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CHAPITRE IV

Exode désastreux.

Le foyer du mormonis.r o ?e trouve donc maintenant dans le Missouri. Les désastres survenus à Kirtland ont chassé de cette succursale de Sion les sommités de la secte ; mais cet événement semble avoir été plus profitable que nuisible au nouveau culte. Chaque jour, en effet, n'en vit que plus rapidement accroître le nombre des adeptes dans les comtés de Davies, Caldwell et CarroU, de sorte que Joseph pouvait se considérer de fait la suprême autorité civile et cléricale de ces comtés. En se voyant entouré de cette armée de sectaires qui avait un dévouement sans

bornes pour son chef , le prophète , loin de dissi- , muler sa prépondérance , se plaisait au contrah*e à l'exagérer, en déclarant que ses adeptes étaient désormais à l'abri des violentes persécutions des Gentils ainsi que des poursuites judiciaires qu'on' leur pourrait intenter. Cette sécurité des sectaires était non-seulement l'effet de leur force numérique , disait Joseph , mais encore le résultat de l'évidente protection que leur prêtait le Seigneur. Cette puissance divine, selon le prophète, permettait à chacun de ^s adeptes de châtier dix ennemis dé la foi nouvelle.

Ces bravades n'étaient pas faites pour perpétuer la bonne harmonie entre les Gentils et les Mormons. Des habitants des comtés mentionnés plus haut, ne se dissimulant pas l'influence que le prophète pouvait exercer dès lors sur le résul- ^ des élections locales^ s'alarmèrent donc aussi d'un voisinage qui leur semblait si redoutable pour leur liberté politique. A tort ou à raison, ils se plaignirent encore , comme les habitants du comté de Jackson l'avaient fait, du peu de scrupule qu'observaient les Saints envers le bien d'autrui. Lorsqu'on leur vendait à crédit, il n'était plus possible, disait-on| de se faire payer faute de pouvoir retrouver le débiteur ; personne , parmi

ses coreligionnaires , ne Toulait dire ce qu'il était deirenu. De leur côté, les Mormon» ne man* quaient pas de récriminer contre les Gentils, d^une manière d'autant plus impérieuse qu'ils la croyaient favorisée de Timpunité. Les Gentils eurent des meetings pour discuter et arrêter les mesures à prendre envers les saints du Seigneur, et il fut résolu qu'on ne permettrait jamais à Joseph de contrôler la politique des comtés où ses adeptes étaient concentrés.

Les hostilités pirécédentes des Gentils et celles qui se préparaieB| de nouveau inspirèrent enfin de sérieuses réflexions aux sectaires qui n'avaient pas encore soumis toute leur raison au joug abru* tissant du fanatisme. Ils examinèrent attentivement les doctrines de leur culte, la rigoureuse exigence de ses principes, Tomnipotence du prophète, les conséquences qui pottvaient surgû* d*un système religieux si exclusif, et, à la suite de cet examen, ils quittèrent le mormonisme pour passer dans le camp de ceux qui le persécutaient. Ces apostats étaient plus craints et détestés des fidèles que les Gentils. Pour mettre un terme à Ces défections et expulser tous les adeptes dont les convictions paraîtraient chancelantes, leprophèto organisa une société secrète, nommée d'abord le

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Big Fan (le grand yan) et plus tard , ces sodétés furent appelées les Danites. Us juraient d'<d)éir ayeuglànent à la présidence en. toutes choses , justes ou injustes. Leur mission était de chasser ou de faire disparaître d'une manière mystérieuse fous les membres qui ne pouvaient être reconquis à la secte, et de trsCnsférer au fond de Fouest tout étranger suspect, A la suite de l'organisation de cette société , il y «ut des personnes qui disparurent soudainement, d'autres qui mou* rurent subitement; mais les Saints^ loin de nier ces faits , disaient qu'ils s'étaient délivrés des voleurs et des viles créatures qui infestaient la so»ciété.

Ces vicissitudes n'empédbaient pas le prophète et ses apôtres de persuader les sectaires qu ils étalait invincibles, ayant pour^eux le droit et la puissance divine. On leur prêchait Ig résistance en les préparant à la mettre à exécution dès qu'il en serait nécessaire. Gomme ea toutes (^r^n«stances graves j^^JRigdon était à la ^te de ceux qui conseillaient d* opposer la force à la force et d'en imr une bonne fois avec 1m Gentils. Cette périlleuse détermination était moins Feffet du dé* sir de combattre qu'avaient les chefs mormonistes, que l'absolue nécessité qu'ils ressentaient de

prouver rinfaillibilité prophétique de Joseph. N^avait-il pas , en effet, choisi le site de la nouvelle Sion d'après , disait-il, l'ordre et Findication du Seigneur; posé la première pierre du temple de la cité sainte et étemelle d'où les rayons de la vraie foi devaient jaillir à jamais pour aller sur tous les points du globe éclairer et conquérir l'humanité entière? Par intérêt pour le succès de son culte, plus encore que par amour-propre, le prophète ne àevait négliger aucun moyen capable d'accompUr au moins le commencement de cette prophétie fondamen-tale.

