‹ Les MormonsChapitre 9 sur 25 · PRÉFACE. XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI

yeiilance qui l'a accueillie lorsqu'elle a paru pour la première fois dans le journal la Presse.

Dans son Livret -Guide de l'Émigrant, M. Étourneau avait déjà prouvé qu'il connaissait les États-Unis en écrivant un livre d'une véritable utilité pratique; et sous ce titre : De Paris au Nouveau-Monde et du Nouveau-Monde à Paris, il prépare encore un travail qui a pour but de faire connaître un pays dont on parle beaucoup en France, mais que l'on connaît peu.

Maintenant nous dirons ici, sans fausse modestie, un dernier mot sur l'inutilité des préfaces :

Si le livre est bon, il est superflu de le recommander au lecteur ; si au contraire il n'a aucim mérite, la meilleure de toutes les préfaces ne le sauvera pas de l'indifférence et de l'oubli auxquels il sera justement condamné. Le lecteur ^st toujours le plus excellent et le plus impartial de tous les juges.

PiEKRE VINÇARD.

17 août 1836.

CHAPnUE f.

Joseph Sniitb.

Cette histoire passerait sans doute pour une fable ridicule, si nous ne pouvions invoquer à Tappui de sa véracité le témoignage de tout une grande nation.

De nos jours, qui penserait, en effet, qu'il fût possible de fonder une secte comme celle-ci chez . le peuple le plus généralement éclairé du monde ? Cependant rien n'est moins contestable que les détails que nous allons donner. Ce qui ajoute encore à l'intérêt de ce récit, c'est que le fonda-

teur de cette secte était un obscur campagnard d'une moralité plus que suspecte et d'une éducation fort limitée.

Ayant résidé longtemps aux États-Unis, nous avons puisé nos renseignements sur la plupart des lieux où se sont passés les faits que nous allons raconter. Si nous pouvons suivre les sectaires jusque dans les déserts de l'ouest, où les a chassés la persécution, c'est à un officier du génie des États-Unis que nous sommes redevable de cet avantage. Cet officier, M. W. Gunnison, a été envoyé chez les Mormons par le gouvernement pour y remplir une mission qui l'a mis à même de les juger avec connaissance de cause, et s'est fait un devoir de se dépouiller de tout préjugé personnel pour mieux écouter la voix de la plus scrupuleuse impartialité. Cette conduite est trop digne d'éloge pour que nous ne fassions pas tous nos efforts pour l'imiter.

Mais cessons cette digression pour laisser parler les faits; car ils seront plus intéressants que le plus brillant exorde qui les pourrait précéder. Commençons d'abord par esquisser à grands traits le caractère du fondateur de ce culte étrange.

Bien que cette nouvelle secte ne date guère

que de vingt-cinq ans, il règne pourtant déjà une certaine obscurité sur son origine. Ce nuage a donné lieu à plusieurs versions qui diffèrent moins sur le fond que dans les détails. Mais celle que nous adoptons étant pour la plupart le fruit de longues et judicieuses remarques de Tofticier dont nous venons de parler, nous ne croyons pas hasarder une assertion, en disant qu'elle mérite toute confiance.

Pour déterminer le lecteur à partager cette préférence avec nous, il suffira sans doute de lui dire que notre récit se fonde sur les témoignages de soixante-dix personnes qui ont été appelées à déposer en justice dans un procès intenté à Joseph pour la bible de son culte, dont l'origine mystérieuse lui était contestée. Un grand nombre de ces témoins demeuraient près de la famille Smith, et avaient vu naître et grandir l'imposteur sous leurs propres yeux.

Joseph Smith naquit le 23 décembre 1805, dans le bourg de Sharon, situé dans l'État de Vermont (États-Unis). Ses parents n'avaient d'autre fortune que le travail. Us vivaientdu produit d'ime petite ferme qu'ils cultivaient. Joseph avait dix ans quand sa famille quitta le Vermont pour s'aller fixer à Palmyra, État de New-York,

Il participait, dans la mesure de ses force», aux travaux agricoles qui les faisaient tous subsister. Nous ne devons pas omettre d'ajouter que la famille Smith était assez mal vue de ses voisins, et non sans motifs. Joseph fit son éducation à l'école publique, et, lorsqu'il en sortit, il savait ce qu'apprennent généralement les enfants des plus humbles campagnards de l'Union. Il pouvait lire, écrire imparfaitement et compter assez bien à l'aide des quatre premières règles de l'arithmétique.

