Timon ou le Misanthrope
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rantorité h seu irréligion. Sa science profonde dQ la mythologie,, ses nombreux et longs voyages» qni loi ont permis de voir par ses yeux dans les pays les plus divers» toutes les honteuses pratiques du paganisme. Té* tude qu'il a faite de tous les systèmes philosophiques, tant de connaissances précises lui permettent de frapper juste et de doimer à. ses coups cette sûreté qui les rend mortels. Si la forme de ses ouvrages estlégère, piquante et faite pour allécher les imaginations frivoles, le fond est assez solide pour servir d*aliment à la réflexion dea plus graves esprits et des honnêtes gens. Car Lucien fait assez voir que sob intentions sont sérieuses, son but élevé,, qu'il a un dessein moral qui est de tirer les hommes de leur ignorance et de leur imbécilité. Quel* quefois il laisse échapper des paroles qui renferment encore plus d'indignation que de sarcasme, et qui prouvent que ce rieur obstiné assistait, non sans tristesse, au spectacle de la comédie humaine. Tant de superstitions, s'écrie-t-il quelque part, demandent un Heraclite et un Démocrite, l'un pour en pleurer, l'autre pour en rire. Voilà le véritable Lucien : un Heraclite pour la pensée, un Démocrite pour l'expression.
Bien que Luden soit un grand moraliste à la façon de Théophraste et de la Bruyère , nous négligeons & dessein, dans cette étude rapide, la peinture généiale des folies humaines, des vices et des travers qui sont de tous les pays et de tous les temps. Nous voulons voir surtout quel était, à cette époque, l'état des esprits, des
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cqpinioDs, des croyances, des doctrines. Cependant il fiEHit dire au meins quelques mots de son œuvre la plus populaire, les Dialogues des Morts. Lucien est l'inventeur de cette forme littéraire que les modernes lui ont si souvent empruntée. C'était une heureuse idée, qui devait paraître bien piquante quand elle était neuve, elr qui permettait au moraliste de parler avec la plus entière liberté, et de mettre en lumière la vanité de nos préjugés terrestres en faisant converser ensemble, sur les affaires de ce monde, des personnages qui n'avaient plus d'intérêt à mentir. Ces dialogues de Lucien ne res* semblent pas entièrement à ceux de Fénelon et de Fontenelle qui les ont pris pour modèles. Les modernes se servent ordinairement de ces fictions pour mettre en présence des caractères historiques appartenant à des siècles,, à des pays différents, et rapprochent a'usiles hommes célèbres de tous les âges pour les faire disserter sur la politique, sur la guerre, sur les arts, curieuses conversations où les plus grands esprits se jugent les uns les autres. Chez nous, les dialogues des morts sont presque toujours destinés à éclairer l'histoire ; dans Lucien, ils sont au service de la morale. Dans les enfers, le philosophe rencontre le roi, le riche est coudoyé par le pauvre, et comme ils sont tous détrompés de leurs erreurs, que les rangs sont effacés, et que, dans le royaume de Pluton règne la plus parfaite égalité, nous entendons porter sur la vie humaine des jugements véritables, oii il n^entre aucun de ces préjugés qui tiennent dans le monde à la différence des fortunes et des conditions. Dans son. premier dialogue, Lucien nous révèle ses intentions et montre assez clairement le but de son ouvrage. Diogène donne ses commissions à Pollux, qui, selon la fable, remontait tous les deux jours sur la terre. Qu'il dise à
