‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 13 sur 143 · lelIrtXCIY · texte numérisé non relu

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Fénelon, il recommande de bien choisir son guide. Il ne veut pas de ces sages nomades comme il en voyait à Rome, qui courent de maison en maison, débitant des moralités banales, mais un de ces hommes dont la conversation descend, sans qu'on y pense, au fond de notre cœur, pour nous faire aimer la vertu, qui vivant bien enseigne à bien vivre, et dont la seule présence est une leçon*.

Sénèque fait la théorie de cette' direction familière avec un tact et une raison qui prouvent son expérience ; et, si on est sensible à la grâce morale et à cette joie pénétrante et calme avec laquelle il s'exprime, on ne peut nier qu'il n'ait profondément médité sur la conduite des âmes et trouvé dans cette occupation obscure le grave plaisir que cet art délicat procure aiïx grands esprits.

Sdnèque est un véritable direoteur.

Sénèque n'est donc pas un philosophe de profession qui tient école; il n'a pas autour de lui et sous sa main une troupe de, disciples enrôlés sous sa doctrine, soumis à un règlement uniforme et marchant à sa suite d'un pas égal et docile. Il ne faut voir en lui qu'un sage qui exerce un certain patronage philosophique sur une clientèle d'amis , de connaissances , d'étrangers qu'il di-

1. Oportet manum aliqaisporrigat..,. non duce tantum opus sit, sed adjutore.... et coactore.... eum elige adjutorem, quem magis &dmireris^ quum videris, quam quum audieris. Lettre. LU.

DAKS LES LETTRES DE SÉNÈQUB. 17

rige parfois luî-mème , auxquels il envoie des instructions par des tier^ qu*il surveille de près ou de loin, et qui souvent profitent de sa sollicitude sans même savoir qu'ils en sont Tobjet. Et ce n'est pas pour étendre son influence ou sa renommée qu'il met partout la main sur les esprits et les cœurs. Il croit remplir un devoir civique, une magistrature volontaire, honorable à ses yeux, bien que souvent ignorée. Se rendre utile à tous et à chacun par son talent, sa parole ^ ses conseils, suppléer par son activité à la disette deô bons précepteurs, ramener la jeunesse qui se précipite vers la richesse ou le plaisir, en retarder la fougue si on ne peut l'arrêter, n'est-ce pas, dit-il lui-même, remplir en son particuHer une fonction publique * ?

De là vient que la plupart de ses livres ne sont que des œuvres de circonstance, appropriées à l'état moral des personnes qui lui confiaient leurs doutes, leurs inquiétudes, leurs défaillances. Les traités sur la tranquillité de l'âme, sur la brièveté de la vie, sur la constance du sage, n'ont pas d'autre origine. Les livres sur la colère, sur la Providence, sur la vie heureuse, paraissent aussi n'avoir été que de longues réponses à des consultations philosophiques. Les consolations à sa mère Helvia et à Marcia, la fille éplorée d'un grand citoyen, de Grémutius Cordus, s'expliquent par le titre seul. En admettant même que ces dédicaces à des amis ne soient que de simples fictions littéraires, tous ces ouvrages n'en sont pas moins une suite d'exhortations morales et de véritables sermons. Le traité de la Clémence, écrit dans les premières années du règne de Néron, et adressé à ce prince, prouve encore que Sénèque avait pris au sérieux

1. Keipublicœ prodest.... in {Hivato publicum negotium agit. De la Tranquillité <k Vâme, 3.

soa rôle de gouverneur, qu'il n'était pas seulement un précepteur^ mais un directeur moral, et qu'il avait fait à sa manière, avant Fénelon, pour Tinstruction et Fencouragement de son redoutable élè va, l 'Examen de conscience sur ks devoirs de la royauté.

Cet esprit de propagande qui ajiime Sénèque éclate surtout dans les lettres à Lucilius. Il se plaît à communiquer la vérité ; il n'étudie que pour se mettre en état d'enseigner ; et si on lui offrait, dît-il, la sagesse à condition de la garder pour lui-même, il n'en voudrait pas. II se donne la tâche de recommander la vertu à tous les hommes^ et de poursuivre le vice sans relâche, dût son zèle paraître indiscret. Si les particuliers ne veulent pas accepter ses conseils, il parlera au public, dans l'espoir que ses leçons finiront par être entendues ; en un mot, il s'engage, à prêcher le bien avec la persévérance que ' montrent les hommes à pratiquer le mal ^

Non-seulement il s'acquitte avec ardeur de cette fonction qu'il s'est donnée, mais encore il recommande à ses amis, et en particulier à Lucilîus, de prêfcher à leur tour. Son disciple doit répandre la vérité ; que, sans se décourager, il poursuive de ses leçons celui-là même qui les refuse ; qu'il presse avec instance ceux qui résistent, il finira par recueillir lé fruit de sa persévérance, parce qu'un discours plein de chaleur pour les intérêts d'autrui ne peut manquer de toucher les âmes. Si elles ne sont pas dociles à la vérité, il faut la leur inculquer avec affart,. et ne désespérer qu'après avoir employé les derniers remèdes*.

Cependant cette ardeur doit être réglée. Un zèle trop

). Dfeattt etianr ifiTitis* prof attira.... qinà yerum sittguli andhee non vuUis, publice audite. lettre LXXXIX.

