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CHAPITRE VIII

Candidature de Moreau l'aîné à l'Académie. — Election de Moreau le Jeune.

Ses idées de réformes.

Le Journal de Wille, ces annales où sont fidèlement relatées les compétitions et les intrigues du monde académique, nous fournissent quelques détails sur les candidatures des Moreau.

L'aîné, Louis-Gahriel, avait été reçu, pour un paysage avec architecture exposé en 1764, membre de la Compagnie de Saint- Luc dont il devint ensuite officier; en 17S7, lorsqu'il tigure comme témoin dans l'acte de mariage de sa nièce avec Carie Vernet, on le voit s'intituler aussi peintre du comte d'.\rtois, mais en vain voulut-il se faire agréer de l'Académie Royale. Dans ce but, il présenta divers travaux en 1787, en même temps que Ducreux, peintre de portraits. Ni l'un ni l'autre ne réunirent le nombre de voi.x suffisant. A la date du 27 septembre 1788, Wille signale un nouvel échec du paysagiste; cette fois, Moreau l'aîné avait pour compagnon d'insuccès un de ses confrères nommé Martin.

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Moreau Tainé n'était cependant pas dépourvu de talent, et MM. de Concourt voient en lui « l'un des inspirateurs de la couleur future du paysage anglais sur la toile ou le papier ». Le Musée de Rouen possède de lui une aquarelle exposée en 1774, et représentant le Château de Madrid; au Louvre est exposée une peinture à l'huile, dont le sujet est une Vue prise aux environs de Paris.

Outre la réelle habileté du pinceau, on y remarque une étude attentive de la perspective aérienne, la finesse du ciel balayé de mouvants nuages, Theureuse disposition du premier plan animé de plusieurs personnages et demeuré dans l'ombre, tandis qu'un rayon de soleil éclaire la succession de collines boisées se dégradant à l'horizon. Assurément, ce n'est pas encore la sensation d'étendue et de lumière si sincèrement exprimée dans l'espace de Ghinireuil, mais déjà l'on peut constater un pas de fait dans la voie de la vérité; comparée aux œuvres toujours conventionnelles des paysagistes alors en vogue, cette petite toile fait l'effet d'une fenêtre ouverte sur la nature.

La part d'originalité de Moreau l'aine ressort davantage encore d'un second tableau récemment acquis par le Louvre et représentant la Seine au bas des coteaux de Meudon. Cette vue, extrêmement agréable à regarder, est prise par une calme après-midi d'été. Au premier plan, deux grands arbres abritent quelques promeneurs, le fleuve roule ses eaux presque immobiles, reflétant un ciel tamisé de légères vapeurs. Les affiniiés de l'artiste avec l'école anglaise deviennent cette fois indéniables. Aussi on regrette à bon droit la disparition des œuvres signalées par les livrets des Expositions, entre autres de ces huit tableaux exposés au Salon de 1791, parmi lesquels un iT^t?/ ife c/ij//- aV /;/;;c ', une Vue du parc de Saint-Cloud, les Ruines du monastère de Montmartre en i6'o4. Non moins que ses peintures, ses eaux-fortes, dont les motifs sont empruntés aux masures en ruine et aux recoins ignorés des environs de Paris, décèlent un tempérament de coloriste. Enfin, il fut l'un des premiers à ne point dédaigner l'aspect très particulier des paysages suburbains qui depuis ont captivé tant de peintres par leur pénétrante mélancolie.

Moreau l'ainé s'est donc soumis plus docilement que ses prédécesseurs à son admirable modèle. S'il se souvient encore de Vernet et de certains paysagistes hollandais qu'il a longuement regardés, il se rattache

1. Une gouache très importante de la collection de M. Henry Lacroix est vraiscniblableiiient VEffet de clair de lune mentionné dans le catalogue de 1791.

aussi à la génération moderne. Comme elle, il songera à rendre la nature sous SCS aspects les plus divers et subordonnera son propre sentiment à la patiente et sincère reproduction d'une réalité offrant en elle-même asssez d'intérêt pour nous émouvoir.

Depuis l'année 1780, où la gravure du Sacre lui avait valu le titre d'agréé à l'Académie, le dessinateur et graveur du Cabinet du Roi attendait vainement d'y être admis ■ à titre définitif. Dans sa séance du 3 i janvier 1789, la Compagnie avait refusé le morceau de réception de Monnier et décidé que Morcac devrait également recommencer le sien. Deux mois plus tard, cette seconde épreuve était terminée.

