CHAPITRE V
Fondation de Nanvoo.
Lorsque les Mormons se virent à l'abri dés persécutions des Missouriens, et Tobjet d'une généreuse sympathie de la part des habitants du pays où ils s'étaient réfugiés , la joie et l'espérance ressuscitèrent aussitôt dans tous les cœurs. On songea dès lors à réparer les désastres de ce cruel exil , aussi vite et aussi bien que possible. On s'occupa d'abord de trouver dans l'Etat de rillinois un site digne de remplacer celui qu'on venait de perdre dans le Missouri , et , en cette circonstance , les proscrits n'éprouvèrent guère d'autres dtfficultés que l'embarras du choix. Le
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docteur Galland offirît an pit^hèle on rasfe lot de terre încuUe , dont la fertilité et la âtoatîoa avantageuse étaient trop évidentes poor qne Joseph n^accueillit pas cette offre avec empnessement. Ce lieu est situé sur larive gauche du Mis* sissipiy dansTEtat deriUinois.Vu du côté opposé du grand fleuTe , son aspect est des plus pittoresques : il se compose d'une chaîne de petites collines bien détachées les unes des autres, se prolongeant, parall^ement au fleuve , sur une étendue de plusieurs miUes. Du haut de ces fertiles éminences, Tœil embrasse un océan de prairies naturelles, où bondissent et se réjouissent, en toute liberté, des troupeaux de buffles , de daims et de chevreuils.
Dès que les Mormons se furent fixés dans cette sauvage solitude, on la vit se transformer en un délicieux séjour comme par enchantement. La forêt s*afiaisse en gémissant sous les coups de la hache , pour faire place à des champs cultivés avec le plus grand soin. Des maisons paraissent si promptement dans toutes les directions, que le sol semble les jeter toutes construites à sa surface ; chacune déciles possède pour apanage un jardin décoré avec goût et émaillé des jplus belles fleurs des deux hémisphères, apportées dans ce
désert, comme derniers souvenirs de la patrie, par des adeptes de tous les coins du globe.
Une ville est d'abord tracée avec autant d*art que de confort; ses rues sont larges et régulièrement percées. Partout le* bruit du marteau se fait entendre. L'industrie et le commerce reprennent activement le chemin de la prospérité duquel ils avaient été chassés par la persécution. Des bateaux à vapeur sillonnant les eaux du Mississipi viennent chaque jour déposer de riches cargaisons et d'innombrables prosélytes; puis, en s'éloignant, ces messagers aquatiques emportent les produits de la colonie pour en efiTectuer la vente sur les grands marchés du Sud. En un mot, le bonheur et la prospérité se révèlent sous tous les aspects parmi les Saints des derniers jours.
Cette miraculeuse cité reçoit le nom de Nauvoo, mot s%nîfiant en français la Ville de Beauté'. Elle forme une succursale de la fameuse et infortunée Sion , qui n'existe plus qu'en souvenir dans le Missouri.
L'érection d'un temple occupa d'abord le prophète. En cette occasion, comme en tant d'autres précédentes, il voulut copier Moïse en disant qu'un ange lui avait donné oralement le'plan de
cet édifice. Un architecte gentil fut chargé de le tracer sous la dictée de Joseph. Ce plan éfaiR si eoùtmy m compliqué dans ses détails, que Thomme de Tart hii déclara qall lui semblait impratîcaMe tant il violait les règles fondamen-* taies de l'architecture. Le prophète soutint que son plan devait être correct dans son ensemble, et qu'on le pouvait exécuter. Le plan du Seigneur fut adopté, en ^et , mais non sans avoir subi de grandes modifications sous le crayon de Tarchitecte gentil. Ces difficultés levées, on travailla aussitôt à Térection de ce remarquable édifice avec toute l'ardeur qui caractérisait les nouveaux sectaires. L'emplacement qu'il occupait ajoutait encore à sa splendeur extérieure. On l'avait construit sur le sommet d'une charmante coUine dominant la basse ville que les eaux du fleuve reflétaient.
En attendant que ce temple pût recevoir les fid^es, le service divin avait lieu chaque dimanche dans un bosquet voisin. Plus de cinq miUe personnes des deux sexes et de tout fige se réunissaient là pour écouter les plus fameux |«iédicateurs. Bien que Joseph n'eût aucune de ces précieuses qualités aratoires capables de captiver rattenti<m d'un auditoire , ses adeptes l'é-
coûtaient néanmoins avec une religieuse attention.
