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CHAPITRE VI

Les illustrations de Rousseau et de Voltaire.

Si Cochin osa publier dans la Malebosse une caricature contre Voltaire, la plupart de ses confrères, y compris Moreau, confondirent dans une même admiration le patriarche de Ferney et le reclus d'Ermenonville.

A ses contemporains las de conventions, Jean-Jacques découvrait par instants la vraie nature, et pour n'être pas ébloui par le magique coloris de ses tableau.K, pour f ' ' démêler les paradoxes sous

^ les apparentes vigueurs de sa

dialectique, en un mot, pour résister à l'entraînement de cette éloquence passionnée s'adressant surtout à l'imagination, il fallait une force d'âme peu commune.

Ce fut en i/jS que Moreau entreprit l'illustration des œuvres de Rousseau. La façon dont il l'a traduit, le type plein de séductions sous lequel il a réalisé le personnage de Julie témoignent de sa connaissance approfondie de l'auteur. Bien plus, quelques pièces, où s'affirme sa sympathie d'une manière encore moins équivoque, permettent de le classer au nombre des plus fervents admirateurs que Grimm appelle ironiquement les dévots de Rousseau.

Dans l'asile offert à sa sauvagerie réelle ou affectée, le vicillarJ partageait ses loisirs entre son cpinette et ses travaux de botanique. Aussi Moreau nous le montrera en un petit portrait vraiment documentaire,

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revenant d'herboriser dans le parc. De même, quand surviendra celte mort subite faussement attribuée par quelques contemporains à un suicide, Moreau retracera les derniers moments du philosophe, écrivant en guise de légende ce dernier cri d'enthousiasme « Oh ! ma chère femme, rendez-moi le service d'ouvrir la fenêtre afin que j'aie le bonheur

de voir encore une fois la verdure. Comme elle est belle ! Que le jour est pur et serein. — Oh ! que la nature est grande ! — Voyez le soleil

dont il semble que l'aspect riant m'appelle. — Voyez vous-même cette lumière immense. — Voilà Dieu, oui Dieu lui-même qui m'ouvre son sein et qui m'invite enfin à aller goûter cette paix éternelle et inaltérable que j'avais tant désirée. »

Le parc de M. de Girardin servit à la fois à Rousseau de retraite et de sépulture. Il fut enterré dans l'île des Peupliers jusqu'au i i octobre 1794, jour où ses cendres furent solennellement transportées au Panthéon.

L'artiste prit soin de dessiner d'après nature le modeste cénotaphe et les ombrages qui l'entourent; même il ne craignit pas d'agenouiller sur la rive une vieille femme dans l'attitude de la prière, hommage trop significatif que la Sorbonne fit effacer. Enfin, en 1782, il dédie aux bonnes mères une Arrivée de J. J. Rousseau aux Champs-Elysées, gravée par Macret et décrite en cette légende : a Socrate, environné de Platon, Montaigne, Plutarque et plusieurs autres philosophes, s'avance sur les bords du Léthé pour recevoir J. J. Rousseau; divers génies se disputent l'avantage de retirer, de la barque du nautonier Caron, les ouvrages immortels de ce philosophe. Diogène, satisfait d'avoir enfin trouvé l'homme qu'il cherchait, souffle sa lanterne. Le second plan présente Le Tasse et Sapho, le troisième, Homère et les guerriers qu'il a chantés; dans l'éloignement, Voltaire s'entretient avec un grand prêtre. »

Si la valeur de ces planches est relative, aucune profession de foi ne renseignerait plus complètement sur les dispositions morales de l'artiste. Les vignettes, qu'il acheva en 1782, furent accueillies avec une extrême faveur et, sous l'influence d'un enthousiasme commun au siècle finissant et à l'ère qui s'ouvre, se succéderont, de 1789 à 1810, six éditions de Rousseau ornées de gravures.

Moreau a commencé par le roman de la Nouvelle Héloïse dont ses illustrations demeurent le plus éloquent commentaire, bien autrement littéral que la version de Gravelot.

S'il est permis de choisir dans cet incomparable ensemble, mettons hors de pair le Premier Baiser de Julie, le Clavecin, l'Inoculation de Vamour.

On ne saurait spiritualiser davantage l'entraînement de la passion. Avec quel chaste abandon Julie s'élance vers Saint-Preux, quel duo délicieux que ce concert, où les âmes aussi vibrent à l'unisson, quelle poignante émotion dans la scène où le jeune homme agenouillé, près du lit de la malade, porte à ses lèvres la main qu'elle lui abandonne ! La dispute de Saint-Preux et de mylord Edouard, l'accablement douloureux de la nouvelle Héloise devant la colère de son père, lorsque le vieillard

LE PREMIER BAISER DE L AMOUR. (Œuvres de J. J. Rousseau, 1771-1783, la Nouvelle Héloise.) — Gravé par N. Le Mire, d'après J. M. Morcaa le Jeune.

(Collection de M. Henri Béraldi.)

go LES ARTISTES CÉLÈBRES

lève la main sur elle et que la mère s'efforce en vain de la protéger, l'empressement de Julie à voler au secours de son fils, enfin la scène de désolation qui suit la mort de l'héroïne ne sont pas exprimés avec un moindre sentiment du pathétique. Ne semble-t-il pas que l'émotion animant ces pages ait attendri le dessinateur, gagnant à la fois son cœur et sa main? Ainsi Moreau n'est pas seulement un impassible témoin ou

un observateur clairvoyant, il peut aborder les sujets les plus touchants et déployer au besoin des facultés supérieures relevant moins de la science que de l'inspiration.

Des douze beaux dessins de la Nouvelle Hdloïse exécutés dans le format de l'in-quarto, puis réduits, on peut rapprocher les huit compositions dont Moreau accompagne le plan d'éducation chimérique développé dans l'Emile. Le décor champêtre otj apparaissent souvent Jean-Jacques et son élève révèle un paysagiste de race et, lorsque Moreau montre au

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