CHAPITRE III
L'Eden est tronvé.
Joseph a vaincu les plus grands obstacles et marche maintenait à pas de géants dans la voie du succès. Du reste , il est dignement seccmdé par ses deux apôtres favoris, et surtout par Rigdon, qui^ par son zèle infatigable et ses rares capacités , donne une impulsion irrésistible à la nouvelle croyance. Rigdon n'est pas seulement un prédicateur excellent, mais encore un administrateur habile; il passe du spirituel au temporel avec une compétence qui ne laisse rien à désirer à son chef. Lorsqu'il occupe la chaire, il sait admirablement pleurer et s'évanouir à propos , et îi HP sait pas moins s'armer du calme néces-
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saire pour bien administrer les affaires maté* riellesdeFËglise.^
Cependant y à ces précieuses qualités de Rig* don se mêle un défaut qui n'échappe pas à l'œil perspicace du prophète. Cet apôtre pêche par un excès d'activité; .soïi ardeur est si grande qu'elle pourrait dévorer jusqu'aux attributions du chef^ s'il ne lui restait rien de mieux à faire. Rigdon personnifie le mouyement; il lui en faut à tout prix. Joseph sent bien qu'il est^ pour lui, nécessaire d'alimenter sans cesse l'appétit inteK lectuel de son disciple favori pour retenir son ambition dans le cerde de la subordination; c'est un instrument trop précieux^ du reste , pour que le prophète ne- prenne pas toutes les pré* cautions possibles pour le retenir dans ses mains.
Conséquemment ^ Joseph publie une révélation qui commande aux elders (anciens) de for* mer parmi les sectaires d'élite deux compagnies de missionnaires destinées l'une et l'autre à aller répandre k nouvelle doctrine dans l'ouest du continent américain. Ces deux compagnies de prédicateurs ne comptaient pas moins de cent cinquante membres chacune. Elles devaient se diviser par petits groupes et se disperser dans toute l'étendue du pays pour y prêcher et cou-
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vertir les habitants isolés de cette vaste contrée, puis se rejoindre tous ensuite, k une époque désignée , sur les bords du Missouri, où devait se trouver le nouvel Eden.
Nos missionnaires observèrent cette nouvelle révélation avec autant de sagacité que d'exactitude ; il est vrai que Rigdon les dirigeait. Un site admirable fut choisi sur les bords du Missouri) dans les limites de' TÉtat qui porte le nom de ce grand fleuve. C'était là que les Mormons plaçaient leur Eden et voulaient élevçr une nouvelle Sion, ou nouvelle Jérusalem des saints des derniers jours. Ce lieu faisait honaeur à ceux qui l'avaient choisi. Tout concourait, en effet, pour en faire un séjour délicieux et le siège d'une riche et puissante nation. Ce site admirable se trouve dans le comté de Jackson, près à' Indépendance. C'était le ciel qui l'avait indiqué aux missionnaires mormons, si nous en croyons les sectaires. C'est là, selon les Saints, que fut érigé l'autel d'Adam, au centre du Paradis terrestre. En se plaçant ainsi sur la frontière de l'immense et fertile désert de l'ouest, les sectaires croyaient pouvoir s'en emparer sans difficulté, et convertir de même les habitants qui s'y trouvaient disséminés. Mais ils apprirent
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plus tard qu'ils avaient mal jugé les pionniers de la civilisation y cette glorieuse, quoique grossière avant-garde du progrès dans le Nouveau- Monde.
Les missionnaires informèrent le prophète de la découverte de cet Eden. Joseph et la plupart des sectaires se rendirent sur les lieux pour choisir et consacrer remplacement de la Sion mormone. On posa avec pompe et solennité la première pierre du temple métropolitain. Là devait être le foyer lumineux de la secte où tout devait converger. Les autres villes fondées par les Saints devaient se nommer Stakes of Zion, mot qui signifie succursale^ jalon, soutien de la métropole. C'était la ville sainte et sacrée des Mormons, destinée à devenir le point de mire de tous les fidèles. Les rois de la terre devaient doter la nouvelle Jérusalem de leurs richesses, et les rues devaient y être pavées en or et en pierres précieuses. Le titre de roi, dans la bouche d'un Mormon, n'a rien de commun avec celui qu'on donne aux têtes couronnées. Plus Ipin, nous informerons le lecteur de la manière dont les Saints peuvent arriver à la royauté parmi eux dans ce monde ou dans l'autre.