Dès l'âge de raison, Joseph manifesta un grand penchant pour les choses merveilleuses et surnaturelles. Il était justement considéré comme un être visionnaire, défaut que la famille encourageait, du reste, en le partageant ellemême. Tous croyaient que d'immenses trésors étaient enfouis dans les environs de la petite ferme qu'ils habitaient; ils la négligeaient pour passer leur temps à chercher dans les entrailles de la terre des richesses qui n'existaient que dans leur chimérique imagination. Comme tant d'autres, ils oubliaient que les plus grands trésors de ce monde se trouvent à la surface du sol.

Il était naturel que de tels gens crussent à la magie et au sortilège, et qu'ils appelassent à leur

aide cette mystérieuse et diabolique puissance pour tâcher de réaliser leurs rêves insensés. Dans ces recherches de trésors introuvables, ils faisaient usage de ce qu'on nomme eii^Ecosse seer stone. C'est-a-dire une pierre à travers laquelle certaines personnes peuvent voir, dit-on, les choses à une grande distance , pénétrer les événements futurs et découvrir les objets ensevelis dans le sein de la terre. Une de ces pierres miraculeuses avait été trouvée dans un puits, disaiton, par un nommé Willard Chase. Joseph la lui demanda à emprunter, et ne jugea pas convenable, assure la chronique, de se dessaisir d'un si précieux talisman. Nous parlerons plus loin du rôle que cette pierre a joué dans la mission de cet imposteur.

Chacun sait que le règne de la liberté absolue existe aux États-Unis dans toute l'acception du mot. La conscience y jouit de tous les privilèges qu'elle tient du créateur. Les ministres de tous les cultes qu'on y professe peuvent déployer leur zèle sans aucune entrave pour faire de nouveaux prosélytes. Ils prêchent chaque année une série de sermons quotidiennement, dans le but de ranimer Bfe tièdes et de convertir les incrédules. Cela se nomme revivalen anglais ; mot qui, dans

le sens religieux, veut dire exciter, raviver la foi chez les fidèles.

En 1823, le prophète futur, à l'exemple de ses voisins, assista ponctuellement à un revival d'une secte méthodiste avec quelques membres de sa famille. A la suite de cet exercice religieux, Joseph et son père embrassèrent le culte qu'ils venaient d'entendre prêcher. Mais nous ne pouvons nous empêcher de douter im peu de la sincérité de cette double conversion. Le prédicateur qui les avait conquis était d'autant plus fier de cette victoire que les mœurs de la famille Smith semblaient loin d'être exemjplaires. Il n'est pas rare, aux Etats-Unis, de voir, dans ces revivais, des personnes très -honorables changer leur religion pour adopter celle .de prédicateurs qu'elles sont venues écouter d'abord par pure curiosité. Les ministres du ciel attachent peut-être plus d'importance à ce genre de triomphe qu'à la conversion d'un incrédule.

Joseph et son père devinrent donc le point de mire des plus zélés prédicateurs des divers cultes, après s'être faits membres d'une congrégation méthodiste ; et ces tentatives eurent 4e fâcheux résultat de jeter l'incertitude dans l'esprit dés nouveaux convertis. Joseph chancela assez dans

sa foi pour se laisser aller à un sérieux examen des autres dogmes, et consulta sa propre raison pour chasser les doutes que tous lui inspiraient. Il se demandait, en écoutant prêcher ces doctrines contradictoires, lesquelles étaient celles de la vraie foi. Ces questions le conduisirent à conclure dans un sens négatif envers toutes les doctrines qu'on lui enseignait. Entre tous ces cultes, se dit-il, il y a peu de choix. La religion, telle qu'on la pratique généralement, formule plutôt une simple opinion qu'une divine croyance profondément gravée dans le cœur de l'homme.