Le 4 juillet 1838, jour de l'anniversaire de la déclaration de Findépendance des État&-Unis, le prophète fit un violent discours par lequel il jeta le défi à tous les antagonistes de sa secte, et (nême à tout FÉtat de Missouri, les menaçant et leur prédisant, à cause de leurs iniquités, les plus grands malheurs au nom de Jésus-Christ.

Les Mormons se vantaient, ei^. cette occasion, par la voix de leur chef téméraire, de pouvoir s'emparer de la capitale de FÉtat , et que si la populace les forçait au combat, de ne s'arrêter que lorsque la ville de Sainl-Lonis serait en leur pouvoir.

Ces menaces mirent le comble à la désunion qui existait entre les Saints et les Gentils ; des luttes partielles survinrent chaque jour, et souirent elles étaient accompagnées^ ou plutôt aggrayées, de pillages réciproques. Il était évident qu^un combat sérieux et général s'engagerait entre les parties belligérantes dès qu'elles en trouveraient le prétexte.

Ce prétexte , les élections locales se chargèrent de l'offrir. Il s'agissait d'élire dans le comté où se trouvait le foyer du mormonisme , divers fonctionnaires publics. La victoire électorale passa du côté des Mormons, non- seulement parce que ceux-ci opposèrent un plus gradd nombre de votes à leurs adversaires, mais encore en leur refusant , par la violence , le droit d'exercer le plus impérieux privilège d'un citoyen américain. Dans cette lutte politique, les Saints se comportèrent comme de vrais barbares envers les Gentils. Ils confisquèrent leurs biens , brûlèrent plusieurs maisons après en avoir chassé les femmes et les enfants daçs les forêtt environnantes. Les inteqfipéries et les plus cruelles privations firent éprouver à ces innocentes victimes des souffrances que la plume ne peut exprimer. Une compagnie de miliciens prit les armes pour

intervenir dans ce conflit ; elle alla camper sur le bord d'une rivière voisine avant de jouer un rôle actif dans cette guerre civile. Prenant ces miliciens pour une bande de vagabonds qui les venaient piller, les Mtrmons les attaquèrent et les mirent en déroute. Mais ils se seraient bien gardés, sans doute, d'ajouter à leurs forfaits cette facile victoire, s^ils eussent su le châtiment terrible qui en serait la conséquence.

En effet, eft agissant ainsi , ils avaient comblé la mesure de l'outrage et de la rébellion. Ils n'avaient rien négligé pour exciter contre eux nonseulement la colère des Gentils, mais celle des autorités supérieures. Conséquemment, lorsque le gouverneur du Missouri fut informé de la réception que les Mormons avaient faite à la compagnie ,de miliciens etfvoyéo pour apaiser leur sédition , il prit des mesures pour la comprimer immédiatement. Un détachement de l'armée régulière fut opposé aux rebelles avec ordre d'agir vigoureusement envers tous les citoyens qui troubleraient la paix publique en refusant d'obéir aux lois , et même d'exterminer leis Mormons, si ce résultat ne pouvait être obtenu qu'à ce terrible sacrifice. L'extermination des Saints n'eut pas lieu ; mais les chefs et un

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grand nombre de leurs adeptes furent arrêtés et remis aux mdins de la justice.

Le prophète et ses deut célèbres apôtres ^ Rigdon et Pratt, furent incarcérés et tranférés de prison en prîson en attendant leur jugement* Ils étaient accusés de haute trahison envers leur pays pour avoir violé la constitution en mécom-* naissant le pouvoir qu'elle donne à chaque ci* toyen d'exercer librement son droit d'électeur* La gravité de cette accusation ^ et les délais qu'on mettait à les juger, augmentaient encore les souffrances morales et physiques des accusés. Mais eh les transportant d'une prison à l'autre , ils trouvèrent le moyen de se soustraire à la justice en recouvrant leur liberté.

Ce fut au mois de novembre 1838 qae his Saints furent chassés du Missouri , après avoir été désarmés et dépossédés de tout ce qu'ils ' avaient acquis par leur tràvcul ou leur fortune primitive et individuelle. Ils se mirent donc ainsiy sans ressource et sans défense, en marche^ à la recherche d'une terre hospitalière où ils pourraient retromer la prospérité qu'ils venaient de perdre dans cette lutte sanglante. Us passèrent le Mississipi pour traverser les Immenses prairies qui les séparaient du lieu où ils dési«

raient se réfugier. Pour comble de malheur, l'hiver se fit sentir rigoureusement cette annéelà plus tôt que d'habitude.