En attendant l'accomplissement des merveilles
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et des miracles dont la ville sacrée doit être l'objet y les trois cents missionnaires y dirigent les prosélytes qu'ils ont faits et lès occupent à cultiver le nouvel Éden. Le nombre des convertis dépasse douze cents ; tous se mettent à défricher le sol avec énergie et intelligence. A Faide d'un travail assidu et collectivement dirigé vient bientôt l'abondance et le bonheur. La paix et l'harmonie régnent de toutes parts dans ce délicieux séjour.
Après la pose de la première pierre du temple de Sion, le prophète retourna à Kirtland (Ohio) pour y diriger cet établissement primitif ^ qui n'était plus alors -qu'une succursale de la ville mère. Joseph jette les fondations d'un temple , trace le plan d'une grande ville , met en vente des lots de terrains à construire. Mais toutes les propriétés qonsacrées au Seigneur en vertu d'une nouvelle doctrine qui déclare que les Saints des derniers jours ne sont que les simples gérants de leurs biens ; un dixième de leur temps, de leur labeur ou salaire, doit être abandonné sans restriction au proflt du clergé et confié à la garde du prophète. En conséquence de cette doctrine émanée d'une révélation de Joseph , des magasins publics furent construits
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pour y déposer celte dîme , que les évoques avaient mission de recueillir avec soin.
Le même régime était pratiqué dans la nouvelle Sion, où, pendant deux ans , se développa de plus en plus la prospérité, bien que la paix y fût troublée par des apostasies et des dissensions spirituelles. Kirtland n'était pas non plus sans éprouver des secousses de cette discorde intestine que les apostats faisaient naître dans les rangs des sectaires sur les bords du Missouri. Joseph commençait à s*en alarmer sérieusement et cherchait à y remédier , lorsqu'un événement imprévu vint tout à coup à son aide.
' Les habitants du comté de Jackson, où se trouvait la nouvelle Jérusalem et le centre de la secte, s'alarmèrent de son voisinage. On accusait les Mormons de ne pas avoir un bien grand respect pour le bien d'autrui.
De leur c6té , les adeptes de Joseph se plaignaient hautement de l'indélicatesse des Gentils à l'endroit de la probité. Une lutte fut le fruit de ces récriminations. Les Mormons ayant été les plus faibles , les Gentils les chassèrent du comté de Jackson. Les Saints se fixèrent à la suite de cette défaite, sur le bord opposé du Missouri. Pour n'avoir plus rien de commun avec les vain-
eus , les vainqueurs leur voulaient acheter les terres que leurs victimes venaient d'abandonner par force. Les Saints refusèrent de souscrire à cette demande pour deux motifs : Fun prenait sa source dans l'amour qu'ils avaient pour leur chère Sion, et l'autre leur était imposé par leur religion, qui, les constituant les vrais possesseurs de la terre entière , ne leur permet pas d'abandonner un droit qu'ils tiennent de Dieu même.
Dès que le prophète fut informé de l'issue de la lutte qu'avaient soutenue ses adeptes du Missouri , il publia une révélation qui informait les sectaires de la cause des persécutions dont ils étaient l'objet de la part des Gentils. C'était Dieu qui armait les infidèles , disait Joseph , contre les Saints, afin de leur infliger le châtiment qu'ils méritaient pour leur manque de foi et d'harmonie fraternelle; mais que, par le repentir , ils pouvaient recouvrer leur Eden , le bonheur et la prospérité que leur destinait le Seigneur.
