‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 11 sur 143 · Sénèque^.I^^ h. Tranquillité de Vâme · texte numérisé non relu

Sénèque^.I^^ h. Tranquillité de Vâme

^ trefois si paisibles dans le doute, commencept à ressen* tir de généreuses inquiétudes et une sorte de curiosité ^mue devant les grands problèmes de la vie. La désoccupation politique, la tristesse des temps, Tincertitude du lendemain, la satiété des plaisirs, d'autres causes encore ajoutent un nouveau prestige à l'antique autorité de la philosophie. Les sages de profession, se sentant plus écoutés, plus respectés^ plus nécessaires, se font un devoir de se charger des âmes, et prennent un certain accent pressant et impérieux. Us dirigent, ;ls consolent, ils réprimandent et mettent de plus en plus i'éloquenoa au service de la morale. La doctrine dominante, dont la fière austérité convenait k une société qui avait surtout besoin de courage, le stoïcisme affecte un ton religieux, établit des dogmes moraux, impose à ses adeptes un maintien, répand ses principes par une active propagande, et fait de son enseignement une sorte d'apostolat. II ne suffît plus à la philosophie d'éclairer les esprits, il s'agit de former les âmes, de les changer, de les convertir.

' Gomme une religion, elle a sa discipline, ses prescriptions familières, ses conseils appropriés aux diverses situations de la vie, en un înot, ss^ direction.

Théorie dé la dlreotioQ.

On ne lit pas toujours les lettres de Sénèque comme lui*même sans doute aurait désiré qu'on les- lût. An lieu de voir en lui un moraliste prêcheur et, s'il est

DÂNâ LES LETTRES DE SËNËQUE. 9

permis de prendre ce mot dans un sens profane, nn directeur spiritnel dont renseignement varie s€lon les circonstances et les personnes, on s'obstine souvent à chert>her dans ses ouvrages les' principes certains et immuables d'un chef d'école. Gomme il est une des gloires du Portique et qu'il en est pour nous le plus illustre représentant, oU s'attend à trouver chez lui le stoïcisme dans toute son intégrité doctrinale. Or, examiner Sénèque comme un philosophe dont le dogme est bien arrêté, c'est s'exposer à un mécompte. Les anciens ont déjà remarcfué le peu d'exactitude de sa doctrine, et ceux des modernes qui ont voulu étudier son système, pour avoir recherché ce qui n'existait pas, ont toujours été forcés de conclure qu*il n'avait pas de système.

£n général, les Romains étaient moins exclusifs que les Grecs ;. ils n'eurent jamais le goût. de la pure i^éculation qui seule donne à l'esprit la rigueur logique et une sorte de foi jalouse. Leur caractère pratique s'aceommodait volontiers de toutes les pensées salutaires, sans s'inquiéter de leur origine. £n philosophie, comme à la guerre, ils empruntaient à l'ennemi les armes dont ils avaient reconnu le bon usage.

Les stoïciens surtout, quelque intraitables qu'ils parussent, étaient les moins systématiques de tous les moralistes. Sans craindre de porter atteinte à leur mé-. taphysique, ils cherchaient dans les doctrines rivales tout ce qui pouvait inspirer de fortes résolutions. Panétius appelait Platon le plus sage, le plus saint, l'Ho-^ mère des philosophes, et Ton sait que le plus inflexible de9 stoïcieds, Gaton, se tua sur la foi, non pas de Zenon, mais de Socrate.

Mais de tous leS stoïciens, le plus conciliant est, sans contredit, Sénèque. Son éducation philosophique a dû

10 hK MOIIALE. PRATIQUE

lui doooûr cet esprit de tolérance. Dans sa jeunesse,^ D est pythagoricien, avec. Soilon, dont il suit les cours et dont il pratique les maximes. Pluatard, il devient stoïcien avec Attalus : il lit, il admire Platon; il aima à a'entretenir avec Démétriu&le cynique; il cite sans cesse Épicnre. U ne craint pas de dire notre Dimiétrius^ notre Ëpieure,. comiùa il dit notre Ghrysippe ; et tandis qu'3 vante ks philosophes lea plus éloignés de son école, il réserve ses plus vives épigrammes aux stoïciens qui se renferment dans une doctrine trop étroite. Il faut se rappeler encore que Sénèque n'a point passé sa vie dans les écolesk^ qu'il a vécu dans le monde et les affaires;, et ce n'est pas<à la. conr qu'on se fait un système inflexible et un. esprit qui ne sait plier.

