‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 133 sur 143 · LUCIEN · texte numérisé non relu

LUCIEN

Il est dans Thistoire ancienne, une époque qui mériterait la plus délicate étude, et que peu. de personnes prennent la peine d'aborder, soit que les événements politiques y manquent de cette grandeur qui attire Tattention, soit que la multiplicité des détails ou l'insuffisance des renseignements découragent la curiosité. Noud aimons, en général, que l'histoire ressemble à une belle pièce de théâtre, oii l'intérêt sa concentre sur un petit nombre de personnages, autour desquels se groupent tous les faits, où une certaine unité d'action saisit fortement le lecteur et soulage la mémoire. Mais lorsqu'à cette simplicité lumineuse succède la confosion, quand le drame se complique, que les caractères, les moeurs^

les passions qui paraissent sur la scène, n'ont plus cette netteté si nécessaire et si agréable, bien des esprits aiment mieux renoncer au spectacle que se donner la peine de le démêler. Ces réflexions s'appliquent aux premiers siècles de Tère chrétienne, où s'accomplit la plus prodigieuse révolution morale dont le monde fat témoin, qui nous intéresse à plus d'un titre, et en deçà desquels cependant s'arrête, en quelque sorte l'érudition classique. Tout le monde lit volontiers et connaît bien encore l'histoire du premier siècle et celle des douze Césars, parce qu'elle, est aussi claire que dramatique. On est encore en prés^u^e de la vmUe société romaine, dégénérée, sans doute, mais conservant sa langue, ses doctrines, sa religion, et quelque chose de son caractère et de ses mœurs. Mais, à mesure qu'on avance, toutes les choses se confondent de plus en plus. Autour de l'institution politique, qui seule demeure immobile, tout se dégrade, se dissout et se transforme. La littérature latine dépérit et cède la plaça Lia renaissance grecque ; Tanti* que religion est altérée par des superstitions inconnues; la philosophie épuisée ou s'évanouit en stériles déclamations, on essaye de relever son autorité par des dogmes m]rstérieux. Pendant ce temps, des idées nouvelles, jusque-là comprimées, se font jour, des croyances long^ temps contenues sur les frontières de l'Orient s'infiltrent de toutes parts dans Tempire. De là, un mélange bi« zarre de pensées, de sentiments, d'opinions, qui s'ums-> sent ou se combattent sans se comprendre. Les religions et les doctrines en présence, au lieu de se renfenner dans leurs prlucipes, de oons^ver chacune son caractère, essayent dans la lutte de se dtmner le prestige qui fait la force de la religion ou de la doctrine rivale. On voit des sectes chrétiennes qui voudraient se rattacher à quelque système célèbre de philosophie, tandis que le

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pagwniame a se& visieziaisiTefi etsesîihumaéSy et qtcB ds iiiQ|des philosophes prétendent opérer des imrBde&. Il n'entre pas âane notre de^seôn de décrire ee cbaos^ en«oere moins de le débKmilier. II nous suffira, dans les étroites limites oh niDii&sommfisenfezmé^ d'esqmsserniie faible partie deoette liistoire mende, k Taîde des spiri« taek documenta qoe noua fournit Lucien, le demier grand masaliste de la décadeDce '•

De tous les grands écrivains du deuxiàmë siècle, Lu-^ cien est, sans comparaison, ccèui qui nous fait le mieux connaître, et le seul qui mette en pleine lumière, les misères die celte sociéléneiltieet madade qui ne se connaissaiit pas eUe-mème, et ventait si peu sa propre décadence. Av^ecla sagacité d'un pbilosoplite et cette curiosité toujours éveillée des esprits naturellement railleurs, il a saisi CEt dépemt tous lés irioes et les ridicules dont ses conlisBiparaâasBe paraissomt pas avoir eu eonsdence. Dans la plupart de ses nombreux ouvrages, il semble n'-aveir eu d'autre dessein que de montrer à la postérité qudles étaient les mœurs, les croyances de son temps. Il ne dsnne ^ au basard, et en passant, des renseignemenits épars et inoomplets, comme on en peut tirer de tOFus lesmorolistes^ on dirait que, de propos^délib^, il se «Dit fait le prantre de son s^le, et qu'il n'ait d'autre

t. Tout le monde peut lire facilement aujourdThui les œuvres een^^Ftes de Lucien dans r^égante traduction de M, TaUbot

