LES SOPHISTES GRECS SOUS L'EMPIRE
La renaissance grecque après les douze Césars.
Celte morale profonde et délicate que nous admirons dans les livres de Sénèque, d'Épiclète et de Marc-Aurèle, et dont la pureté ne pouvait convenir qu'à des âmes d'élite, ne laissait pas de se répandre de proche en proche dans le peuple, qui, sans la comprendre toujours, l'écoutait avec plaisir et l'accueillait avec des applaudissements. D'innombrables orateurs qui n'avaient qu'une demi-science, d'élégants déclamateurs à la recherche de succès oratoires, souvent aussi des sectateurs irdents de la philosophie, des sages proscrits et chassés de Rome, allaient à travers le monde et jusqu'aux extrémités de l'empire, jetant à tous les vents sur les places, dans les théâtres et les basiliques, les préceptes de la
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sagesse. Dans ranliquité, même sous les gouverne meni s dtîSjjutiques, la parole étail libre, pourvu qu'elle ne parût pas îïédiiieuse, et le premier orateur venu pouvait liaraD{/uer la foule. Daus le monde grec surioai les antiques usag s de léloqueuce avaient survécu à la liberté. On s'explique mn^ï commeul les apoires oui pu prêcher publiquemeut l'Kvangile. Aux yeux des païens ils «'Maient des déclamateurs, dts sop.lsles, des j.bilosoplies, .la-ius sensés que les autres, mais qui avaient le droit, comme tout le monde, de répandre leurs visions. Il n'est pas hors de propos d*esqui.<ser ici eu traits généraux ces usages oratoires si peu connus, souveui puérils et ridicules, et qu'il importe de connailre parce qu'ils ont été favorables à la propagation non-seulement de la philosophie, mais du cliiisiiahisuie.
La renaissance littéraire, qui, sous le règne des Antonins, jeta un dernier éclat sur les lettres profanes, ei que l'on compare quelquelois aux siècles des Périclès et d'Auguste, ne mérite pas cet excès d'honneur, ujalgré les grands noms de Marc-Aurèle, de Lucien et de Plular(|ue. Mais peut-être u'*est-ii pas daus l'histuire de l'esprit luimain une époque qui présente plus de sujets d'étu(l( s curieuses, qu'on l'envisage en philosophe, en chi. i^a ou en simple amateur des lettres. C'est le moment où la domination lomaiue, qui s'étend sur l'uuivers, d mis en contact tous les peuples et préfjaré le conilit des trois grandes civilisations antiques de la Grèce, de Rome, de i'urient. Rome, par son génie politique et la puissance de ses iustilutions, possède et gouverne le monde ; la Grèce, par les arts, par sa littérature, par sa langue devenue universelle, est la souveraine maîtresse des esprits et de l'opiuiou, tandis que le souille religieux du cbribtianisme ellieure déjà les âmes et les péuèlre quelquefois d'une influence qui Le tardera pas à devenir
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féconde. Notre dessein n'est pas de décrire cette lutte confu?*^ d'où sortira une société nouvelle et régénérée; nous avoDS voulu simplement faire sentir en deux mots quelle espèce d'intérêt l'approche d'une si grande révolution morale peut donner même à un modeste chapitre d'histoire iiitéi aire.