Si nous possécïïons ses livres dogmatiques, son grand ouvrage qui embrassait toute la philosophie du Portique, on du moÎDS son manuel qui la! résumait,, nous pourrions discuter sa doctrine avec rigueur, en exi-^ géant qu'elle fût toujours conséquente. Mais dans ses traités de morale pratique et dans ses lettres surtout, on ne peut voir qu'un homme indépendant, moraliste par goût,, qui communique librement à des amis une i^agesse puisée dans des lectures diverses et dans ses propres méditations.

Lui-même se vante de n'avoir ni la prétention d'un chef d'école ni la docilité d'un adepte. Cependant sa liberté n'est pas de la révolte. S*il passe quelquefois dans le camp ennemi,, ce n'est point en transfuge, mais en éclaireur. Il ne s'est point obligé à ne rien hasarder contra la doctrine de Zenon et.de Ghrysippe. En philosophie, eomtne. au Sénat,, si l'avis d'un adversaire loi plaît en partie, il demande la division et vota comme il l'entend. Recevoir le mot d'ordre n'est pas d'un homme politique, mais d'un homme da parti II suit le stol-

DANS VEB LETTRES DE SÉUÈQUE. 11

cisme dont il aima, les^ puriacipes austèreft : mais il vont sester libre ; et s'il rencontre dass^ Platon et j^naque dans Égicnre d^iltiles vérités, illes adopte, il les rend sienaas, sans se mettre en peine de les ajuster au cerps de sa doctrine, poiurvu qu'elles servent à so& dessein qui est de former le& mœurs ^.

Que Sénèque ait conq)romis. dans eet enseignement familier la rigueur des spéculations stoïciennes, on ne le peut nier; mais il faut admirer du. moins sa coanaissance du cœur humain et cet esprit de prosély*tisme qui le distingue de tous les pMlosopbes de l'anir tiquité. Or, puisque Quintilien et ÀuluGelle, qui n'aiment pas le philosophe, ne font pas difficulté de ren^dre hommage au prédicateur de morale, puisque Sénèque lui-même prétend ne donner que de salutaûres conseils, et que d'autre part les chrétiens ont été si frappés du caractère pratique de ses instructions, qu'ils ont voulu faire de ce sage païen un enfant de TËglise, nous avons le droit d'étudier, moins comme des traités dogmatiques que comme des exhortations moralea, les lettres de celui dont le nom a retenti aussi souvent dans les chaires chrétiennes que dans les éooles de philosophie*

Cette manière d'étudier les lettres de Sénèque n'est pas arbitraire. Les anciens eux-mêmes reconnaissaient deux méthodes d'enseignement qui répondaient, l'une à. la philosophie contemplative^ l'autre à V active. Quand on exposa une doctrine,, qu'on fixe la nature du souverain bien, qu'on définit les vertus, en un mot, qu'on établit un système, on fait de la philosophie conlempja-tive ou dogmatique. Mais si, descendant de ces hautes généralités et de ces vérités univefselIeSj^on enseigna les

U lettres II,. XXI, XLV, LXXX, etc. ^Du. loisir du Sage», 3Q.

devoirs particuliers, par exemplei, du père, du mari, du maître envers les serviteurs, on ne fait plus que de la morale active ou pratique. L'une fournit les dogmes généraux, Tautre les préceptes particuliers, différents selon les circonstances et la condition des hommes. Il est évident que ces deux enseignements doivent différer entre eux. Le dogme est de sa nature abstrait et doit être d'une entière rigueuf ; on n'en peut rien retrancher, on n'y peut rien ajouter, sans trahir tout le système, et l'exactitude est le premier mérite de celui qui l'enseigne. Le précepte, au coi^traire, est varié; il se conforma aux circonstances et aux hommes , il importe plus qu'il soit sensible que rigoureux. Et quoique le précepte doive se rattacher à un dogme dont il emprunte son autorité, il faut pourtant reconnaître que, sans être infidèle au système dont il émane, il peut se prêter à toutes les exigences d'un conseil particulier. Le dogme ne s'adresse qu'à la raison ; le précepte, qui tend à la pratique, doit saisir l'homme tout entier, frapper l'imagination, séduire le cœur, revêtir toutes les formes pour convaincre et toucher. Le premier donne la loi, le second exhorte à la remplir; celui-ci s'adresse à l'intelligence, celui-là prétend entraîner la volonté. La logique domine dans la doctrine, l'éloquence est de mise dans la parénétique ; tandis que le dogme est immuable et froid dans sa fixité, le précepte se pliant à toutes les nécessités de la pratique et aux délicatesses de l'éloquence, se transforme en tant de façons, qu'il ne se ressemble plus et qu'il paraît quelquefois se démentir. La morale de Sénèque est un enseignement de préceptes plutôt que de dogmes. Aussi ne faut-dl pas lui demander plus qu'il n'a voulu donner. II a voulu toucher les âmes en les instruisant, tantôt resserrant sa doctrine, tantôt relâchant cette discipline trop sévère^ selon les besoins de ses disciples, et