Le prophète ne crut pas cependant devoir abandonner entièrement ses sectaires à la merci de la vengeance divine qui s'exerçait par l'intermédiaire des Gentils ; il forma , à Kirtland, une
petite armée qu'il envoya dans le Missouri pour faire passer la victoire dans les rangs de ses adeptes. Ce renfort rencontra en route l'ennemi, qui se montra plus désireux de faire la paix que de combattre. Les Saints s'étant empressés d'accueillir ces bienveillantes dispositions, un arrangement fut donc conclu entre les parties belligérantes; et la paix régna de nouveau dans le pays. Mais bien que les Mormons fussent encore, à la suite de cet arrangement, possesseurs lé- ^ux des terres qu'ils venaient d'abandonner dans le comté de Jackson , lis n'osèrent pas en reprendre possession , tant ils redoutaient l'animosité des Gentils. Ils se fixèrent alors danç le comté de Clay, où leur nombre s'accrut rapidement , en dépit des ravages que le choléra fit parmi eux à cette époque.
Joseph trouva encore moyen de persuader à ses adeptes que ce fléau agissait dans l'intérêt de la nouvelle foi, que Dieu l'avait envoyé pour détruire jusqu'au dernier incrédule, afin de laisser la terre entière l'héritage des Saints ; cette calamité était chargée de préparer le règne des élus du Seigneur.
Comme la justice et l'impartialité ne doivent jamais cesser de présider à notre narration, nous
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devons dire que rien n'a justifié jusqu'ici la persécutio{i dont les Mormons ont été victimes dans le comté de Jackson, sinon l'influence pernicieuse qu'on redoutait de leur nouvelle croyance* Mail la constitution de la République fédérale garantissant à chacun la liberté de conscience et le droit d'adorer IKeu à sa manière , C^tta expulsion des Marnions était donc aussi ia«^ juste qu'oppressive. Les autorités du Missouri voulurent poursuivre les auteurs de cette ini* que persécution; mais l'esprit populaire était tellement prévenu ooi4re la nouvelle secte, que, pour ne pâs provoquer des désordres plus graves encore que ceux dont on voulait faire justice, l'avocat gétiéral consentit à renoncer à la poursuite des coupables.
On était alors en 1834. La paix et la prospérité reparurent comme par enchantement parmi les sectaires. Les prosélytes arrivaient en foule dans le comté de Clay et les comtés voisins. Les travaux agricoles et la fertilité du sd comblaient de bonheur et de richesses, comme par miracle, les saints des derniers jours. Des maisons rustiques s'élevaient de toutes parts à mesure que les forêts vierges disparaissaient souis les coups redoublés de la hache q\\i les nKHssonnait; les
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tables des sectaires étaient abondamment pourvues; en un mot, l'avenir se déroulait devant eux en montrant déjà comme réalisées toutes les merveilleuses promesses que Joseph avait faites à ses adeptes.
A Kirtland, où résidait le prophète, on fonda, en 1835, une école do théologie, et une autre où la langue hébraïque était enseignée à plusieurs centaines à^elders (anciens) par un savant professeur.
Le printemps suivant, plusieurs de ces elders quittèrent Kirtland pour aller dans le Missouri répandre le^ doctrines dont ils étaient enflammés.
Les nouveaux convertis venaient en plus grand nombre que jamais dans les comtés où la secte se concentrait, et ce prodigieux accroissement alaima bientôt les habitants de ces comtés, comme l'avaient déjà été ceux du comté de Jackson. La même cause produisit le même effet, c'estrà-dire que les anciens habitants des comtés où se trouvaient alors les Mormons redoutèrent le contact d'une secte qui, par son union, son amour pour le travail, la prospérité dont elle se voyait comblée de plus en plus, finirait <;ertainement par les absorber s'ils n'y opposaient qu'une
résistance morale. Mais, avant de recourir à la violence, ils voulurent cependant user de moyens mieux en harmonie avec le droit des gens, la civilisation et surtout le respect de la constitution, qui, en ce pays-là, n'est pas un vain mot. On recourut donc à la voie des négociations; plusieurs conférences eurent lieu, des comités consultatifs furent institués, et le résultat de toutes ces mesures fut que les Mormons consentirent à s'aller fixer dans le comté de Caldwell, à la condition d'y posséder des terres équivalentes à celles qu'ils abandonnaient de nouveau. Ce fut ainsi que cette mésintelligence s'aplanit. Espérant cette fois avoir trouvé une résidence permanente, les Mormons se livrèrent derechef au travail avec leur ardeur habituelle, et la prospérité en fut la conséquence comme par le passé.
