour cette âme païenne la récompense des justes et imploré eu sa faveur la miséricorde divine. Maic-Aurèle a-t-il pu recevoir le prix de sa bonne volonté, telle est la question qu'on a plus d'une fois agitée en des livres chrétiens, question honorable pour lui, mais inutile et même périlleuse, où la sévérité du dogme risque de n'être pas d'accord avec nos idées de ju^tice, où trop de confiance pon être une témérité, où le doute surtout est imprudent,cai quel espoir resterait- il aux vidgaires humains, si Ma c- Aurèle n'avait pas trouvé grâce, et si vousn'aviez pas et»'

l . Deuxième sermon sur la Purification^ (in.

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recueillie avec amour par le suprême juge de nos incertaines doctrines, ô vous de toutes les âmes virilement actives la plus douce, la plus détachée de la terre et la plus pleine de Dieu?

La nouveauté et le charme de ce livre consistent dans une certaine mélancolie qui rappelle la tristesse chrétienne. Marc-Aurèle, en dehors de sa magistrature souveraine, qu'il exerce encore avec fermeté et dévouement, ne counaît plus rien dans la vie qui vaille la peine d'occuper ses pensées. Il n'a trouvé le bonheur « ni dans l'étude du raisonnement , ni dans la richesse, ni dans la gloire, ni dans les jouissances, nulle part enhn. » Au milieu de ce monde changeant, où tout lui paraît néant et fumée, il ne veut plus s'attacher à des ombres passagères : a C'est comme si, dit-il, on se prenait d'amour pour un de ces moineaux qui passent en volant! » A tous les dégoûts d'un cœur que rien sur la terre ne peut remplir, s'ajoute encore une certaine lassitude, la fati^^ue de la vie et des hommes. Il passe sans colère au milieu d'eux, il les supporte avec douceur; mais il ne tient pas à demeurer plus longtemps parmi dt-s compagnons de misère qui ne partagent ni ses st-ntiments, ni ses principes. Cettj âme délicate se sent égarée au milieu de la corruption contemporaine, solitaire dans sa grandeur, incomprise et abandonnét^. L'uniforme répétition des choses l'ennuie comme un spectacle de l'amphithéâtre. Sa pensée, d'ordinaire si calme, rencontre parfois des paroles d'impatience pour peindre le rôle qu'il joue luimême sur la scène du monde : « Assez de vie misérable, de lamentations, de grimaces ridicules! » Il lui tarde d échappera ces ténèbres, à ces ordures, et il finit par regarder la mort comme une délivrance : « Qu'y a-t-il donc qui te retienne ici?... Jusques à quand? » Mais cette tristesse ne ressemble à aucune autre, elle est presque

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toujours paisible et épanouie, si l'on peut dire. Ces plaintes ne sont pas d'un misauihrope dépité, mais d'un souverain accoutumé à contempler les choses de haut et de loin, et qui par son élévation échappe aux agitations, aux chélives passions q'ii rentoureut. On ne rencontre dans son livre rien de ce qui fait souvent l'éloquence des autres stoïciens, ni recherche littéraire, ni déclamation, ni savante ironie. C'est que Marc-Aurèle n'est pas un combattant, mais un juge de la vie humaine. Il doit sa tranquillité en face des hommes et des choses aux royales hauteurs où il a été obligé de tenir son esprit, et sa mélancolie n'est que de la sérénité voilée.

Ces désillusions et cette indilTérence, qui finissent que'quetois par gagner des sociétés entières, sont ordinairement chez les peuples, comme chez les individus, Jes signes précurseurs du renouvellement des âmes. Ainsi le monde antique, las de plaisirs, d'orgueil, de science, se prenait en pitié par la bouche de son plus noble interprète. Tout ce qui avait été l'idole de la Grèce Pi de Rome descendait peu à peu dans le mépris. Par une sorte de juste expiation, le découragement que le despotisme impérial avait répandu dans le monde remonta jusqu'à l'innocent héritier de ce pouvoir accablant, et ce fut un empereur qui recueillit et concentn dans son âme tous ces dégoûts de la vie. Dans ce désabusemeni, on comprit nneux le prix de la vie intérieure, on fut moins citoyen pour être plus homme, on trouva un secours et des consolations dans la loi morale^ on s'attacha h des vérités éternelles confusément entrevues, on s'inclina avec humilit»' devant la raison universelle, c'est-à-dire devant le seul Dieu qu'on pût imaginer. Les âmes flottantes, si du moins il y en eut beaucoup de semblables à celle de Marc-Aurèle^ se sentaient attirées à

Tamour divin, et, avant de rencontrer Dieu, étaient déjà saisies par la piété.