ne craignant pas d'être parfois accusé d'inexactitude, pourvu qu'il pût trouver accès près des esprits et leur inspirer la vertu stoïque.

Cependant il ne repousse pas la philosophie dogmatique. Gomme les chrétiens qui commencent par apprendre le catéchisme aux néophytes y et leur enseignent le dogme avant de s'occuper de leur direction particulière % Sénèque reconnaît que, pour jeter les fondements d'une solide vertu, il faut d'abord faire entrer les homAes dans la philosophie , leur inspirer le goût du bien, leur présenter l'ensemble d'une doctrine qui fixe Vidée de la perfection, où toutes les vertus soient reliées entre elles et se donnent la main, afin que l'âme, connaissant le bien, apercevant le but de ses efforts et pourvue d'une règle certaine, ne s'embarrasse point de préceptes infinis , et qu'elle puisse toujours, lors même qu'elle est sans guide, se reconnaître, agir avec suite et régularité, sans perdre son ardeur ni sa force en hésitations généreuses, mais stériles. Dans les incertitudes et les fluctuations de la vie, il est bon d'avoir l'œil toujours fixé sur les hauts principes d'une doctrine vers laquelle on tourne toutes ses actions et ses paroles , comme font les navigateurs qui se règlent sur certaines étoiles.

C'était une question controversée dans le stoïcisme de savoir si les préceptes spéciaux sont efficaces. Sénèque l'examine longuement comme un homme qui défend une méthode de prédilection. Les adversaires de la direction représentaient que les préceptes n'ont pas de sens pour un esprit encore enveloppé de préjugés; que c'est indiquer le chemin à un aveugle ; qu'il faut montrer à l'âme

1. On commençait par les catéchèses , après quoi les pasteurs enseignaient de suite l'Évangile par des homélies. Gela faisait des chrétiens très-instruits de toute la parole de Dieu. Fénelon, Dialogues «ur Véloquence.

14 LA HORAEE PRATIQUE

les grands piincipesy rinstrnire de ses devoin, puis la laisser suivre son train; qne, si les dogmes sont clairs, ils suffisent ; s'ils ne le sont pas, il est nécessaire de les prouver, et d'entrer ainsi dans la philosophie giénërale, qui rend dès lors inutiles les conseils particuliers ; que rftme est arrêtée par des préjugés ou par des vices, et que la morale dogmatique dissipe les uns et guérit les autres; enfin, qu'en admettant l'utilité des préceptes, il faudrait les varier sans cesse, tenir compte des caractères, des circonstances, et par conséquent se perdre dans des détails sans fin^

La même question a été soulevée dans le christianisme, et Fénelon a répondu à des arguments analogues dans sa Lettre sur la Direction , qui peut jeter du jour sur les idées de Sénèque : « On me dira peut-être : Quelle nécessité de prendre un directeur, puisque la règle est un directeur par écrit?.,.. Il est capital de ne vous conduire pas voui^-meme; vous serez aveugle sur votre intérêt ou sur une passion déguisée , qui trouble votre

paix Vous avez besoin d'être soutenu et encouragé....

Dans tous les cas, rien n^est plus dangereux que de n'écouter que soi-même. » Montrant ensuite quel doit être ce directeur, Fénelon veut qu'on n'ait pas égard à la réputation publique, mais que Ton cherche entre mille un directeur plein d'expérience et de piété , en un mot, un homme de Dieu.

Sénèqae, devançant Fénelon, répond k de semblables objections. Gomme lui, il demande un directeur et montre quel il doit être. Il admet futilité de iat régie émte, et vante la morale dogmatique qui fournit les principes et trace leurs devoirs à tous les hommes; maijs il estime encore plus cette direction particulière qui réveille les

Page 1