En dépit de la rudesse et de la discordance de sa voix, de son manque de respect pour la grammaire, de la confusion de ses arguments, le prophète exerçait une influence sans limite sur Tesprit de ses sectaires. Cette influence qui, au premier abord, était incompréhensible pour un étranger, ne Tétait pas pour celui qui connaissait l'indomptable énergie de Joseph et la fertilité inépuisable de son esprit dans toutes les circonstances difficiles. C'était purement un homme d^action; ce n'était pas en parlant en chaire qu'il avait subjugué ses. adeptes, mais en agissant et triomphant sans cesse des obstacles qui s'opposaient au succès de sa dangereuse entreprise.
Les souverains absolus gouvernent leurs sujets par des édits, des décrets, des ordonnances ; le prophète faisait usage lui de révélations , ce qui, du reste, était conséquent avec le pouvoir théocratique qu'il s^arrogeait. Joseph ne négligeait aucune occasion de répéter à sa secte, que la prospérité qui la suivait partout était une preuve évidente que Dieu l'avait prise sous sa puissante protection ; et ces remarques se ter-
minaient presque toujours par un appel à la libéralité des fidèles en faveur du temple et du clergé. En voyant ce désert sauvage se transformer si subitement en un séjour délicieux, Nauvoo devint le sujet de tous les entretiens. Les uns s'y transportaient pour s'assurer de la vérité par eux-mêmes, d'autres venaient pour s'y livrer è des spéculations sur les terres environnant celles déjà acquises par les sectaires , d'autres y arrivaient enfin pour grossir les rangs des adeptes de Joseph. Parmi ces derniers, il se trouvait un. assez. grand nombre de brebis galeuses qui compromettaient de plus en plus le troupeau du prophète. Ces misérables s'étaient, pour la plupart, convertis au mormonisme pour se soustraire à la punition des lois qu'ils avaient violées dans d'autres localités. Cet accroissement rapide des Mormons exigeait un accroissement proportionnel de leur territoire, et c'était là que les attendaient les spéculateurs que nous venons de mentionner. Ces cultivateurs gentils ne pouvant être convertis à la nouvelle religion, ni être forcés comme infidèles à payer au prophète la dîme que lui payaient ses sectaires, il devenait urgent d'aviser au moyen de se débarrasser d'un voisinage si incommode.
Heureusement, Pesprit fertile de Joseph est là pour Taînere les difficultés qui viennent entraver ses vues. Le prophète fit donc offrir à ces spéculateurs tin prix équitable de leurs fermes, lorsqu'il fut convaincu de l'impossibilité de les faire entrer dans les rangs de ses adeptes. Tout équitable qu*éfait ce prix, fl fut rejeté par les faux Mormons, comptant bien qu'ils en pourraient obtenir un plus avantageux. Us oubliaient à qui ils avaient à faire; ma» Joseph se chargea •de le leur apprendre. Voici donc le moyen qu'on employa pour mettre ces spéculateurs à là, raison :
Trois sectaires, d*un fanatisme à toute épreuve, furent expédiés k chaque maison des cupides faux frères; Ils s'installèrent dans leur demeure pour y passer la journée entière en silence, tenant d'une main un couteau et de Tautre un bâton qu'ils morcelaient jusqu'à extinction , après quoi ils en reprenaient un autre pour lui faire éprouver le même sort. Cest un genre de récréation fort à la mode en Amérique, et surtout dans les régions de l'Ouest ; on nomme cela whittling.
Si le récalcitrant spéculateur sortait de sa maison , ces trois garnisaires d'une nouvelle espèce le suivaient, mais sans jamais proférer une
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parole, ni faire autre chose que de couper leurs bâtons j (juelle que fût la nature des provocati<Mi8 qu'ils reçussent de la part de leurs irictimes. Es n'entendaient rien, ne voyaient rien que leurs couteaux , leurs bâtons et la mission que le prophète leur avait confiée. Passaient-ils dans les rues de Nauvoo avec ces faux frères , les autres sectaires avaient beau rire, crier, accabler de sarcasmes les intraitables spéculateurs , les garnisaires n'en gardaient pas moins leur sérieux comme Fauraient pu faire des momies ambulantes.
On assure, et nous le croyons sans peine, que les plus récalcitrants de ces infidèles ont été amenés à capituler après trois jours de ce moral et silencieux supplice. Ils se hâtaient alors d'accepter l'offre qu'on leur avait faite primitivement en échange de leurs propriétés, afirf de fuir au plus vite la présence de leurs impassibles persécuteurs. Mais Joseph n^étaît pas homme à oublier facilement la résistance qu^on faisait à son autorité suprême; il tirait le meilleur parti possible du succès de son stratagème, soit en réduisant de moitié le prix qu'il avait offert d*abord à l'obstiné vendeur, soît en lui refusant toute espèce de compensation.
