Mibi crede, res severa est yerum gaudium. Lettres XXIQ
*« 'CetUbt joie dont je pacte est séiiàra, cbaste, sérieiiWy seUtain et incompatible. » Bossi;iet, 4* serm. sur la Circonmwn.
pas de nous accuser nous-même de contradiction. Quand on veut écrire avec justesse et mesure sur cet esprit si divers^ tantôt indépendant, tantôt asservi, qui porte parfois sa chaîne avec orgueil, mais qui sait la rompre, qui passe de Tentêtement doctrinal aux libres effusions de son cœur et de sa raison, on risque fort de paraître s(9 démentir. On a l'air de flotter entre la censure et Tapo^ lùgie» Mais il fout prendre son parti de ces contradictions apparentes auxquelles vous expose Tétude d'un philosophe qui n'est pas toujours semblable à lui-même, qui passe tour à tour de la servitude à la liberté, qui parcourt tons les tons de la morale, qui par intempérance de langage tombe souvent dans les défauts qu'il prétend éviter, et qui, non-9eulemsnt dans Tensemble, mais dans ]^ détail même de £on système, manque de rigueur et de fitké. Si nous paraissons vaciller sur cette doctrine mouvante, c*est que nous sommes obligé d'en suivre les on^ dulatioBS. Ainsi^ à peine venons-nous de blâmer Sénèque d'avoir été trop fidèle \ certaines habitudies stoïciennes ^e nous allons le louer pour avoir, sur certains points, ouvertement rompu avec elles.
On a servent; reproché à Sénèque son goût pour les paradoxes jet lea subtilités de l'école, gravée r^roche^ gai ferait tort an moraliste pratique, s'il était mérité, et dont il est juste d'examiner la valeur. La Harpe, pour Tëpondre à Tadmiration intéressée de Diderot, a déchiré Sénègue avec racharnemeat d'un ennemi personnel et la fanatisme d'un nouveau converti, comme si le philo^ jSO|^ romain étsit complice des impiétés de son trop ftagBenx admirateur* Il le raille surtout de son amoiir pour les subtiles inepties de la scolastique stoïcienne; et, .dans î! également de sa baine^ il ne voit pas que Se-* jl^adiie soxdève ces questions et ne traite ces paradoxes » qna ]K)iir donner à son disciple ll^nsemhle de la doo-
triBO, ou pour le mettre en garde contre ces subtilités, sans adhérer pourtant à ces laborieuses folies. C'est ainsi qu'il explique à Lucilius plusieurs dogmes stoïciens : siU^bim est corps ^ si les vertus sont des êtres animés, et quelques autres formules fort bizarres qu'on discutait dans les écoles.
Nous avons beaucoup de peine à comprendre de pareilles questions, aujourd'hui que la raison moderne plus pratique nous a débarrassés de ces arguties qui semblent un défi jeté au bon sens. On s'étonne qu'une si noble doctrine ait compromis sa gravité dansia recherche de semblables problèmes. Nous oublions trop vite qu'à bien des époques et surtout au moyen âge on a plus d'une fois agité des questions aussi peu sensées et avec une ardeur belliqueuse qui allait jusqu'à verser le sang. L'oisiveté, l'abus de Tesprit, les entraînements de la dialectique, n'ont^ils pas souvent donné naissance à des discussions aussi violentes que puériles? Les Grecs qui conversaient beaucoup, qui philosophaient en se promenant, qui traitaient les questions les plus épineuses sur la place publique et dans les écoles, où l'on pouvait interpeller le maître, ont dû s'exercer de bonne heure à ces artifices de langage et de raisonnement qui finissaient par se transformer en dogmes. L'envie d'avoir raison, la mauvaise foi dont il est difficile de se défendre dans une discussion orale, le plaisir, encore nouveau, qu'on trouvait dans le jeu du mécanisme logique, tout contribuait à perfectionner cet art de la dispute captieuse. Faut-il rappeler les Gorgias, les Hippias, qui se vantaient de n*avoirjamais été vaincus ? Socrate lui-même fut obligéde mettre le sophisme au service de son bon senspour réduire ces charlatans qui échappaient toujours aux plus solides raisons et qu'il ne put prendre que dans les filets de leur propre dialectiq^. Lejârà subtil des premiers stoï-
ciens grecs avait établi dans la doctrine un certain nombte de ces paradoxes qui reposaient souvent sur une équivoque, mais qui consacrés par le temps et l'autorité des maîtres avaient pris racine dans renseignemeaot du Portique. Bien que l'esprit plus pratique des Romains répugnât tout d'abord à ces singulières propositions, il fallait bien, si on voulait passer pour un stoïcien instruit, les connaître et les examiner, soit pour en sonder la mystérieuse profondeur, soit pour en découvrir l'inanité.
