‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 70 sur 143 · Séaèque le rhéteur^ Suasou · texte numérisé non relu

Séaèque le rhéteur^ Suasou

nu POÈTE stoïcien. U9

Romulns. De \k un nouveau genre de poésie bizarre^ rempli de lieux communs, toujours les mêmes sur lea andens héros. A côté d'apostrophes épiques et d'emphatiques expressions, on risquait les termes les plus bas et des trÎTialités rustiques sous prétexte de couleur locale, mélange de pompe et de bassesse qui produisait l'effet le plus discordant, et dont Perse fait la parodie dans ces vers : «'Yoici veuir, apportant de grands sentiments héroïques, des écoliers qui jusqu'ici n'ont encore fait que des vers grecs, qui ne savent pas même, selon l'usage des écoles, décrire un bois sacré ni célébrer une riche campagne, et qui mainteoaiit vous chantent pêle-mêle les corbeilles, le fo^er, les cochons, les meules qui fument aux fêtes de Paies et Itémus, et toi, Gincinnatus, qui usais le soc dans le sillon quand la femme accoumt pour le mettre sur les épaules, devant les bœufs, la robe dictatoriale, et que le licteur rapporta lui-même la charrue à la maison... aUez toujours, courage, 6 poète ' I * Il est impossible de rendre en traduisant toutes les intentions malignes de Perse; il ne se moque pas seulement de celte ambition poétique qui entraîne des jeunes gens sans talent et sans étude à célébrer les plus sacrés souvenirs de Rome : il raille cet art nouveau si plein de rhétorique prévue, où les termes les plus vulgaires et les plus beaux mots se donnent la main, où l'apostrophe est de rigueur et s'élance du sein de la platitude. Dans toutes les littératures, rien n'est plus vite banal que les bsrdiesses de mauvais goùl, qui sont les plus faciles à imiter. Nous avons assisté en France i de pareils eugouements; il y a une trentaine d'années, ime jeune école de poésie exhuma aussi lus idées et les iniages de notre antiquité nationale. Les

mêmes prétentions, qui chez nous ne fiureni pas iion plus toujours plus heureuses, doimèrent naissance aux mêmes défauts^ et particulièrement k cet amalgame hé* térocUte de l'emphase et de k trivialité qu'on regarda comme une nécessité de genre et comme la langue iulturelle du moyen âge. Oa bâtit même là-'dessus plus d'une théorie Uttéraire qui n'est pas oubliée, et dont les irers de Perse sont une spirituelle critique*

La langue latine, comme le goût, avait fort à souffrir de ce retour à l'antiquité la plus reculée et la plus inculte. La vogue fut. aux plus vieux auteurs; on préféra Ennius à Virgile, Lucilius à Horace, et les novateurs rétrogrades allaiiuit même jusqu'à exhumer les mots depuis longtemps enterrés. Les Gxacques paraissant i^core tTQp modernes , on remontait jusqu'aux Appios, et plus d'un auteur, pour obtenir des applaudissements, se piqua de parler le langage de la loi dJes dou^e tabks. Le public blasé encourageait cette barbarie raffinée. «Après cela, s'écrie Perse, demanderez-vous d'où nous vient ce pot-pourri de locutions étranges qui envahiss^t notrç langue, qui la déshonorent, at font bondir d'aise sur leurs banquettes nos petits-^maîtres bien bichonnés^? » Ne dirait-on pas que toutes les littératures sont destinées à tourner successivement dans le même cercle d'engouements el d'erreurs? A nous aussi on a conseillé en des livres de critique d'emprunter des termes du vi^ux langage français pour relever la fadeur de notre laïque classique, comme si on pouvait riyeunir les choses en las vieillissant. On a repris des tournures oubliée^ des mots qui ^souvent n'avaient d'autre mérite que de n'appartenir pas à notre temps. Ceux mênaes qui n'osaient pas innover dans la langue exaltaient du moins nos vieux

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antenrs ans dépens de nos classiques. On prëfSr&ît Montaigne à Pascal, Régnier & Boilean. Qae de grands écrivains n'a-t-on pas déconverts tout b coup dans la poussière du moyen âge I Ce retour à Tantique est da reste assez naturel et s'expliqne aisément. L'imitation continuelle et banale des plus purs modèles finit en effet par vous dégoûter de l'art régulier, et il arrive ntk moment oti l'on retours avec plai^ h la naïveté, k la négligence, À la barbarie même de l'antiquité, dont la riidesse paraît être de la force, la gaucherie une grfice, et dont les premiers bégaiements ont un charme enfantin pour lasénilité littéraire.