Dans ce long trajet, ces malheureux n'eurent donc pas seulement à combattre les angoi^es de la faim, mais encore à supporter les plus rudes intempéries de la saisoi). La neige , la grêle , tourbillonnant sous le souffle d'un vent furieux et glacial , infligeaient à ces infortunés un surcroît de supplice auquel ils ne pouvaient même pas opposer le plus fragile abri ; car , au milieu de ces prairies naturelles , l'œil circule en vain autour d'un horizon immense pour y découvrir le moindre buisson. Ici c'est une mère qui donne le jour sur une couche de neige au fruit de ses entrailles ; et l'innocente créature ne vient au monde que pour pousser un cri de douleur et expirer sous les frictions meurtrières de la bise ; là, c'est un vieillard qui cesse de souffrir en cessant d'exister ; plus loin , c'est un jeune homme en proie au délire d'une fièvre qui le dispute à la faim qui l'a provoquée. Chaque jour il faut creuser des fosses pour donner la sépulture aux victimes de la mort. La neige efi'ace aussitôt jusqu'à la moindre trace de ces funèbres asiles , et plus tard l'herbe onduleuse de

la prairie succède à ce blanc lincei^l. Chaque pas est marqué enfin par un malheur ou un obstacle. Si une rivière se présente, il faut la franchir à la nage ou sur des glaçons flottants qui se brisent ou s^afiEaissent sous le poids de leurs fardeaux vivants. Mais si les bannis eussent reculé devant ces dangers dans leur fuite , la faim les aurait détruits jusqu'au dernier, sinon Fennemi, qui les poursuivait avec acharnement.

Les bestiaux que les proscrits avaient pu emmener partageaient le sort horrible de leurs maîtres ; ils étaient , comme eux , aussi décimés par la famine et la fatigue ; la chair de ces animaux ne pouvait même pas servir à calmer la faim des pauvres exilés , faute de temps et de combustibles pour la préparer. Les persécuteurs assaillaient sans cesse les derniers rangs des vaincus, et traitaient sans miséricorde tous ceux qu'ils attrapaient. Ce n'était (ju'a la Taveur des ténèbres que ces infortunés et leurs bestiaux pouvaient preridre quelque nourriture et un peu de repos, §1 toutefois il est possible de reposer lorsqu'on est ainsi exposé aux plus rigoureuses injures du temps. Mais si jamais les plus cruelles étreintes de l'adversité ont rapproché ceux qu'elles torturaient et causé parmi eux un dévouement

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inépuisable, ce fut en cette mémorable ciroonstance, et ces pieux exercices relevaient , forfîliaient le moral des plus faibles et des plus découragés.

Plus de douce mille survécuvent encore à ce désastre, et atteignirent les bords fertiles du Mississipi, où leur détresse trouva des cœurs dont Thumanité s'honore. Les habitants de FÉtat de riUinois s^empressèrenty en effet, de pallier^ sincm d'effacer la conduite des M issouriens, leurs voisins. De toutes parts les provisions et les vêtements ansvaient du» le camp des Mormons, et cette généreuse hospitalité fit bientâi renaître respâ:tuice et le bonheur parmi les martyrs. Si le malheur est Fécole du sage, les Mormons doivent pardonner à leurs persécuteurs , mais ne jamais oublier leurs persécutions, afin d'en éviter de semblaUes*

Lors^pie Joseph, Rigdon et Pratt r^rurenl au milieu de leurs tiop crédules adeptes, quel fut leur langage? Avouèrent-ils qu'ils étaient les seuls coupables de tous les malheurs que nous venons d'esquisser? Dirent^ils qu'ils les avaient provoqués, ces malheurs , en brûlaot les maisons des Gentils, en les privant de leur drciit de dloyen le plus sacré , en confisquant leur^

biens, en s'emparant de leurs bestiaux, de leurs pro\isions et en les chassant, comme des bêtes sauvages, dans les forêts voisines ? Dirent-ils, enfin , qu'eux seuls méritaient le châtiment collectif souffert par la secte entière, à la suite de cette barbare provocation ? Non , ils n'avaient pas assez de grandeur d'âme ni de con\iction dans leur foi pour faire une si noble confession. Il y eut bien quelques apostasies après l'horrible et désastreux exode dont nous venons de parler ; mais ces pertes étaient plus que compensées , non-seulement par le surcroît de ferveur qu'elles opéraient chez les fidèles, mais encore par de nombreuses et nouvelles conversions. La complicité des «deptes et des chefs, étant cioieotée maiDienant par le isaog du martyre , devint indiiioluble. L«ir destinée étant commune, ils devaient, pli» que jamais, tra« vailler bar monieusemeitf à faire triompher leur périlleme DéSoraie sur les bords du Mjasissipi, non moins menrailleuseracait qu'elle ne Ta fait sur ceux du Missouri.

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