Ménippe le Cynique de venir dans les enfers, où il pourra rire tout à son aise, mieux que là-haut, où Ton ne sait pas bien de quoi il faut se moquer. Ce sera plaisir pour lui de voir les riches, les satrapes, les. rois humiliés et confondus dans la foule. Qu'il dise, en passant, aux philosophes de renoncer à leurs vaines dis^ putes sur les choses qu'ils n'entendent pas; aux riches, qu'ils ne pourront pas emporter leur or si péniblement amassé, et qu'ils devront descendre là-bas avec une seule obole pour payer leur passage : « Mais aux pauvres, dont le nombre est grand, dis-leur de ne plus pleurer, de ne plus gémir : apprends- leur qu'ici règne l'égalité. » Voilà le programme et Tannonce de cette satire, qui est plus mordante que variée. Vanité des grandeurs, des richesses, de la beauté, de la philosophie, tel est l'éternel sujet de ces dialogues, que la vive imagination de l'auteur ne laisse pas devenir monotones. On y voit Grésus et Sardanapale se lamenter en regrettant leurs trésors et leurs délices pendant que Ménippe, qui n'a jamais possédé que sa besace et son bâton, les taquine et les poursuit de ses railleries. Philippe, roi de Macédoine, est assis dans un coin et raccommode de vieux souliers^ et Darius, Xerxès et les despotes de l'Orient mendient dans les carrefours. Socrate lui-même n'est pas épargné. Le gardien du Styx, Cerbère, prétend que ce sage, qui à sa mort a montré tant de fermeté, n'est pas descendu dans les enfers avec autant de courage qu'on le suppose. Il pleurait comme un enfant ; seulement, quand il vît que la mort était inévitable, il se donna des airs courageux pour se faire admirer des spectateurs : « En général, j'en pourrai dire autant de tous les gens de cette espèce ; tant qu'ils ne sont qu'à l'entrée des enfers, ils font les braves, les héros ; une fois entrés, on sait à quoi s'en tenir. » Lucien
cherche moins à mettre en doute la constance de Socrate qu'à railler la jactance des philosophes contemporain s, qui prêchaient le mépris de la mort et se fai- . saient honneur d'une intrépidité stoïque qu'ils n'avaient pas. On peut trouver que la morale contenue dans ces dialogues est bien commune. Nous sommes accoutumés & entendre ces leçons sur le néant des grandeurs^ des plaisirs, des vertus apparentes ; nos moralistes et nos orateurs sacrés proclament ces vérités avec une autorité plus haute, et y ajoutent des enseignements plus efficaces et plus purs sur la rémunération et la justice divines. Mais au temps de Lucien, ces fictions cruelles, où la faiblesse de l'homme, ses erreurs, ses passions sont jugées avec une brutale franchise, ne manquaient pas d'à-propos ni de portée. C'était une protestation contre le luxe insolent des grands, une consolation pour les pauvres et les opprimés. A une époque où la richesse était Tobjet d'une sorte d'idolâtrie, où la mode des apothéoses et les excès de l'adulation plaçaient les hommes à une si grande distance les uns des autres, ce n'était pas un lieu commun sans mérite et sans intérêt de montrer dans les enfers une espèce de république égalitaire, où il n'y a plus d'autres malheureux que les lâches qui tiennent à la vie et regrettent encore leur injuste félicité.
Lucien n'aime pas plus les philosophes que les dieux ; il leur fait la guerre avec non moins de persistance et plus d'emportement. Les courageux pamphlets, où il bravait la fureur de toutes les sectes, nous présentent les scènes de mœurs qui nous permettent de voir ce qu'était devenu l'enseignement moral dans ce siècle de décadence et de confusion. La philosophie ne pouvait plus être respectée par les honnêtes gens et les bons esprits, comme aux beaux temps de la Grèce et de Rome.