Pour comprendre comment, au deuxième siècle de l'ère chrétienne, l'éloquence grecque reileurit tout à coup, et comment un si grand nombre de sophistes et d'orateurs parut à la fois dans toutes les parties de l'empire romain, il faut se rappeler que l'art de la parole ne fut jamais négligé parles Grecs aux plus tristes époques de leur décadence. Duriint la domination macédonienne et sous la conquête romaine, ils mirent h profit les loisirs de la servitude pour se livrer plus que jamais à des études oratoires, que la chute de leurs institutions libres semblait pourtant rendre inutiles. De citoyens qu'ils étaient, ils se hrent hommes de h ttres, et, avec l'insouciance d'un peuple qui n'a plus de patrie, ils se répandirent sur le monde, apportant aux nations les plus éloignées leurs arts, leurs mœurs élégantes et surtout leur rhétorique. En eflet, les rhéteurs de la Grèce s'emparèrent de l'Asie, à la suite des armées d'Alexandre ; et de l'Heliespont jusqu'à l'Inde et l'Egypte, leur enseignement jeta des semences qui ne furent pas perdues. Sur tout le rivage asiatique de la Méditerranée, il se forma de^ colonies qu'on pourrait appeler les colonies de l'intelligence, et qui, de proche en proche, finirent par gagner tout l'Orient. D'un autre côté, la conquête romaine ouvrit aux Grecs le chemin de i'Uccident On sait comment les philosopheset les rhéteurs de la Grèce furent reçus à Rome, avec quelle admiration par les uns, avec quelle déhance patriotique par les autres A la lin de la république, ils sont déjà les maîtres et les confidents des plus illustres
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personnages romains. Au temps de Tempire, l'oubli des anciennes traditions, la corruption des mœurs, le goût des lettres , ich exigences et les caprices du luxe mirent de plus en plus la société romaine sous la dépendance des Grecs, qui avaient su se rendre nécessaires par leurs talents sérieux ou frivoles, par la science, par l'éloquence aussi bien que par les mille futilités de leurs arts voluptuaires. Aussi, dès le deuxième siècle, la langue laiine est déjà corrompue et porte des traces visibles de la barbarie naissante. Après Tacite, à une époque si rapprochée du siècle d'Auguste, les Romains ne |ieuvent plus citer dans leur liitéralure un seul nom digne d'estime, tandis qu'une nouvelle floraison des lettres grec ques permet d'appeler le siècle des Antonins une renai.^sance. Ainsi ce petit peuple vaincu, humilié, souveDt méprisé, n'a pas cessé de s'occuper des lettres, qui étaient son meilleur patrimoine. Ne pouvant plus produire des œuvres originales, il étudia du moins les anciens modèles, et fit des efforts pour empêcher que la tradition fût interrompue et que la littérature pérît dans cet iuierrègne du génie. Il semble comprendre que la culture littéraire n'est pas seulement une gloire, mais encore une puissance, et, api es bien des siècles d'attente, à travers bien des vicissitudes, il a été récompensé de sa persévérance et de sa religion ; il a vu la langue de ses vainqueurs submergée, engloutie par la sienne, et il a eu ce singulier honneur de prêter à Rome, devenue la capitale du monde, un dernier éclat, comme pour éclairer Sun triomphe.
Après les règnes de Néron et de Domitien, et les terribles révolutions qui avaientagité l'empire, l'avènement do Nerva et des Antonins fut comme un immense soulagemtnt pour Rome et les provinces. La protectiou de quelques princes éclairés cl justes ranima tout à coup
l'éloquence grecque, qui paraissait éteinte. Une foule incroyable d'orateurs apparaît alors et se met en mouvement depuis l'Asie jusqu'à la Gaule.Ils vont de ville en ville, réveillant partout Tamour du beau langage. Les disciples rivalisent avec les maîtres, qui se multiplient chaque jour. Il semble que le monde, sî longtemps atterré par une abominable tyrannie, ait retrouvé tout à coup la parole, et cju'il éprouve le besoin d en abuser, comme pour se dédommager d'un trop long silence. Parmi ces orateurs, communément appelés sophistes, les uns, qui n'ont fait que de l'art pour l'art, méritent leur nom dans son acception injurieuse; les autres, en mettant leur éloquence au service de la morale, ont droit à plus de respect. Sans prétendre, dans cette étude, tracer toute leur histoire, nous voudrions faire connaître en quelques mots, d'après les témoignages de l'antiquité, leurs mœurs, leurs habitudes, leur caractère et leur talent*.
Les sophistes rhéteurs.
Malgré la protection de ces empereurs amis des lettres on ne verra point renaître cette saine et vigoureuse éloquence des anciens temps, qui puise sa force dans un grand intérêt public et qu'animent une conviction pro-
1 Nous devons prévenir le lecteur que les traits servant à composer le tableau qui va suivre n- sont pas tous empruntés a la môme époque Mais il n'y a pas diiicon\énieiits à coiifoiidre ici les temps, parce que les usages de la sophistique n'ont pas sensiblement varié.
