CHAPITRE VI
Iiiitijlior^dcs époux spirituels.
On ne peut contester que la polygamie existait à Nauvoo parmi les Mormons, ni qu'elle n'existe pas encore en ce moment sur les bords du lac Salé, Ce privilège ne fut d'abord pratiqué que par le prophète et ses apôtres favoris. Pour l'instituer, Joseph n'eut besoin que d'in- •venter une révélation prophétique. Cette révélation, ou plutôt ce mensonge, fut vivement attaqué par l'épouse légitime de Joseph. Mais ce fut en vain que la pauvre Emma menaça le prophète d'imiter son exemple à l'endroit de l'infidélité conjugale, Joseph n'en persévéra pas moins dans son dessein d'imiter Salomon. Dieu,
répondit-il gravement à son cpouse , ayant ordonné à son serviteur, ce serviteur doit lui obéir.
Cette polygamie, autorisée et admise tacitement comme une doctrine religieuse , ne pouvait manquer d'attirer à la nouvelle secte de violentes attaques , surtout de la part des apostats , pour qui elle devint une arme formidable. L'apostasie , chez les Mormons , a toujours un motif très-puissant pour celui qui en fait usage ; car les apostats n'abandonnent guère ce culte que pour lui reprocher d'avoir abusé leur raison ou menti à leurs espérances. De nombreux pamphlets ont été .publiés contre la polygamie des Mormons par des sectaires désappointés dans leur ambition mondaine ou leur bonne foi ; et, sans vouloir ajouter une aveugle confiance aux récriminations des renégats et des fidèles adeptes de Joseph, nous les croyons cependant dignes d'être mentionnées. Gomme nous nous faisons un devoir d'observer la plus stricte impartialité dans le cours de cette histoire, nous ne pouvons donc omettre de produire les causes que les apostats invoquent pour justifier leur désertion de l'Église du prophète.
On a beaucoup parlé de la femme spirituelle dont Joseph a doté son culte. Il parfutrait que
rhomme aussi a été spiritualisé , si nous en croyons les apostats ; et c'est pour ce motif que nous avons donné à ce chapitre le titre qui le précède. "Maintenant, nous allons justifier ce titre en entrant dans les détails de cette mystérieuse initiation. Le temple de NauYOo était, diton , distribué de manière à répondre aux exigences compliquées du culte. Il s*y trouyaît plusieurs salles où devaient s^accompKr diverses solennités occultes. Ces lieux étaient inaccessibles aux profanes , et c'était là que se passait la curieuse cérémonie des époux spirituels que nous allons esquisser.
Voici enfin comment on rapporte cette solennité:
Le couple qu'on vient initier est d'abord conduit dans une salle d'attente située à Tétage supérieur du temple. Les portes de cette espèce d^antichambre sont gardées par un sectaire qui ne les laisse franchir que par les profanes destinés à subir l'initiation. Le couple introduit est séparé par ce gardien ; là femme entre dans une pièce à gauche, et le mari dans une autre à droite : l'un et l'autre se trouvent seuls alors.
Gomme l'initiation se fait à peu près de la même manière pour les deux sexes , nous allons
nous borner à raconter celte de la femme. Dès qu'elle est introduite dans cette secondé pièce , un personnage Tient lui faire subir un examen prâiminaire. 11 lui demande qui elle est , d'où elle vient, ce qu'elle teut, etc. Puis il la dépouille de ses vêtements, ne lui laissant que celui que la pudeur réclame impérieusement.
Elle est alorfe conduite dans une chambre qui se trouve située dans la partie la plus retirée de Fédtfice. L'initiateur lui enlève le seul vêtement qui lui reste , et la plonge aussitôt dans un bain. Le personnage explique ensuite le but de cette immersion. C'est, dit-il à la femme , pour que tes yeux puissent contempler la gloire de Dieu, que ta bouche en fasse la louange , que tcm sein allaite une nombreuse postérité, que tes entrailles enfantent des filles et des fils spirituels y etc., etc.