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intention^ en écrivant, qne de nous en laisser le tableau. Pour bien apprécier ce mérite singulier de Lucien^ il faut le comparer aux grands écrivains de l'époque, qui tous vivent en quelque sorte hors de leur temps, ou ne voient pas ce qui les entoure. Épictète, qui cependant ne manque ni de pénétration ni de causticité, reste enfermé dans son école, et juge la vie comme pourrait le le faire aujourd'hui un moine du fond de son cloître ; Marc Âurèle, le philosophe empereur, ne regarde qu'au dedans de lui-même, ne surveille que son âme, et goûte paisiblement les joies morales du plus noble et du plus innocent ascétisme ; Plutarque, qui nous a laissé toute une bibliothèque de morale, quia écrit sur tant de sujets divers, songe bien plus à répéter les opinions de l'antiquité, qu'à nous retracer celles de ses contemporains. Il n'y a peut-être pas deux écrivains plus différents que Lucien et Plutarque, et qui, par leur caractère et leur génie, présentent un plus frappant contraste. Il suffirait de les opposer un moment l'un à l'autre pour voir clairement ce qu'il y a de vie, d'originalité, de nouveauté dans les ouvrages du satirique. L'honnête Plutarque, qui a passé presque toute sa vie dans sa retraite de Ghéronée, au milieu des plus beaux souvenirs de l'histoire, et qui, pendant ses loisirs studieux, a recueilli dans ses immenses lectures les maximes des sages pour nourrir son esprit et fortifier son âme, peut être considéré comme le dernier des anciens. En effet, il vit moius dans le temps présent que dans l'antiquité qu'il admire et qu'il aime. Ses nombreuses biographies, animées par une tranquille, mais constante émotion, montrent que son imagination se plaisait surtout dans le passé. Ses œuvres morales, remplies d'historiettes, d'anecdotes, de réflexions empruntées aux philosophes, aux historiens, aux poètes, prouvent encore qu'il regarde toujours derrière lui pour contem-

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pler les beaux exemples de la vertu et de la sagesse antiques. En xelîgioD, il a toute la foi d'un bou païen et le zèle qu'on peut attendre d'un prêtre d'Apollon. Les lumières qu'il a puisées dans la philosophie ne l'empêchent pas de pousser quelquefois la crédulité jusqu'à la superstition. Alors même qu'il pourrait avoir des doutes sur les croyances vulgaires de la mythologie, il évite de les faire partager k ses lecteurs, soit qu'il se fasse scrupule de trahir ses devoirs de prêtre et de troubler la dévotion des simples, soit que la grâce de ces fictions religieuses s'imposât naturellement à son esprit poétique. Si on considère le style et les habitudes de l'écrivain, on verra qu'il semble converser avec tranquillité, qu'il admire plus qu'il ne blâme, que son langage est presque toujours digne et décent, que, dans la polémique même, il conserve encore quelque chose de sa mansuétude, et qu'il porte partout dans l'histoire, comme dans la morale, un esprit modéré, un jugement équitable, une imagination riante. Lucien, au contraire est le plus hardi des novateurs et le plus impertinent des moralistes. Il n'aime que la satire qu'il sait rendre redoutable, non-seulement par ses injures et ses sarcasmes, mais encore par la vérité si précise de ses observations malignes. Lui aussi prétend donner de bons conseils, et il en donne d'excellents, mais avec quelle audace de langage, quel mépris pour la décence, et quelle ironie mortelle ! Tout ce qui attire le respect et la vénération des hommes devient l'objet de ses épîgrammes. S'il attaque les institutions, les mœurs, les croyances, ce n'est point pour faire triompher un parti ou une doctrine ; il n'appartient à aucune secte, il ne fait la guerre que pour son compte, par joyeuse humeur, pour venger la raison offensée et satisfaire son bon sens. Il harcèle les philosophes aussi bien

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que les dieus, et souvent il se pklt à les mettre «n pré^ eemee les uns et les autres, à les faire dialoguer, à leitr prêter des paroles qui ruinent la religion par la phile- Sophie et la philosophie par la religion. Ses ouvrages, courts, légers, d'un style preste et agile, semblent faits pour courir, pour passer de main en main, et par leur forme variée, leur brièveté amusante, rappellentletalentde nos pamphlétaires et de nos joanuilistes. Si Plutarque 4oit être regardé comme le âeinier des ancien^ Lucien peut être appelé le premii^ des modernes.

