CHAPITRE V
Le sacre de Louis XVL — Les fCtcs de 1782. — Le Monument du costume.
Les cérémonies qui, depuis [ 775 jusqu'à la Révolution, passionnèrent l'attention publique ont trouvé dans Morenu le Jeune un véritable historien. Témoin attentif des grandes' journées du sacre et du couronnement, il en a rendu les splendeurs en annaliste fidèle, et ses estampes nous en résument l'impression avec plus de vérité que toutes les relations écrites.
i Ce fut une belle jour-
née pour la monarchie héréditaire que le 11 juin 1775. La cour et le peuple, Paris et les provinces, ont les yeux tournés vers la cathédrale de Reims dont l'archevéque-duc, Msi" de la Roche-Aymon, grand aumônier de France, préside aux solennités du sacre et du couronnement. Le cérémonial avait été réglé par M. de la Ferté, intendant des Menus-Plaisirs et protecteur de Moreau. Après avoir fait, le g juin 1773, son entrée triomphale dans la ville de saint Rémi, Louis XVI pénétrait dans la cathédrale le surlendemain, dimanche, jour de la Sainte-Trinité, vêtu de la soutane en toile d'argent.
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L'estampe nous montre le roi, la tête couverte d'une toque à plumes,
prononçant en latin les serments traditionnels de maintenir la paix dans
réglise de Dieu, de gouverner avec justice et miséricorde, etc. L'e'vêque-
duc de Laon et l'évêque-comte de Beauvais viennent de soulever le
monarque de dessus son fauteuil et, se tournant vers l'assemblée, lui ont demandé si elle acceptait Louis XVI pour roi. Cet instant choisi par Moreau précède la prostration durant le chant des litanies et les sept onctions. Son admirable dessin montre la haute nef gothique dissimulée jusqu'aux fenêtres, par un riche appareil de galeries à colonnes corinthiennes, les pairs ecclésiastiques portant leurs costumes pontificaux et les six pairs laïques splendidement vêtus en violet et or rehaussé d'hermine. Parmi la foule en grand apparat garnissant les tribunes, on dis-
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tinguc aisément !a reine simple spectatrice, la reine qui, an moment où l'archevêque posera sur le front de Louis XVI la couronne de Charlemagne, aux acclamations trois fois répétées de « Rex vivat in œtcrniim », sortira, dans son émotion, pour essuyer ses larmes et s'écriera avec enthousiasme:» La belle journée que celle du sacre; je ne l'oublierai de ma vie ! »
Suivant l'expression de MM. de Concourt, Moreau nous a donné la vision même du sacre. Un autre que lui eût-il rendu, avec une sincérité
aussi imposante, cette suprême ;.■ splendeur de la vieille P^rance ?
i Ce dessin, ordonné par le
maréchal de Duras, fut, de l'aveu de tous, le triomphe de notre artiste et l'un de ses titres les mieux fondés pour l'obtention du brevet de dessinateur et graveur du Cabinet du Roi, brevet j qui lui fut accordé grâce à l'appui 1 du duc d'Aumont.
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j La planche gravée d'api es ce
dessin, en 1779, lui ouvrit les portes de l'Académie. Klle f;iit '■ aujourd'hui partie de la chalco-
graphie du Louvre.
Si cette estampe demeure précieuse à consulter pour quiconque est curieux des grandeurs abolies, les quatre dessins relatifs aux fêtes de 1782 ne fournissent pas, sur ces journées célèbres, des renseignements moins précis.
Peu après le 21 octobre 1781, lorsque les volées des cloches et les accents dès Te Deitm eurent annoncé aux moindres villages du royaume ]a naissance d'un Dauphin, Paris songea à témoigner son allégresse par les plus splendides solennités dont ses fastes aient conservé le souvenir. A cause des rigueurs de l'hiver, on avait songé à retarder les fêtes, mais Marie-Antoinette ayant demandé, en souriant, si on attendait, pour les célébrer, que le Dauphin pût y danser, on se décida à les organiser pour les 21 et 23 janvier 1782. Moreau l'architecte en était l'ordonnateur,
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Moreau le graveur diait chargé d'en perpétuer le souvenir en une suite d'estampes.
Malgré certains pronostics alarmants, malgré les inquiétudes de la police et le souvenir de la cohue de 1770 où cent trente-deux personnes avaient péri écrasées dans la rue Royale, la réussite fut complète au moins pour la première journée. Les quatre pièces consacrées à ces imposantes
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manifestations représentent : le Festin royal, le Bal masque', l'Arrivée de la Reine à l'Hôtel de Ville et le Feu d'artifice. Ces deu.\ dernières sont de plus grandes dimensions; on risque, en les appréciant, de retomber dans les éloges déjà donnés à la Plaine des Sablons ou au Serment du sacre.
Obligé de conformer sa disposition aux exigences de l'architecture et de l'imagerie officielles, Moreau a su conserver à ses compositions le charme de l'imprévu. Cochin, le peintre inimitable des bals de la cour et des savantes mises en scènes, n'eut jamais l'occasion d'embrasser d'aussi vastes ensembles, ni le don de rendre ainsi le fourmillement du
populaire. Assurément, les personnages en grande toilette, dont il multiplie les e'iégantes silhouettes dans des groupes apprêtés, disparaîtraient vite devant cette foule mouvante et clectrisée, sorte de vague humaine
qui se déroule et s'agite dans les estampes de Moreau.