Cependant, une non moins griande activité régnait à Kirtlaûd, où se trouvait la tête de la secte. Le prophète formait une vill^ qi4 promettait de grandir sous son égide, comme le premier honune sortit de la poussière sous le souffle de Dieu. Des maisons jaillissaient du sol dans toutes les directions ; des banques, des manufactures étaient mises en opération avec des ressources plus ou moins fictives. Une maison de
commerce fut établie au nom collectif de la secte et sur une vaste échelle, et le crédit qu'elle obtint était proportionné à Fapparence de son importance et de sa solvabilité. Aussi grande que fût l'activité dans les régions mercantiles, agricoles et industrielles, la sphère spirituelle prédominait encore toutes les occupations. Un temple splendide s'érigeait avec promptitude et à l'aide des plus pures ressources de la secte. La distribution intérieure de cet édifice répondait au système du nouveau culte. Certaines pièces étaient destinées à receler les dons des fidèles ; d'autres étaient consacrées à l'accomplissement de mystérieuses solennités du rite.
Dès que le temple fut assez avancé pour y pouvoir faire le service divin, le prophète en ordonna l'inauguration. Si ce qu'on raconte de cette cérémonie est vrai, ce fut une fête peu édifiante aux yeux du Seigneur. On y procéda, ou plutôt préluda par un jeûne géqéral ; puis le vin y fut prodigué à satiété dans un festin qui dura plusiews jours. Ce vin fut d'abord consacré par le prophète, et, comme tel^ déclaré liqueur sainte et inoffensive, La parole de Joseph ne pouvant être révoquée en doute, tous les fidèles usèrent largement du divin breuvage, et bientôt leur
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ferveur se manifesta sous diverses formes d'extases plus ou moins fantastiques. Les visions ce* lestes, les langages inconnus^ les contorsions, les vautrements par terre, les cris, les larmes, les rires, les prophéties, les transes, les malédictions lancées contre les Missonriens, les exhortations, les prédicatjpns adressée» à des nations invisibles : toutes ces scènes frénétiques se heurtaient en tc^us sen» et faisaient retentir les voûtes encore inachevées du temple. Cette comédie était sans doute nécessaire aux vues du prophète, puisqu'elle n'était -que le résultat de la liqueur consacrée dont les sectaires avaient bu à discrétion par obéissance pour le chef de l'Eglise, plus que par gratification d'un penchant personnel. . Les choses allaient trop vite pour aller loin sans rencontrer de nouveaux obstacles. La ruine parut tout à coup, en 1838, àKirtland, au moment même où tout semblait peur jamais y être à l'abri de l'adversité. Le crédit mal assis s'écroula avec d'autant plus de fracas qu'il était immense. La banque fit faillite, et ses directeurs furent poursuivis pour escroquerie. Pour se soustraire à ces poursuites, Joseph et Rigdon prirent secrètement la fuite, et s'allèrent réfugier dans la Nouvelle-Sion du Missouri, qui
pour eux fut la cité de refuge des anciens Israélites. Le prophète et son digne apôtre ne tardèrent pas à imprimer aux habitants de la yille sainte leur téméraire activité. De nouvelles villes furent projetées et commencées dans les comtés de Davies, Caldwell et Carroll. Le prophète déclara, en le désignant, que le lieu où Adam avait béni ses enfants lui avait été révélé par le Seigneur. Ce lieu était une délicieuse vallée , où une ville fut fondée sous le nom d^Adam-mon" Diamon, en mémoire de cette béùédiction patriarcale.