2,. Quiiittsdam. renusdU oiûastraada , quihusdam. inculcanda sunt. Lettre XXYII.

hasardeux, qui jette des leçons à toufi les vents, ou un^ liberté indiscrète, qui ne connaît pas de ménagements^ affaiblit l'autorité du sage et compromet le bien. Luimême se reproche quelquefois une chaleur inconsidérée qui blesse loin de guérir. S'adresser aux hommes capables de supporter la vérité , et qu'on a l'espoir de rendre meilleurs, abandonner ceux dont on désespère^ après avoir tout essayé, telle est la règle qu:'imposa ce que Sénèque appelle ïart de la sagesse^ c'est*à-dire la érection*.

« Que tout le monde prêche, a dit Bossuet, dans sa famille, panni ses amis, dans les conversations... Parlez à votre ami en ami ; jetez-lui quelquefois au front des vérités toutes sèches qui le fassent rentrer en luimême.... Mais, avec cette fermeté et cette rigueur, gardez-vous bien de sortir des bornes de la discrétion '. » N'est-il pas honorable pour un philosophe païen de moatrer autant de zèle et de délicatesse que le plus infatifgable défenseur des vérités chrétiennes, et n'est-ce pas une chose digne de remarque que sur ce point Bossuet puisse servir à résumer Sénèque?

On conçoit qu'un philosophe animé d'une pareille ardeur pour l'amélioration des mœurs, et, si l'on ose dire, pour la conversion des âmes, ait négligé les spéculations de la science pour un enseignement pratique qui allait droit à son but.. Aussi Sénèque est-il si préoccupé de donner à ses instructions une utilité inmiédiate et directe qn'il se fait scrupule de traiter une question de pure théorie ; et, s'il le tente quelquefois dans ses lettres, il a soin de se justifier en moatraat que l'étude des

1. Sapientia ars est. Gërtum petat : eligat profecturos : ab ih qao8 de^penmt^ recédât. Non tamen cito relinqaat, sed îir ipsa dBspiwftttoDc extrema remédia tentet« LettrtJOUJU

2L Sermon sur la. CharUé fratemdk^

grands principes qui nous éclairent sur Torigine du inonde et de Tâme, illumine de haut notre intelligence sur la nature de nos devoirs.

n importe ici de montrer à l'oeuvre cette propagande active de Sénèque. On voit dans ses lettres, par maint «zemple, en quelles circonstances, avec quel zèle discret il tente ces conversions philosophiques. C'est plaisir de remarquer chez le maître la condescendance judicieuse du directeur, et chez les néophytes la diversité des ca* ractères et des dispositions morales. Ces tableaux familiers qui nous présentent les délicates entreprises de la sagesse essayant de corriger, d'encourager, d'amener au bien des âmes rebelles ou dociles, n'ont rien perdu de leur vérité ni de leur fraîcheur. On les croirait d'une main moderne, si on n'en reconnaissait la date à une certaine âpreté^stoïque. Voici, par exemple, un jeune bomme léger, dissipé, spirituel, qui allait voir souvent Sénèque, et qui ne vient plus chez lui que bien rarement, depuis que son sage et vieil ami a laissé voir son intention de le convertir : charmant étourdi qui résistait à la philosophie, qui esquivait les remontrances de Sénèque en se moquant de luf-même, ou lui fermait la bouche en rappelant la chronique scandaleuse des philosophes : « Oui, parlez-en de vos sages, disait-il, on connaît leurs belles histoires; un tel a été surpris en adultère; cet autre n'est qu'un pilier de taverne; tel autre encore fait profession d'austérité dans le palais des -princes. » Cet aimable sceptique, railleur obstiné, avait Téponse à tout, prévenait les objections, faisait parade de sa fâcheuse érudition, et semblait même ne pas épargner les allusions k la vie équivoque de Sénèque vivant à la cour de Néron* Séuèque, voyant que le moment n'est pas encore venu de le ramener à de graves pensées, le laisse dire, sourit à sa pétulance juvénile, et, pour ne

pas compromettre son autorité, attend une plus favorable occasion. Il ne désespère pas de ce jeune homme, qui se montre si rétii à ses exhortations. « Qu'il cherche à me faire rire, je finirai par le faire pleurer^, » s'écrie le maître avec l'accent d'un docteur qui veut convertir un pécheur et lui arracher des larmes de repentir. II paraît, du reste, qu'il ne réussit que trop à le rendre stoïcien, puisque plus tard ce malheureux Marcellinus, attaqué d'une maladie incurable, se laisse mourir de faim sur une exhortation d'un stoïcien distingué qui l'engage à se délivrer de la vie.

Yoilà maintenant un autre jeune homme d'un carai> tère tout opposé, sérieux et grave, un ami de Lucilius, qui pour travailler à* sa perfection morale s'est démis de ses diarges, renonçant ainsi à un bel avenir. Le monde, qui ,ne comprend rien à ces renversements subits de la conscience, l'accuse de paresse, lui reproche de perdre son temps à des occupations stériles, et le traite de mé» lancolique : « Qu'il laisse dire le monde, écrit Sénèque, qu'il entre plus avant dans l'étude de la sagesse, pour assurer son bonheur. D'ailleurs, il n'est plus libre de reculer, et ce serait une honte pour lui de ne pas répondre aux belles espérances qu'il a données. » C'est ainsi que Sénèque envoie à Lucilius un programme da sermon dont il puisse faire usage dans l'occasion pour encourager son ami et conserver à la philosophie une précieuse conquête *.

Dans une autre de ses lettres, il apprend à Lucilius la manière dont il entreprend de ramener au bien deux de leurs amis. C'est avec un soin minutieux et délicat qu'il modifie ses leçons selon Tâge et le caractère de ses néo- ;

1. Moveat ille mihi risum : ego fortasse illi lacrymas movebo» \ lettre XXIX. — Voy. Lettre LXXVII.

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