Le christianisme ne sortit pas, comme on l'a prétendu, de ce mouvement des esprits, mais il devait à la longue en profiter. Il ne s'accompht pas dans le monde une grande révolution morale qui ne soit préparée, et les plus belles vérités passent devant les hommes sans les pénétrer, s'ils n'ont déjà le cœur ouvert pour les recevoir. Les Pères de l'É^dise qui ont été bien plus justes qu'on ne l'a été depuis envers la philosophie profane, qui ne craignaient pas de rendre hommage à la sagesse humaine et ne pensaient pas qu'elle tût l'ennemie de la loi divine, les Père^ ont reconnu que la philosophie antique avait été une véritable préparation à la foi chrétieune. Ils admettaient un christianisme naturel que Tertuihen appelle tesllmonium animx naturaliter chrislianx; ils donnaient le nom de chrétien à des sages tels que Socrate, qui avait comme marché à la rencontre de la raison éternelle et du Verhe divin; ils osaient dire^ ces généreux adversaires, que Dieu avait suscité des philosophes parmi les païens comme il avait donné des prophètes aux Juifs pour les sauver. Aujourd'hui ces beaux sentiments de la primitive Église ne sont plus suivis, et les plus honnêtes défenseurs de la foi s'imaginent, ou ne sait pourquoi, que le discrédit de la sagesse ancienne importe à la religion ; ils se font un pieux devoir de rabaisser les sages de l'antiquité païenne, de choisir surtout les plus nobles pour les immoler sur l'autel, comme s'ils avaient la pensée que, plus la victime est belle, plus l'hulocauste est agréable à Dieu.

Pour nous, qui ne croyons pas juste de demander à un sage païen des vérités qu'il ignore et qu'il ne peut donner, nous nous laissons simplement aller à la sympathie respectueuse qui nous inspire un prince qui ne

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connut d'autre faiblesse que celle de la clémence, auquel on n'a pu reprocher que l'excès de la vertu dont le monde avait alors le plus besoin*. Si comme pliiloso]ihe il ne

1. ComiMo nous essayons de pemtire une âme et non de raconter un règne, nouN n avons pas à discuter corlaius reproclies adressés à la conduile pulilniue de Marc-Aurèle. Mais pour ne point paraître esijuiver une difticulté, nous devons donner, au moins en (juel pies mois, notre sentiment quon ne manquerait pas d'ailleurs de nnti.s t!em iiiler.

\ (I! lui rei r lém> igné trop ^ie respect à son in-

tligne I ime. A cela nous répondons que tout lecteur

ijui prendra h peme de parcourir la correspondance in'Jnie et authentique de Marc-Aurôh et de Fronton, trouvera bien invraisemblables ou tort exagérés les récits que de plats historiens ont débités sur les désordre- publics et scandaleux de cette mère de onze enfants, qui fut toujours si tendrement aimée par son mari.

2" On lui iait un crime de n'avoir pas déshérité son tils Commode qui de\iiit un prince abominalde Mais, étant données les mœurs institutions de l'empire, était-il donc si facile d'écar-

ter du ; Jiii; un tils de vingt ans? Il (allait ou le faire périr, ou le laisser i* i^iicr.

3" .MaioAurMe, dit-on, le sage, le philosophe, a persécuté les chrt'tit; -il bien prouvé? Y eut-il sous son règne ce

qu'on iieul a|ii)t'ler une perst C'ilioa? Avons-nous un édit t|ui ordonne i>uivre les chr^ lions' Non, mais nous possédons une lettre du prince, qui ordonne au contrait e de poursuivre et de puni ' ■ eus iieurs. Cependant, nous !e reconnaissons, il y eut des ...... sous son ré^nc en As*e et dans les Ciules, loin de

renqei' lit. Ces mari vis sont-ils nombreux? Tous ceux dont on cite l(v> noMs app irt ennent ils à cette époque:' Autant de graves questions qui i. pas résolues. 11 est certain que le peuple

exa ^ nialiieui s publics, excité par ses prêtres, -lemm-

dait suu\cuL aux gouverneurs le sup, lice des clin liens, qui, par leurs insul: s sacrUi'ges aux dieux, paraissaient attirer sur l'empire ia co i rc céleste. Les gouverneurs qui ne rosiemnlaieut pas lous à Fliiic le Jeune, appliquaient alors à ces malheureux les anciens ('Uits qui n'étaient pas abolis. Loin de nous ia pensée de pallier les crimes de ia su|)erslition païenne; quand il s'agit de persocuiiun, il ne faut jamais désaraier rhisloire qui seule peut venger les victimes. Mais 1 innocence de Marc-Auitie doil-eUe être livrée sans défense à la calomnie? Les textes sur lesquels on s'ap-