A la sortie de ce bain, la femme est reconnue purifiée de ses péchés. L^înîtiateur prend alors une corne de vache remplie dTiuite parfumée et la vide sur la tête de la femme initiée pour en imprégner ensuite toutes les parties de mn corps. La femme est alors invitée à s'asseoir par son initiateur, qui la déclare reine à jamais parmi les Saints des derniers joursvMaintenanti
on lui donne un léger vêtement blanc fait pour la circonstance. La forme de ce vêtement répond aux besoins de la cérémonie qui reste encore à remplir. Un nom est soufflé à Toreille de la femme par son initiateur ; elle ne doit révéler ce nom qu'au chef suprême et en certaines occasions seulement. Elle ignore elle-même la signification de ce mot mystérieux ; mais le chef la lui apprend lorsqu'elle est mise en sa présence pour remplir une formalité appelée la cérémonie du voile, par laquelle cérémonie la femme est revêtue d'un nouveau costume blanc, un peu plus opaque que celui qu'on lui donne après l'avoir inondée de l'onctueux liquide. On la conduit encore dans une autre salle, où elle est laissée seule un moment. De son côté, le mari, qui a subi les mêmes épreuves, se trouve également seul dans une pièce voisine. Un bruit sourd se fait entendre pendant quelques minutes, venant de la partie opposée du temple ; on dirait qu'un orage gronde dans le lointain.
Une voix succède à ce bruit ; c'est celle du chef du culte qui explique , d'après la Genèse , pourquoi etconMnent le monde a été créé. H fait plus, il se met à la place de Dipu même, en parodiant la création de l'univers telle que l'Écri-
ture la donne. Puis, quand il a ainsi créé le ciel. la terre , les eaux , les animaux et la lumière , il complète son œuvre en créant l'homme à son image. Pour cela faire, il s'approche de la pièce où se trouve le sectaire en question , lui souffle dans les narines, et aussitôt l'homme initié est censé créé de nouveau ; son existence antérieure est annulée. Ensuite le chef lui commande de se plonger dans un profond sommeil , afin qu'on le dote d'une compagne de la même manière que Dieu le fit pour le premier homme.
Nous ne pouvons préciser les moyens mis en usage par le chef pour produire la plus belle partie du genre humain. 11 est censé avoir tiré une côte du sectaire endormi pour opérer cette merveille ; mais si nous en croyons les apostats qui disent avoir passé par cette cérémonie , le chef ne se bornerait pas à faire le simulacre de la création de la femme. Laissons de côté des explications qui peuvent être dictées par la haine : disons seulement que le chef va seul chercher la femme spirituelle, et l'oifre comme nouvellement créée à l'homme initié, qui est enchanté, à son réveil complaisant, de trouver cette charmante compagne près de lui.
Alors le chef invite l'heureux couple à le
suivre dans une vasto salle décorée de manière à figurer VEden aus^i bien que possible. Les fleurs, les arbres, les animaux, le plan de ce jardin arUfidel sont tele qu^on se les représente dans la séjour de nos premiers parents. L^arbre de vie s'y montni surtout avec évidence, et le chef défend à Ttieureux couple d'en manger le fruit sous peine de mort Après cette recomman* dation expresse , le faux dieu se retire , laissant Adam et Eve jouir de la vie comme bon leur semble. Mais il reparait aussitôt pour jouer le râle de Satan , et s'en acquitte, dit-on, de manière à rendre jaloux le prince des enfers. Le serpent triomphe de la nouvelle Eve aussi facilement que de la pnemière , et le pauvre Adam se trouve , comme jadis , entraîné dans Fabîme où la curiosité a plopgé sa belle compagne.
Après cette chute du couple spirituel , le chef reparaît pour parodier la diute de nos premiers parents, comme il avait d^àpariodié leur création. Il les chasse de TÉden en les maudissant, et cette malédiction entraînant à sa suite la misère , les infirmités et toutes les vici^itudes dont la fragile humanité est accablée dans sa course terrestre', les initiés , pour se régénérer et effîtcer leur commun péché, doivent maintenant observer
LES MORMONS. 9o
strictement le culte révélé par Joseph. Cette cérémonie se termine, dit-on, par un serment que les initiés prêtent entre les mains du chef, par lequel serment ils s'engagent à ne rien révéler de cette mystérieuse initiation, et à venger en temps opportun le sang du prophète, qui mourut victime d'un assassinat. Nous avons omis volontairement de raconter en détail la dernière formalité de celte comédie, si ridicule, qu'on ne peut la prendre au sérieux. Cette dernière partie de l'initiation représente, assure-t-on, la vie future ; et c'est là que le grand chef démontre la nécessité et le but de la polygamie chez les Saints des derniers jours.