fonde et un patriotisme héroïque. Les orateurs peuvenl avoir encore de Fimaginalion, de la facilité, connaître tous les cifrréments du Myle et de la diction; il ne leur manque qu'une chose : la matière môme de l'éloquence. L'aduiiiiistratiou romaine tient l'empire dans une muette dépendance et envoie partout ses maj^^istrats et ses règlements; le:^ provinces reçoivent des ordres de Rome sans les discuier, et la politique esi tout entière dans le conseil du prince. Les tribunaux offriraient encore une belle carrière au talent, si cette vaste centralisation ne faisait point parfont le vide, en évoquant toutes les causes qui, par Tirapoi lance des intérêts, pourraient aL-randir'les débats judiciaires. A une pareille époque, une seule espèct d'éloijuence pouvait convenir: je veux parler du i^'enreasiatique, qui pritnais^ameau trmps d'Alexandre, au muuit'iit de la décadence des Grecs, qui fleurit sous la domination macédonienne, fut de plus en plus en honneur depuis la conquête romaine et qui paraissait inventé tout exprès pour un peuple asservi. En effet, les Grecs, dépouillés de leurs institutions, condamnés à la tutelle de leurs vainqueurs, trouvaient encore, amoureux qu'i.^*; étaient de beaux discours, une ressource et une occupation dans cet art oriental qui consiste à cacher le vide des pen>ées et la iaiblesse des sentiments sous le luxe des imaj^'es et le faste des paroles. Déjà, au temps d'Anj^usie, Denys d'Halicarnasse avait jeté un cri d'alarme en voyant les propres de cette rhétorique impudente et ortrneillcuse qui avait remplacé Tancienne éloquenc^^, S' mblable à une courlimue qui s'impose à mie honnête maison et fait la loi, à (a mère de famille. C'étaient h sans df)ute de jusies, mais d'mutiles regrets; les Grecs continuaient à cultiver cet art menson^'er qui leur permettait du moins de parler encore, alors qu'ils n'avaient plus rien à dire; ne voulant pas renoncer à la parole qui jadis
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LA PRÉDICATION MORALE POPULAIRE. 221 avait fait leur gloire, ils cherchaient h se faire illusion . à eux-mêmes et aux autres, et, pour n'avoir pas 1 air d'être privés de cet antique patrimoine de 1 éloquence, ,1 s'attachaient de plus en plus à ce style asiatique qui avait l'avantage de couvrir leur indigence d un superbe
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U ne serait pas juste d'attribuer uniquement a leur abaissement politique la frivolité des exercices oratoires que nous essaierons de décrire. De tout ternies, ils ont [ait volontiers de la parole un amusement et un spectacle. Même aux plus beaux jours de la démocratie, ils aiment déjà les disputes inutiles, les artifices de la pensée et du style, les surprises de la dialectique. Le succès (le Gorgias, de Proiagoras et des autres sophistes contemporains de Socrate, montre assez combien les Grecs estimaient les futilités brillantes etdifliciles. Aussi, uuand la conquête romaine leur permit de se livrer entièrement à leur goût littéraire, on voit qu ils se re|etlent avec plaisir et sans tlTort sur les plus minces bagatelles qui peuvent leur offrir un sujet de discours. Gomme les intérêts et les passions de la vie publique leur .ont interdits et ne louius.ent plus rien a leur faconde naturelle, ils ont recours à la hction. Ils transportent leur imagination dans ces temps heureux ou Fericiès et Démosthenes parlaient du haut d une verilab e uuuine; ils aiment à sencoanter, dans la servitude, de ce. souvenirs patriotiques. Us se figureront, parexemple, uails vivent à l'époque des guerres mediques ; ils prenurout le rôle d'un orateur populaire et poursuivront de leurs invectives, à cinq siècles de distance, Darius ou Xerxès Les noms des fameuses victoires remportées sur les Perses retentissaient si souvent dans leurs discours, uue les Grecs eux-mêmes riaient quehiuetois de cette iuditî:.atiou surannée à propos d'événements si loin-
tain*: et donnaient à Piin de ces sophistes le sobriquet de Marathon*, C*élaient là leurs sujets favoris qui produisaient toujours le plus d'effet, et pour lesquels ils réservaient leurs plus beaux mouvements d'éloquence. Dans le genre judicaire, ils inventaient des cau>es fictives au^^i bizarres que possible, assez romanesques pour pi.juLi la curiosité, assez embarrassantes pour donner à tous les auditeurs Tenvie de chercher le mot d*une éni-me; par exemple: rauleur d'une sédition doit être puni de mort, celui qui Vapaise a droit à une récompense; L'auteur de la sédition l'apaise lui-même et demande la récompense*. Il sagissait de plaider pour ou contre cet accusé imaginaire. Ou bien on remontait jusqu'aux temps fabuleux et on faisait parler quelque héros d'iîoraère : discours de Mènèlas quand Hélène vient di' lui être ravie; ce qu'a pu dire Hector en apprenant (lue Priam s'est assis à la table d'Achille. Il est inutile de distinguer ici toutes les variétés de ces déclamations plus ou moins ingénieuses et presque toujours puériles. Qu'il nous suffise de savoir que la singularité du sujet et du titre était le plus siir moyen d'éveiller l'atteutioii. Allécher les curieux par une amorce nouvelle, annoncer une histoire impossible, proposer un problème qui n'a point de solution raisonnable, faire voir ainsi d'avance les difficultés que l'orateur s'engage à surmonter, c'était déjh se donner un beau prestige : une faconde élégante, émaillée d'allicismes, ou relevée par toutes les enluminures du style asiatique, faisait le reste.