EQe était déchoQ dons l'opinion depuis que les sophistes en avaient fait une profession et un art mercenaire. En voulant devenir, de jour en jour, plus populaire et pratique, elle avait renoncé aux hautes études spéculatives .qui seules peuvent lui donner de la vigueur et de la solidité, et qui ont encore cet autre avantage de la rendre inabordable à tous ceux qui ne se sentent ni talent ni vocation. Mais, dès qu'elle ne fut plus une science difficile, qu'elle se contenta de répandre des préceptes connus et de f^ire des exhortations morales, elle devint trop accessible à tout le monde pour que le premier venu ne fût pas tenté d'enseigner ce qu'il n'avait pas besoin d'apprendre. C'était, d'ailleurs, nn bon métier qui, sans exiger un long apprentissage, rapportait souvent de Thonneur et toujours de l'argent. Jugez si les sages se multiplièrent. Gomme la mode voulait que les ridtieB et les grands eussent à leur solde, et pour ainsi idire dans leur domesticité, un de ces orateurs qui savaient traiter les banalités de la morale, une foule de gens sans aveu, doués de quelque faconde, devinrent philosophes pour trouver accès dans les maisons opulentes. Des parasites, des flatteurs, d'habiles hypocrites, s^affublèrent d*un tostume dont la simplicité sordide et quelquefois l'indécence semblaient annoncer la pauvreté volontaire et le noble dédain de tous les préjugés : « U est une espèae d'hommes qui depuis peu monte, comme une écume, à la surface de la société, engeance paresseuse , querelleuse , glorieuse , irascible , extravagante, gonflée d'orgueil et d'insolence et, comme dit Homère, « de la terre [inutile fardeau. » Ces gens-là, partagés en troupes, après avoir imaginé divers dédales de raisonnements, se sont appelés stoïciens, académiciens, -épicuriens, péripatéticiens.... Sous le nom respectable de la vertu dont ils se sont affublés, le sourcil haut, la
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barbe longuei ils s'en vont couvrant lauis meotin ini&mes sous un dehors .pl4tré, semblables à ces acteuis de tragédie auiquels il suffît d'6ter leur masque et leur robe brodée d'or pour n'avoir plus devant aoi qu'un pauvre hère qui se loue sept drachmes pour la représen^ tation.... En présence de leurs disciples, ib exaltent la constance et la tempérance, ils mettent sous leuis pieds richesses et plaisin^, mais, une fois seuls et sans lémoins, qui pourrait dire jusqu'où va leur gourmandise, leur lubricité, leuj: empressement k lécher la crasse des oboles ^ » Si nous en croyons Lucien, on était bientôt en état d'exercer ce métier lucratif. Quelques formules d'école plus ou moiçis bien apprises, voilà pour l'instruction. Qaant à l'appareil nécessaire pour parler avec autorité, ce n'était pas non plus une grande dépense de se procurer un manteau troué, une besace^ un bâton, de laisser croître ses cheveux, sa barbe, ses ongles. Des maçons, des cordonniers., dos ouvriers «ans salaire, alléchés par le profit, deviennent philosophes, i^rès avoir pris soin de se noircir k peau au soleil, « pour jsrendpek teinture de la vertu. » Les promeiuuks publiques sont remplies de ces savants, portant des livres jioub Ip bras gaudio, marchant en troupe, et dont les pbaknges vont à la rencontre les unes des autres pour disputer sur des mots. Dans les rues, dans les carrefours, ces sages discutent et s'injurient, taadis que k peuple g^c, toujours avide de bruit et de apedack, accoart de tous c&tés, pour admirer à k fois leur parok knile «t leur impudence. Il faut voir, dans Lucien, ces rodas jouteurs, la face roqgie par la violence des efforts et le désir de parler, le cou gonflé, ks veines saillantes, essuyant, du creux de kur main, k sueur qui les inonde; il isjaX
les suivre surtout [dans l'iotérieur des maisons où ils vont porter leur importune et redoutable sagesse. Ils entrent dans une salle de festin, où ils ont flairé un bon repas plus encore que le vice, ils apostrophent l'amphitryon, lui reprochent d'avoir une maîtresse et le sermonnent sur son luxe et son intempérance. On finit par les apaiser, on les fait asseoir à la table, et bientôt ils trouvent qu'on ne leur rend pas assez d'honneurs, se plaignent de n'être pas assez bien servis, dissertent tant bien que mal au milieu des pots, ou courbés sur leur assiette avec la plus austère attention, « ils ont l'air d'y chercher la vertu. » Selon l'occasion, flatteurs éhontés ou censeurs insolents, si l'adulation n'est pas bien payée, ils ont recours aux injures. Sachant qu'on leur donnera, par égard pour leur habit, ou pour échapper à leur mauvaise langue, ils spéculent sur la sottise et la peur, et, dans leurs fréquentes visites, lèvent des tributs. Les plus cyniques cachent des morceaux de viande dans leur besace, ceux qui se respectent attendent qu'on leur offre de l'argent et des cadeaux. Gela s'appelle, daus leur argot : tondre les moutons. Enfin, quand ils ont amassé bien des oboles et des drachmes, un beau jour, Us achètent des vêtements moelleux, de beaux esclaves, des maisons, et, jetant sur les grands chemins leur misérable manteau^ ils disent, avec un soupir de satisfaction, un long adieu au tonneau de Diogène. Quelque exagération que l'on suppose dans ces peintures satiriques, et mille autres pareilles de Lucien, on voit que la morale n'était plus^ comme autrefois, une science, mais une routine vulgaire et une application de la rhétorique. Comme il arrive toujours, la philosophie elle-même fut rendue responsable de ces hontes. A force de mépriser les disciples, on fut naturellement porté à ne plus respecter les maîtres illustres de l'aotiquité. Toute sagesse doc-
trinale, les systèmes, le génie^ la bonne foi, la vertu de leurs inventeurs devinrent le jouet d'un scepticisme moqueur. Ces belles et fortes doctrines, autrefois propagées, avec une grâce et une discrétion toute patricienne, par les Platon^ les Gicéron, les Sénèque, ou avec la puissante originalité des Zenon et des Antisthène, furent méconnues et conspuées par les esprits délicats tels que Lucien, quand on les vit colportées par d'ignobles et avides trafiquants et célébrées avec toutes les impudeurs d'une déclamation triviale.