La grande vallée du Mississipi est d'une fertilité prodigieuse ; malheureusement , elle fait souvent payer cher les richesses qu'elle prodigue , en prenant la santé de ceux qui la cultivent pour prix de ses largesses. Bien 'que la situation de Nauvoo fût élevée , que les bords du fleuve se composassent de terre ferme au lieu de marais, comme cela existe généralement, il y régnait néanmoins des fièvres pernicieuses provenant des exhalaisons des marécages voisins. Ces fièvres épidémiques firent de grands ravages parmi les sectaires. Le fléau frappait surtout ceux qui avaient le plus souifert en fuyant du Missouri et les nouveaux prosélytes étrangers au climat. Mais les Saints étaient des hommes trop courageux et laborieux pour ne j)as combattre avec succès cet ennemi atmosphérique. En effet , les travaux agricoles et de dessèchement donnèrent bientôt à Nauvoo la seule chose qui lui manquait pour être un séjour ravissant : la pureté de Fair.
L'Etat de Tlllinois voulut aussi, dans une libérale proportion , contribuer au bonheur matériel des Mormons. I^ législature dota Nauvoo d'une charte de corporation accordant de grands privilèges à cette ville. Une légion de Saints
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avait été organisée par Joseph, qui, de son autorité privée, s'en était constitué le général. Cette légion fut reconnue comme faisant partie de la milice de l'État, et le grade de son chef fut confirmé. La législature accorda à cette petite armée mormone les armes, nécessaires à son complet armement. G)mpreDant de quelle importance cette légion pouvait être pour le progrès de son culte, le prophète ne négligea pas plus de remplir ses devoirs de chef militaire que ceux de chef de son Église. On le voyait tour à tour et sans cesse passer de la chaire à prêcher au champ de manœuvre ; et son autorité n'était pas moins respectée du soldat citoyen que du citoyen converti au mormonisme.
Cette légion formait deux corporations distinctt^s : Tune était chargée de l'érection du temple, et l'autre avait la tâche non moins importante de construire un vaste corps de bâtiment devant servir de logement au prophète et à sa famille, à l'établissement d'une manufacture et d'une école universitaire.
Deux fois par an des conférences générales avaient lieu , dans les.|ueiles le prophète faisait part de l'état de situation de la secte , et annonçait ies mesures nouvelles qu'il était urgent de
prendre dans Fintérêt du culte. 'A la suite de ces conférences , des missionnaires étaient expédiés dans toutes les parties du globe. Le choix du prophète se portait de préférence sur les ambitieux, les incommodes, sur ceux qui avaient trop de savoir et de penchant à en acquérir au préjudice de leurs convictions religieuses. Une révélation de Joseph suffisait pour envoyer ainsi aux extrémités de la terre ces adeptes douteux retremper leur foi chancelante dans des luttes théologiques, dont Tenjeu était le plus grand nombre possible de prosélytes.
En cette circonstance délicate, le prophète faisait preuve d'une grande sagacité; car il ne s'agit couvent que de flatter la vanité des hommes, leur excès d'amour-propre, pour en faire des esclaves dévoués qui se dépouillent sans réserve de toute indépendance et de toute dignité personnelle. Une fois mis ainsi sur la défensive, en présence d'antagonistes redoutables, aux prises sans cesse avec des obstacles de tous genres, ces missionnaires d'une foi équivoque devenaient bientôt les plus zélés, les plus fanatiques apôtres du prophète, 11 ne se passait presque pas de jour sans que Nauvoo ne vît le fruit de leur dévouement à la cause du nouveau
culte. Lorsque ces apôtres manquaient d'arguments à opposer à ceux d'un hiTincible antagoniste, ils se retranchaient en eux-mêmes en s'écriant : « Dans toutes choses , la preuve intérieure est tout ; croyez comme nous , et comme nous vous la trouverez. »
La toute-puissance de Joseph se manifestait en toute occasion.par une invariable célérité. Le succès dominait toute sa conduite; ni obstacle, ni considération individuelle ne pouvaient l'influencer. Trois jours après avoir reçu Tordre de départ , le missionnaire devait être en route ; oui, trois jours seulement lui étaient accordés pour faire le» pr^aratifs d'uite abte&ce de trois années au moixuk Le nombre de 9e» prosélytes fera [sa glt»re y et un éloge sorti de la boucfae du prophète est toute la rémunéraiioii qu'il peut attendre en sus des frais de son pénible et long voyage.