L Philostrate, Vie des Sophistes, II, 15.
2. On peaL êu-e curieux de savoir comment le sophiste a résolu la questiwn : Lequel des deux a précédé, de la révolte ou de la îranquuiiié ? Reçois d'abard la punition de la première et prends, si tu peux, la récompense due à la seconde, Pliilostrâte,
LA PRÉDICATION MORALE POPULAIRE. 223 Les diver.es espèces de panégyriques fournissaient surlout une ample matière aux discours. On fa.sadl éloge des dieux, des héros, des empereurs, des magistrats, des villes, éloges faciles dont la monotonie ne rebutait personne, parce que la fla.terle, pour être é'oûtee na pas besoin d'être exquise et quon pouvait toujours lu, donner un nouveau prix par l'excès de l'adulation. Gependam ces orateurs n'étaient jamais plus admirés que lorsqu'ils avaient le bonheur de trouver un sujet .m la louange fût un tour de force. Célébrer Jupiter ou Achaie, ce n'était point merveille, les molus habiles pouvaient le tenter et s'en tirer avec honneur. Mais ne allait-.l pas un rare génie pour faire le pané.-yrique de la hevre, de la Koutte ou pour chanter le vouaissetnent? Il faut remarauer que ce n'étaient point les orateurs médiocres et méprisés, mais les plus grands talents de l'époque , qui s'engageaient dans ces belles entreprises». Ils pensaient aue c'étaient Ik d'excellents exercices, que 1 art éclate d'autant plus que la matière est plus vile, et, co™me on disait alors, que plus la terre est ingrate et rebe e plus il V a de mérite à en faire sortir des fleurs. Ils suivent à la lettre ce principe d'Isocrate : que le discours a naturelleuienl la vertu de rendre les choses grandes pe. tes, et les petites grandes. Aussi cette mode, qui n était pas nouvelle dans l'histoire de la sophistique, excitait 1 émulation des orateurs, qui se raettaieni en quelque sorte an défi et composaient à l'envi des panégyriques dont les
1 Lucien a fait l'éloge de la mouche. Fronton de la poumêre, H. ia S de la ».-9(i9«"«, Dion Chrysostome de la c/.e.riure, 1 , .^iromfè( etc AU cinquième siècle, Synésius, qu. fut un '^ ^\lZt' fera le pan «yrique de la »'ml«, long ouvrage où S 1 'c^n s 'iTmlA contribulioa pou.- apprendre aux hommèrrqull y a non.sealemeat de bunheur, mais aussi de meriie à être chauve.
objets allaient toujours en décroissant. Le chantre de l'âne fut lubolôt éclipsé par celui de la souris; celui-ci dut^se déclarer vaincu en entendant célébrer le hanne'on. A l'époque dont nous parlons, on en était à la mouche, au cousin, à la puce. Où se seraient-ils arrêtés s'ils avaient connu le microscope?
Ces choses, et d'autres encore, n'étaient pas seulement des exercices de style, destinés à tomber dans l'oubli. Au contraire, un public, avide d'émotions littéraires, attendait avec impatience ces merveilles oratoires, que le sophiste se chargera bientôt de déclamer lui-même sur ta place publique, dans un théâtre, dans une basilique ou bien encore dans la salle spacieuse qu'un riche amateur des lettres met à la disposition d'un auditoire choisi. Deux jours à l'avance, des esclaves ont parcouru la ville pour avertir les invités, des banquettes sont louées, l'estrade est élevée et le fauteuil est couvert d'un co'ussin moelleux. L'heure est veuueoù l'on entendra ce discours dont l'indiscn^tion de quelques amis a déjà révélé les beautés. Le sophiste parait, portant avec grâce son manteau de pourpre; ses cheveux sont parfumés, ses joues brillantes de fard, et sur sa tête on admire une couronne de Heurs ou de laurier artificiel, dont les baies sont autant de rubis. Après le compliment d'usago, adressé à l'auditoire avec un sourire insinuant et bien étudié d'avance, il entre en matière et ajoute aux charmes de son diseurs par la douceur de sa prononciation, par Télégance de ses poses nonchalantes et le mouvement calculé de ses mains, où étincelient des pierreries. Nous savons avec quel art les sophistes récitaient, par quel débit chnrmaiit ils faisaient valoir les choses les plus iudiflereutes, comment ils caressaient l'assemblée de la voix et du geste, comment enfin ils amollissaient la langue grecque, qu'ils trouvaient trop rude malgré son har-
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