Marie - Antoinette était partie de la Muette, le matin, vers dix heures et demie, pour accomplir la cérémonie des relevailles à Notre- Dame et, de là, faire, suivant la coutume, ses dévotions à l'église Sainte-Geneviève. " Venue, dit le Mercure de France du 22 janvier, avec un cortège peu nombreux, mais radieuse elle-même, elle s'est rendue à THôtel de Ville où étaient rassemblés, pour la recevoir, les seigneurs qui ne l'avaient pas accompagnée, et pour y attendre le roi. i>
Moreau a représenté la souveraine au moment où elle quitte son carrosse. !1 a pu écrire en toute sincérité, au bas de son estampe : « Dessiné d'après nature. » En effet, il figure lui-même sur un échafaudage placé à droite, facilement reconnaissable à son profil accusé et à son menton proéminent. .•Xssis au pied d'une colonne qui fait partie de la décoration architecturale, il domine du regard la place tout entière ; dans sa précipitation, il vient de confier son chapeau au personnage placé
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derrière lui et, le carton sur les genoux, il note d'une main fiévreuse les grandes lignes de la scène tumultueuse que son regard embrasse.
Après s'être montrés au peuple qui les accueille par les plus chaleureux vivats, Louis XVI et Marie-Antoinette passent dans la salle où est préparé le festin de soixante-dix-huit couverts. A l'exception du roi, de Monsieur et du comte d'Artois, tous les autres convives sont des dames de la cour. La gravure de Moreau nous montre, sous l'éblùuissementdes lustres, la longue table magnifiquement servie et surmontée de trois surtouts. Assise à l'une des extrémités, la reine, à demi cachée par sa dame d'honneur, se détourne vers le spectateur, tandis que le roi cause avec M. de Caumanin, debout auprès de lui. Le festin ne dura qu'une heure
et demie « et les autres tables, nous dit le Mercure de France, ont été mal servies, non à défaut de victuailles, mais par le peu d'intelligence de ceux qui présidaient. Les ducs et pairs, entre autres, ont dîné avec du beurre et des raves, parce que Sa Majesté ayant sorti de table promptement, il a fallu lever toutes ces tables. Du reste, on peut juger de la profusion de ce jour par la viande de boucherie seule dont il a été consommé 102,000 milliers. » i
A six heures et demie, commença le leu d'artifice. On n'avait rien épargné pour le rendre superbe. Sur une base de maçonnerie s'élevait un groupe de rochers surmonté du temple de l'Hymen et orné de diverses allégories. Mais comme il avait fait mauvais temps, plusieurs pièces
manquèrent et le peuple s'indigna à certains moments contre le maître artificier.
Moreau a choisi l'instant où le bouquet est tiré. Les fusées sillonnent le ciel comme des serpents de feu; à toutes les fenêtres, jusque sur le toit des maisons, les spectateurs violemment éclairés battent des mains ; les têtes et les bras s'agitent dans un même mouvement d'allégresse, l'enthousiasme est à son comble.
Si cette journée clôturée par une brillante illumination tourna tout à l'honneur de l'édilité parisienne, l'organisation du bal qui eut lieu le surlendemain laissa beaucoup à désirer. On croirait vraiment lire, dans le Mercure de France du 29 janvier 1782, le compte rendu d'une fête contemporaine par l'un de nos quotidiens : « Le bal qui a eu lieu cette nuit à la ville était détestable par la difficulté d'y aborder en voiture, malgré toutes les dispositions prises à cet efR't, pour la cohue immense qui s'y est trouvée en plus grand nombre que n'en pouvait contenir la superficie de l'hôtel, enfin pour Tespèce de monde dcjnt la plus vile canaille de Paris faisait la plus grande partie. »
Après que Leurs Majestés curent soupe au Temple, la reine, sans être attendue à la fête, s'était habillée chez le sieur Butfault, trésorier de la cité; elle parut au bal, suivie d'une quarantaine de dames, pour témoigner sa satisfaction des solennités de l'avant-veille organisées en son honneur. Telle était la presse que Marie-Antoinette s'écria à un moment : « J'étouffe! » et que le roi dut lui faire place à coups de coudes. Moreau a représenté cette entrée imprévue. Dans le vestibule qui précède la salle brillamment illuminée, le roi s'avance, son masque à la main, en grand domino blanc; la reine en vêtement flottant est vue de face, adressant la parole aux personnes de sa suite. Autour d'eux se bouscule, chante et rit la foule des arlequins, des pierrots et des polichinelles. Au fond, l'on aperçoit l'estrade de l'orchestre et la masse des danseurs qui continue de tourbillonner.
Avant de mener à bien un travail d'aussi longue haleine, quelles complications Moreau n'eut-il point à résoudre! Dès le 22 août 1782, il avait présente au bureau de la Ville une première esquisse, indiquant d'une façon très sommaire les grandes lignes de ses compositions; la commande accordée sur le vu de ses simples projets devait être terminée vingt mois plus tard, moyennant un prix de 40,000 livres soldé à plusieurs échéances. La prolongation de ce délai, presque dérisoire, pro-