La chute des études spéculatives, qui avait rabaissé la philosophie en la mettant à la portée de tout le monde, eut encore pour effet de la livrer à une autre espèce de charlatans plus dangereux. Quand on n'eut plus de principes certains, ni foi religieuse, ni convictions raisonnées, on tomba dans une sorte de mysticisme grossier ; on crut à la magie, aux enchantements divinatoires, à la sorcellerie et à d'autres pratiques nouvelles, absurdes, mystérieuses, empruntées à l'Orient. La philosophie, à son tour, eut ses superstitions. Alors parurent des visionnaires, des imposteurs, des gymnosophistes, des prophètes, des faiseurs de miracles, tels qu'Apollonius de Tyane, par exemple, qui étonnèrent le monde, ou par leur prodigieuse austérité, la sainteté affectée de leur vie ou leur prétendu pouvoir surnaturel. Le. plus fameux de ces charlatans, qui a effacé tous les autres, sinon par sa gloire, du moins par la bizarrerie de sa mort, fut Pérégrinus, un aventurier qui, après avoir couru tous les pays, après avoir embrassé le christianisme, revint h la philosophie cynique et promena longtemps en Italie sa folie, son orgueil et sa bassesse. Il allait par les rues sans vêtement, se barbouillait le visage de boue, se rasait la moitié de la tête, et, dans les
places publiques, se donnait le fouet à lui-même ou se
fiaisait fustiger par les autres. Son audace, les injuxM ^'il lançait à tout le inonde, même à l'empereur^ !• firent partout chasser, mais lui attirèrent l'estime et l'admiration du peuple. Tour k tour exalté par les uns, menace d'être Japidé par les autres, il résolut de frapper les imitations par une extravagance qu'en n'avait jamais vue, et fit courir le bruit qu'il monterait sur un Mdier aux jeux Olympiques et qu'il se brûlerait, comme Hercule, aux yeux de toute la Grèce assemblée. Lucien fut témoin de cette mort étrange, et nous en a fait le récit. La foule était immense pour assister à un spectacle si extraordinaire; on blftmait, on approuvait le dessein de Pérégrinus, quand il parut, suivi de ses dis* ciples et d'une multitude considérable. Il fit lui-même eon oraison funèbre, raconta sa vie, longuement, en homme qui craint d'arriver trop .vite à la péroraison. 'Quel vivant tableau que celui de cette assemblée aghée ^e mouvements divers, attendrie, curieuse ; ceux-ci touchés jusqu'aux larmes, ceux-là craignant de manquer xm spectacle qu'ils attendaient sur place depuis plusieurs jours. < Les'plus niais derassistance se mettent à larmoyer et à lui crier : « Conservez-vous pour les &recs I » Mais •d'autres, plus fermes, lui crient : « Ne vous démentez « pas. » Ces mots ne troublèrent pas peu le vieillard; il espérait que tout le monde le retiendrait, qu'on ne le laisserait pas se jeter dans le feu, qu^on le forcerait à rester en vie. Mais ce cri imprévu : « Ne vous démentez pas, » lui donne un coup, ajoute à la pâleur de son teint •déjà cadavéreux, le fait trembler, ma foi, et arrête net ea harangue ^ » Cependant il fallait tenir sa promesse; «u lever «de la lune, qui devait servir de décor à la pièce, il s'avance dans son costume ordinaire, portant un fism-