Les détracteurs de Sénèque n'ont pas voulu voir que s'il s'aventure parfois dans cette sophistique, c'est uniquement pour complaire à Lucilius, qui, en adepte encore naïf, sollicite des explications sur côs vaines formules qu'il prend pour des articles de foi. Mais Sénèque déclare qu'en mettant la main à ces bagatelles difficiles il ne fait que céder à la demande formelle de son ami^ Bien loin d'aimer ces arguties, il les condamne. Selon lui, elles peuvent aiguiser l'esprit, mais elles ne manquent jamais de gâter le cœur par la vanité. Au risque de rompre avec les stoïciens, il ne craint pas de répéter sans cesse que ces subtilités importunent sa raison et la révoltent. Tantôt il s'en moque, tantôt il s'en indigne, et sur ce point son esprit et sa mauvaise humeur ne tarissent pas*. Quand il a pris sur lui^d'exposer un de ces parodoxes, pour répondre à un vœu de Lucilius et pour compléter son instruction stoïcienne, il a soin de répé-
1. Morem gessi tibi. Lettre CVI. — Scire desideras. CIX. — Parsolyi quod exegeras. Ibid. — lUud toties testor, hoc me argumen* torum génère non delectari. tXXXV. Yoy. Lettres LXVII, LXXXII, GXIII, GXVII, etc.
2. Magis indignandum de isto, quam disputandum est. Lettre GXIII. — Libet ridere ineptias grscas. LXXXII. — Dissilio risu. GXIII. — LatruncuUs ludimus. CVI, etc.
54 LA MCmALE PRATIQUE
ter, à la fin de sa lettre, qu'il fant laisser ces frivolîtés' amx oisifs et entrer résolument dans le fond et l'es^frit de la doctrine. Non-seulement on a tort de reprocher à Sénèqne son goûtponr les snbtilités de Técole, mais encore il faut reconnaître que tous les adversaires de la scolastique, c'est lui qui en a fait le mieux justice et qui s'en est moqué avec plus de finesse et de grâce.
Ce qu'on peut sans injustice reprocher à Sénèque, c'est qu'il ait jngé ces paradoxes dignes d'être réfutés. Oubliant ses spirituelles sorties contre la dialectique pué^ rile, il se donne la peine d'expliquer, tout en les combattant, Certains dogmes inutiles et tombe sous le coup de ses propres épigrammes. II a du reste la bonne foi de le reconnaître et ne craint pas de convenir qu'il imite parfois ceux-lk même dont Û se raille '. Il cède à la ten* tation de montrer que lui aussi pourrait faire preuve d'adresse dans cette escrime de l'école. Même, on re^ lèverait facilement quelques endroits de ses lettres o& le maître parle en écolier non encore désabusé de certaines formules stoîcienues consacrées dans les cahiers de phi* losophie. Gomment un si grave moraliste a-t*il pu s'engager quelquefois dans ces divisions et ces distinctions qui ne disent rien ni au cœur, ni à l'esprit? C'est que ces questions si vaines ne paraissaient pas aussi indiffé* reâtes à cette époque. Elles occopaient une grande place dans l'enseignement de la philosophie *. La polémique des écoles rivales leur avait donné de l'importance. Toute école de philosophie qui a des adversaires se fait une scolastique pour attaquer et se défendre. On vit en sécurité au centre d'un dédale dont l'ennemi ne eonntitpas
1. Olim ipse me damno, qui illos imitor dum accuse et verba. apertae rei impendo. Lettre CXVII.