Une esquisse rapide de. ea vie n'est pas inutile pour Juger le caractère de l'homme et les mœurs de son temps. Il naquit à Samosate, en Syrie, vers la oentquarantième année 4e notre, ère. C'est dans sa ville natale qu'il fît ses études. Pour comprendre eomment un auteur si renommé par som. atticisme a pu se Jbimer 4ans un canton reculé de l'Asie , il faut se rappeler que les arts et les 8(»ences de la Grèce s'étaient partout xépandus en Orient et que la langue grecque était dev»» nue universelle. Le père de Lucien , qui tenait à donner à son fils une profession lucrative, le plaça en appren^ tissage chez son oncle maternel qui était statuaire. Le futur satirique raconte lui-même, avec agrément, eet épisode de sa jeunesse : « H m'arriva ce qui ne manque pas d'arriver à tous les commençants ; mon cmcle me tendteint un ciseau, me dit de tailler légèrement une tablette de marbre qui se trouvait là devant nous.. .Moi, en-novice» je frappai trop fort et la tablette se brisa. Mon oncle, tout en colère, trouvant sous sa main une courroie, me 4onna une de eesleçons qui ne sont ni douées, ni en^ •eourageantes. Voilà comme je fus initié au métier, j'y débutai paf des pleurs» Je m« taauve et fionps à la mai- «an livec focrce ^mogkils et ies yeux pleins de Jatmes^ je raconte l'bistoîre' de Jiaxoii»rroid, je montte mes meoff^

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iiôssares et, Aprèa Men âes plaintes sur la brutalité de 3BDn QUicle y j'ajoute qull m'a traité de la isorte par jalousie, qu'il a craint de se Toir un jour surpassé par moi dans son art. Ma mère fol indignée et ne.s^ fit pas faute de xnaudire son frère; puis, le soir venu, j'aîlai me coucher encore tout pleurant ^t je songeai toute la nuit^ » On reconnaît déjà dans ce récit dé ses malhôors enfantins la simplicité malicieuse qu'on remarque dans tous les ouvrages de Lucien. Il rêva doue toute la ûuit, et^ dans ses songes , il vit apparaître la Sculpture et la Science en personne qui cherchèrent à l'entraînar, chacune de son côté. La Sculpture lui promit là gloire de Phidias; la Science fit briller à ses j&ai les honneurs, les richesses, le crédit qu'elle assurait à ses disciples. Lucien/ qui *avait déjà trop de raisensde ne pas aimer la statuaire, prît aussitôt son parti et travailla pour <}e-' 'venir sophiste. Après avoir plaidé quelque temps de- .vaut les tribunaux d'Antioche, voyant que le barreau lui offrait peu de ressources et ne lui permettait pas de donner carrière à son talent, il résolut d'aller chercher la grande gloire de Téloquenoe sur les places publiques, devant tout un peuple assemblé. II parcaurut l'Asie, la "Orèce, la Graule, déclamant à la manière des sophistes, donnant des représentations oratoires , et recueillant dans ses courses errantes autre chose encore que des applaudissements. Nous savons, par son propre témoignage, qu'il obtint les plus grands succès dans les exericiees ingénieux et difficiles de cette éloquence alora en vogue, qui consistait à surprendre tout d'abord Tattention par la singularité du sujet, à l'allécher par une amorce nouvelle, en annonçant une histoire impossible, un problème qui n^a point de solution raisonnftble,' à

1 Le Sorty#, 3.

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pfttreSyOn ce que je se veux pasdke^ »I1 parlera canuae Sénèque et les philosophes : « L'âme et le corps d'un esclave sont pétris du même limon que les nôtres. »

Aninias servoram et corpora nostra Materia constare putat paribasque ^ementis \

H déplore l'insensibilité des maîtres, qui oublient de donner une tnnique à leur esclave transi. Gomme sa conscience révoltée se soulève contre ce père de fanûlle, fidèle aux cruelles habitudes d'un autre âge, insensible aux idées nouvelles d'humanité, qui donne à ses enfants le déplorable exemple de sa barbarie stupide envers ses serviteurs, qui fait de sa maison un lieu de torture où Ton n'entend que le bruit des verges, des chaînes, et les cris des malheureux! En plus d'un endroit, Juvénal peint avec indignation les caprices féroces de ces matrones qui, pour le motif le plus futile, pour un détail de toilette, une boucle de cheveux à leur gré mal arran^ gée, faisaient déchirer de coups une pauvre fîUe. Les femmes, plus attachées aux anciennes coutumes, et dont l'esprit était moins ouvert que celui des hommes aux influences de la philosophie, continuaient à penser qu'envers un -esclave tout est permis. Il y a* dans Juvénal un dialogue saisissant qui nous montre conome en présence et en lutte le vieux préjugé et l'idée nouvelle. Une femme impérieuse et colère s'écrie : c Qu'on mette cet esclave sur la croix. — Par quel crime, demande le débonnaire mari, a-t-îl mérité le supplice? quel est le dénonciateur? où sont les témoins? Ecoute, quand il s'agît de la vie d'un homme, on ne saurait y regarder de trop près. — Que me chantes-tu là, un esclave est-il un

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