Cette trop courte satire embrasse pourtant et étreint dans sa concision nerveuse tons les ridicules littéraires du temps. Rien n'y manque, ni la manie d'écrire, ni la ^volité des sujets, ni la vaine ambition du style, ci le retour indiscret aux locutions surannées, ni la mollesse afTectée du débit, ni cet art nouveau de payer des auditeurs et de s'assurer une approbation bruyante : tableaa historique que d'antres, après Perse, ont essayé de r#tracer, mais qui n'eet nulle part aussi complet et précis, et où le grave jeune bomme, plus sage en cela que Quintilien, n'a point pactisé avec ces jeux d'esprit dela vanité, montrant le plus ferme jugement et nne remarquable clairvoyance. La haute philosophie qu'il professait, son respect pour Ies lettres et pour les bienséances morales, la dignité de sa vie, l'ont rendu plus sensible que d'autres ans travers pernicieux qui commentaient A se montrer alors, dont peu d'esprits voyaient les in- ; convénients, et qui devaient aboutir à ces incroyables ' abus de la rhétorique oii périt et disparut la littérature ancienne, où elle s'évanonit pour ainsi dire dans Finanité de l'ostentation.

n nous a paru que les satires de Perse, si peu lues-

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et d'un accès si difficile, pourraient obtenir du lecteur un moment d'attention, si nous, prenions la peine d'en dégager Tesprit et de dérouler quelques-unes de ces pensées enveloppées dans des vers trop compactes. Entreprise un peu téméraire, nous le savons, où Ton risque de parler trop longuement d'un poète concis et de t^^, ,pas dire assez d'un poëte obscur, où il faut oser braver \^ la monotonie d'un sujet toujours sévère qui repousse tout agrément comme une inconvenance et une infidélité; mais nous avons pensé que les tristesses d'une grande âme romaine méritaient d'être expliquées, et si en général on s'intéresse peu aujourd'hui à tout auteur qui paraît au premier abord avoir plus de doctrine que de passion, il ne peut être indifférent à personne de connaître les sentiments des grands personnages qui ont formé notre poëte et lui ont communiqué quelque chose de leur vertu héroïque. Ces vers, aujourd'hui refroidis, ont eu de la vie et de la flamme, ces maximes ont été des armes. La philosophie stoïque, déposée par un maître dans le cœur ingénu d'un enfant poète, s'en est échappée en traits ardents, admirés par les Gornutus, les Thraséas, les Helvidius, les Ârria, et par toute une vaillante faniille, plus tard proscrite, qui, dans les circonstances les plus tragiques, a pu répéter quelquesuns de ces vers comme le symbole de sa foi ; car n'oublions pas que Perse a été le nourrisson d'une forte race d'esprits^ le jeune prodige de la famille, l'interprète applaudi de ses mépris et de ses haines, le poète chéri d'un parti politique, et, s'il est permis d'employer un mot déplaisant quand il s'agit d'une société si distinguée et si honnête^ le poëte prôné d'une coterie.

11 importe peut-être de donner un souvenir à Perse, parce qu'il est de moins en moins connu, et que bientôt il sera tout à fait délaissé. A mesure que la connaissance

précise de la langue latine s'affaiblira^ on négligera naturellement les auteurs qui demandent le plus d'effort, et Perse sera le premier qui descendra dans Toubli. Dans cette étude toute morale que nous avons faite du poète philosophe, nous ne voulons pas juger longuement la valeur littéraire de son petit livre. Perse a les défauts d'un écolier et les. qualités d'un homme. Gomme il a beaucoup étudié les philosophes et les poètes et que sa mémoire est surchargée de souvenirs, il ne domine pas assez sa matière, il est souvent dominé jjar elle. Il va d'imitation en imitation, forçant les maximes du stoïcisme à entrer dans les formes poétiques de Yirgile ou d'Horace. En voulant imprimer à «es emprunts une marque personnelle, il les retourne sur fenclûme, il martèle les idées et les mots pour dénaturer et rendre siens les 4ébris poétiques dont il forge le métal rigide de ses vçrs; mais il y a quelque chose de généreux dans ce labeur : il tourmente sa matière à force de l'aimer. A des vérités qui lui sont chères, il voudrait donner une' trempe inconnues et une pointe perçante. Jusque dans ses vers les plus originaux, on sent Feffort, et la plupart de ses plus admirables brièvetés ressemblent à des gageures. Les mots même qui sont sortis du fond de son cœur en ont été tirés avec peine ; ils ont passé^p avant d'arriver à la lumière, par tous les saints peplis de cette âme, sanctosque recessm mentis^ où de froides maximes stoïques ont pris uiji singulier accent de sincérité émue. Perse esta tous égards le poêle du Portique, dont la doctrine recommandait leffort, la tension de l'âme, l'énergie souteûue. Il semble que, même en écrivant, il ait voulu obéir à ces austères préceptes^ et qu'il ait transporté jusque dans son style les habitudes de sa vie morale. S'il n'était pas lùort si jeune, si son génie, enrichi par les expériences de la vie, avait eu le

temps de prendre de l'ampleur et de la souplesse, il serait peut-être placé au rang des plus grands poètes de Rome : quelques-uns de ses vers permettaient à ises amis de l'espérer ; il se serait associé avec enthousiasme aux périls de Thraséas et de sa famille; par son talent, sa vertu, Faudace mal contenue de son langage, il aurait mérité de partager leu'r sort, et sans doute à une renommée poétique plus brillante il eût ajouté la gloire populaire d'un beau trépas.

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