« Le 1 5 avril, lisons-nous dans le Journal de Wille, me vint voir M. Moreau , mon ancien ami, me prier, son dessin de réception étant fini, de l'aller voir chez lui, me priant en même temps d'être son parrain, c'est-à-dire de le présenter samedi prochain. C'est ce que je lui ay promis avec le plus grand plaisir, car il est doublement des plus habiles, tant pour le dessin que pour la gravure. »

Wille se rend quelques jours après à l'invitation qui lui avait été faite. « Le 19, écrit-il, après avoir déjeuné chez mon fils, j'allay voir le dessin de M. Morcau, qu'il destine pour sa réception à l'Académie. Ce dessin est parfaitement beau, et supérieur au premier qu'il avait présenté;

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j'en ai tait mes compliments sincères à M. Morcau. » l'^nfin, à la date du 25 avril, on trouve la mention suivante : « J"allay à notre assemblée académique où il y avait cinq opérations a l'aire, trois aspirants à agréer,

et un à recevoir. Celui-cy était M. Moreau, dessinateur et graveur, qui avait exposé un excellent dessin, et c'était moi qu'il avait prié d'ctre son parrain; je le présentai donc à l'assemblée avec bien du plaisir, et il l'ut reçu complètement, à l'exception de deux voix. »

Le récipiendaire prit place parmi les académiciens le ?o mai suivant, après avoir fait le serment accoutumé. La composition qui lui valut cet honneur représente Tullic faisant passer son char sur le corps de son père, .lugée digne, pendant quelque temps, de l'exposition permanente au Louvre, elle est actuellement classée dans un portefeuille.

Dans le prospectus annonçant la gravure qui en fut exécutée par Simonet, en 1791, on lit que « l'auteur de ce dessin précieux n'a rien épargné pour le rendre digne du public tt mériter le titre honorable d'académicien auquel il aspirait en le faisant. » Regrettons plutôt de voir Moreau faire ce premier pas dans une voie nouvelle, où il perdra ses qualités instinctives pour donner de l'antiquité de vagues et molles traductions.

L'élu de la veille n'était pas homme à rester témoin inactit des discussions de l'assemblée. Mettant au service des idées de réforme son impe-

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tuosité naturelle et sa facilité d'élocution, il demandait, contrairement aux statuts, avec David et Giraud, l'égalité' de tous les membres de la Compagnie. Wille nous représente Moreau comme ayant parlé avec beaucoup de feu dans les séances les plus importantes. Dans celle du 6 septembre 1790, il insista vivement pour obtenir Télcction de seize associés libres, mesure qui fut adoptée. Ce fut à la suite d'une de ces journées orageuses que Vien, le président, offensé par certains propos des opposants, se retira de l'assemblée, suivi de tous les officiers, à l'exception de deux ou trois. « Le 23 septembre, nous raconte Wille, l'Académie pria M. Vien de reprendre sa place de président; mais il fit un discours dans lequel il chercliait à prouver son impossibilité pour le moment, quoique ami de la paix sans réserve. Cependant, par plusieurs passages du discours de M. Vien, M. Moreau se crut attaqué personnellement. Il se leva, et parla avec tant de rjspect de M. Vien et tant d'énergie pour sa propre défense, que M. Vien lui donna la main; ils s'embrassèrent tous deux sincèrement, la larme à l'œil. Cette paix tit plaisir à beaucoup de monde, et principalement à moi, car j'étais le plus près de la scène, étant assis entre les deux célèbres contractants que j'estime. »

Quelques jours plus lard, Moreau fait partie, avec Pajou, Vincent, Lempereur et Boizot, des délégations adressées aux divers comités de l'Assemblée nationale. Le 29 novembre suivant, il est encore un des quatre membres chargés d'accompagner Pajou le président et les deux secrétaires chargés de présenter au comité de constitution les statuts et règlements nouveaux. Enfin, le 3i décembre, lorsque Miger dédie à l'Académie le portrait de M. Vien, Moreau prend encore la parole pour engager l'Assemblée à faire l'acquisition de cette planche.

On voit à ces détails quel ascendant la bonté de Wille lui avait acquis parmi ses irritables confrères. Moreau, dont le caractère était moins conciliant, eut encore recours à son parrain, lors de son différend avec le chevalier de Mouradja.

Ce dernier prétendait ne devoir à l'artiste que 8o5 livres i i sols pour les retouches faites à certaines illustrations de l'Empire ottoman, retouches pour lesquelles l'intéressé réclamait 666 livras de plus. Constatant que la discussion, loin d'aboutir, augmentait simplement l'animosité des adversaires, \\'ille leur conseilla de s'en référer au juge de paix. Toutefois, le chevalier, par considération pour l'arbitre, offrit

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1,200 livres, et Morcau, en les acceptant, remercia vivement l'intermédiaire de ses bons offices. « Je suis bien aise, conclut l'excellent Wille en terminant ce récit, d'avoir arrani;é l'atfaire à la satisfaction des deux parties. »

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