Lettre XLI; Virgile, ËnéidejYUl
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mores M » Cette $cèiie des lectures publiques se reproduit dans ces riches soupers où, tout eu vidant les coupes^ nos Romains, bien repus, demandent si on ne leur lira pas quelqu'une de ces poésies charmantes. Il ne manque jamais de se trouver là un amateur qui se lève, et, après 4ivoir balbutié une excuse de sa voix naturelle, où son nez a plus de part que sa langue, change aussitôt de ton, • «et de son plus doux accent , de sa plus molle prononciation, distille les vers de quelque héroïde galante. La politesse veut que Ton applaudisse avec fureur. La gravité de Perse, sa sincérité, sont choquées surtout de ces exagérations de la louange mondaine, de ces mensonges polis qui vont si mal à des bouches romaines. Il ne voudrait pas pour lui-même de ces éloges de conunande qu'on prodigue servilement à de riches métromanes. « Pour moi, s'il m'échappe en écrivant quelque trait heureux (je reconnais que c'est là un phénix bien rare); mais enfin s'il m'échappe un trait heureux Je ne craindrai pas la louange, car je n'ai pas un cœur insensible. Mais que. je regarde comme la règle souveraine du goût vos exclamations d'usage : bieni très -bien! charmant f non^ je n'y puis consentir; car voyez ce que vaut ce cri : c'est charmant! A quoi ne l'applique-t-on pas? Le refuse-t-on même à VIliade d'Attius ivre d'ellébore ? aux petites élégies que dictent nos grands, lorsqu'ils digèrent, et à toutes les bagatelles qu'on, écrit sur un lit de citronnier^? » Bien plus, ces louanges sont en quelque sorte achetées : on ne les donne pas, on les vend. Les applau- ] dÎBseurs sont des convives, de pauvres cHenta que l'am- ] phitryon-poête nourrit et habile. < Vous servez sur votxe ; table quelque mets délicat, vous donnez un manteau usé
à un de vos clients transis, et puis vous dites : « J'aime la yêtitê^ dites-moi la vérité sur mes vers, -r- Eh! comment le peuvent-ils? Voulez-vous que je vous la dise, moi? Eh bienl vous êtes un vieil imbécile de faire de petits ver» avec g» gros ventre ^. » Le traii n'est ni spirituel ni poli, et nous ne le citons que pour montrer jusqu'où va rimpatience de ce satirique philosophe en présence de ces usages mondains qui lui semblent des ^ attentats à la sincérité et à la dignité roûiaine.
Ces ridicules, assez innocents et pardonnables, du beau monde ne méritaient pas peut-être tant de colère, et Perse, quelque prompt qu'il fût à s'émouvoir, ne les aurait pas attaqués avec tint de mauvaise humeur, si ces travers de la littérature ne lui avaient paru annoncer une dégradation des mœurs d'autant pins dangereuse ef haïssable que l'exemple venait de Néron. Le ressentiment politique donnait plus d'amertume. à ces protestations littéraires. Mais si la susceptibilité morale dujsatirique peut nous paraître sur quelques points excessive, il faut du moins lui savoir gré d'avoir vu nettement, et un des premiers, quels défauts menaçaient la littérature romiône. Perse les a signalés avec une. précision remarquable. Bien qu'il n'eût pas le goût très-pur, et qu'il soit loin d'avoir laissé dans ses ouvrages des modèles irréprochables, son honnêteté et celle de ses amis lui donnèrent ime rare pénétration en des matières purement littéraires. Quand on a l'habitude de tenir haut sa pensée , on aperçoit de loin dans toute leur petitesse les ridicules du jour et les modes éphémères. Ainsi, sans parler des fadeuJRs ou des frivolités que nous avons fait connaître, la littérature était en proie à ime autre maladie dont il reste des traces pro&ndes même dahs les
plus célèbres écrits du temps, dans Lucaîn, Juvénal et Sénèque, je veux dire le goût et la recherche d'un certain sublime, ce que Perse appelle
Grande aliquid, quod puimo animœ prœlargus anhelet *.
La récitation répondait au style, et on enflait la voix pour débiter des vers enflés. On se croyait sublime et on n'était qu'anjpoulé. Chez nous, Chateaubriand mit à la mode un style pareil dont nous nous sommes peut-être trop corrigés en nous jetant dans Texcès contraire. A Rome, sous l'empire, les poètes ressemblaient à ce riche original qui, poussant plus loin que d'autres cette magnificence fastueuse, voulait que jout fût sublime chez lui, non-seulement le langage, mais les meubles et jusqu'à ses esclaves, qu'il choisissait parmi les plus grands pour que dans sa maison il n'y eût rien que de grandiose, grandia vasa , grandes servos, * Ce caractère nouveau de la littérature latine n'a point échappé à Perse, qui parle souvent avec une pénétrante ironie de cette grandeur chétive et vide, et d'un coup d'épingle réduit à rien cette boursouflure.
Une autre fantaisie, qui vient d'ordinaire aux littératures un peu épuisées, est de s'éprendre de ce qui est archaïque et de se plaire aux plus vieux et plus barbares souvenirs de l'histoire nationale. On espère retrouver un peu d'originalité dans la peinture des mœurs qui sont le plus loin de nous, et dont la rudesse peut ^faire un contraste piquant avec les élégances du jour. On mettait en vers les origines romaines. Néron n'avaitil pas le projet de chanter l'histoire de Rome en quatre cents livres ? De jeunes échappés des écoles osaient entreprendre de grandes épopées, en remontant jusqu'à