fut pas toujours exact et conséquenl, si sa raison, avide de vérités consolantes, semble quelquefois flotter entre le Dieu du stoïcisme et celui de Platon, c'est qu'elle

puic pour l'accabler >ont obscurs, incertains, contradictoires. Pour moi, je m'en rapiioite à un clair témoign ige qu'on ne récusera pas. ;i celui de Tertullien, un des plus hardis et des plus libres apologistes du chrislianism\ Vingt ans après la mort de Marc- Aur. le. il disait du ton le plu> d'cidé aux magistrats roiu liiis : « Consultez vos annales, vous y verrez quo les princes qui ont sévi contre nous sont de ceux qu'on tient à honneur d'avoir eus pour persécuteurs. Au contraire, de tous les princes qui ont connu les lois divines et humaines, noinmez-en un seul qui ait persécute les chrétiens? Nous pouvons même en nommer un qui s'est déclaré leur protecteur, le sage Marc-Auréle.... S'il ne révoqua pas expressément les édils contre les chréliens, du moins les rendit-il sans elTet, en établissant des peines, mémo les plus rigoureuses, contre leurs accusateurs. Qu'ost-ce donc que ers lois qui ne sont exécutées que par de^ princes impi>'S, injustes, inf;\mes, cruels, extra aganls, insensés, que n'ont jamais autorisées.... ni un Antonin, ni un Vérus (Marc-Aurèle) ? >» (.Ipo/o.veA., ch. v.) Ce témoignage pérempioiie est encore contirni;' par celui de Lactance qui dit (pi'aiir('s Dnmitien l'Église ne fut plus iniuiél'e sous les bons princes, ses successeurs : •< Secutisque temparibus, quibus mulii ac boni principes Rom mi imperii clavum regimenque tenuerunt, nullos inimicorum iinpelus passa (Ecclesia), manus suas in orien'em occidenlem pue porrexil. » {De persecntionf, ch. m.) un .Icv. iiirc LU s.rupulc daccuser Marc-Aurèle de cruelle

intoléra' ce quand ri;glise elle-même nous crie par ii bom he de ses plus élo(pienls dcfenseurs : Non, je n'ai pas été persécutée, mais j ai été défendue par lui ; c'est grâce à sa dou -eur, à sa connaissance des lois dirinps et huinaims tpie j'ai pu étendre nés bras en ()rient et en Occident! — Je ne serais pas étonné maintenant qu'il se renconlrût quelqu'un pour retourner le repr che et pour bh^mer le doux empereur d'avoir trop mollement défendu la société anti(iue.

4" Faut-il dire quelque chose ici d'un autre reproche qui nous a causé quelque surprise cl que vient de faire à Marc-Aurèle un grave ei brillant historien? C'est retnpereur philosophe, dit-il, qui a iicrdu l'empire, faute d'esprit politique et pour n'avo:r pas fait, comme Consta tin, du christianisme la re igion de rp:tat. Autant vaudrait conseiller au sultan actuel d'abjurer Tisl imisme avec tout son peuple, ou à la reine d'Anglete.-re d'imposer le culte catholique à la Grande-Bretagne.

iisffippîr

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cherche la lumière à tous les coins du ciel. Son esprit reste enfermé dans la doctrine stoïque, mais son âme s'en échappe et veut aller au delà. Il n'est pas un pdilosophe rigoureux, parce qu'il n'a pas d'entèiemeni doctrinal, et ses hésitations môme sont la marque de sa smcérité II a pourtant renouvelé la morale antique, non par la force de son génie, mais par la pureté de son âme. Le Portique prêchait déjà le mépris du monde, la fraternité, la Providefcce, la soumission volontaire aux lois de Dieu. Marc-Aurèle, sans enseigner d'autres vérités, sans enrichir le stoïcisme d'un do^^me, lui prêta du moins un accent nouveau, et répandit dans des préceptes, durs encore, sa tendresse naturelle. Par son exemple souverain aussi bien que par ses paroles, il essaya d'en faire une loi d'amour, d'amour pour 'les hommes et pour la Divinité; il trouva le langage de la charité et de l'effusion divine. Par lui, la ])hilo80|)hie profane fut conduite jusqu'aux confins du christianisme. Ce qui manquait encore à ces hommes de bonne volonté qui semblaient effleurés par la grâce, c'est un dogme religieux que le panthéisme stoïcien ne donnait pas. Ils avaient des désirs pieux et confus qui ne savaient où se prendre, et qui ne rencontraient devant eux qu'un Dieu obscur et sourd et un avenir sans espérance. A ce mépris du monde il fallait un dédommagement, un objet à tant de vague amour, à cette tristesse un espoir consolateur,

QgD

LA

PRÉDICATION MORALE POriJLAlRE.

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