Mais, tout en faisant ce raisonnement, Joseph reconnut qu'un esprit rusé et audacieuxcomme le sien pouvait tenter quelque chose sur ce terrain. Il vit que le caractère humain possède un élément religieux que les circonstances permettent de développer plus ou moins; qu'il ne s'agit souvent, pour un homme habile, que de bien savoir saisir l'occasion pour se pouvoir placer aqdessus de ses semblables. Sait-on si, dès ce mO' ment, notre chercheur de trésors imaginaires n'eut pas la pensée de se faire le chef d'une nouvelle secte quelconque? 11 est vrai, du moins, que plus tard cet astucieux campagnard ne trouva pas au-dessus de ses propres forces une

lâche devant laquelle recule rhomme le plus instruit, le plus énergique et le mieux intentionné. Joseph avait bien compris, lui, que c'est à l'aide du fanatisme, du mensonge et non de la saine raison qu'on entraîne les masses. Il arrive presque toujours, dans les revivais dont nous venons de parler, que l'excès du zèle religieux y dégénère en délire fanatique ; les prédicateurs les plus sincères y dépassent le but qu'ils se proposent d'atteindre. *

Ces controverses furent pour Joseph un précieux cours de théologie dont il sut profiter en temps opportun. Ce fut sans doute après avoir mûrement examiné toutes ces doctrines contradictoires prêchées en sa présence , qu'il lui vint l'idée de fonder un culte conciliateur ; car le mormonisme a mis toutes les croyances à contribution pour former son dogme. Le prophète déclare, dans son autobiographie, que les dissidences des autres religions ont fini par porter le désordre dans son esprit et presque l'incrédulité. Pour connaître la vérité sur ce point délicat, il se mit donc à invoquer avec la plus grande ferveur l'aide du ciel. Nuit et jour, dit-il, mon âme cherchait à dissiper, par des prières, le nuage épais qui me dissimulait la divine lumière.

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Voici comment un des plus célèbres apôtres de Joseph raconte la première vision qui a illuminé Fesprit de son chef:

Un soir, dit-il, Joseph se retira sous un bosquet, près de la maison paternelle, pour se livrer avec ferveur et recueillement à la prière. 11 invoquait à genoux, de toute Fardeur d'une âme pieuse , l'assistance du Seigneur. Il se sentit d'abord fortement tenté par Satan qui le voulait faire succomber en lui dénaturant la vérité. Mais Joseph, persévérant dans sa divine résolution avec une nouvelle ferveur, triompha de la puissance du démon.

Pendant que son âme s'élevait ainsi vers son Créateur, il vit paraître au ciel ime glorieuse et brillante lumière qui, peu à peu, s'approcha de la terre vers le point où se trouvait Joseph ; elle l'enveloppa de ses rayons purificateurs pour le tirer de l'obscurité intellectuelle du sein de laquelle il luttait avec tant de persévérance. Le prophète éprouve alors une sensation inconnue aux mortels. Son esprit abandonne ce monde pour s'élever dans les régions célestes. Deux personnages d'une parfaite ressemblance lui apparaissent. Par eux , Joseph est informé que ses péchés sont pardonnes. Ils lui annoncent en

même temps qu'aucune des Églises existantes n'est la véritable du culte du Christ, que cette religion lui sera révélée un peu plus tard , et qu'il aura la divine uiission de la fonder avec l'aide de Dieu.

A ces paroles , la vision disparait ^ laissant le nouveau prophète dans un état de calme et de béatitude indescriptible.

En septembre 1823, au milieu de la nuit, lorsque la nature était plongée dans le plus profond sUence,^ Joseph eut une sec(Hide vision ; un ange resplendissant de lumière et couronné d'une chevelure laineuse lui apparut au naoment où son âme était encore absorbée dans une fervente prière. Cette fois , le céleste messager lui apprit que le Seigneur lui ordonnait de se mettre a [l'œuvre pour fonder son vrai culte , dont les préceptes étaient gravés en caractères égyptien» sur des tables d'or cachées dans un lieu voisin que l'ange indiqua. Chose étrange 1 Joseph n'en reprit pas moins le lendemain le cours de ses occupations ordinaires, et resta jAusieurs années sans faire la moindre tentative pour accomplir la tâche difficile que le ciel lui avait confiée. Pour inventer cette histoire, le prophète n'avait pas besoin de se torturer l'esprit ; mais on ne peut

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nier qu'il lui fallait plus que de Faudace pour la jaire accepter comme vnde par un si grand nombre d'adeptes.

Le délai que mit Joseph à travailler ostensiblement à la fondation de son culte donne lieu de croire qu'il attendait ime occasion favorable. Il s'en présenta une enfin» Le bruit courut qu'une Bible d'or avait été trouvée enfouie danslaterroi au Canada. Cette découverte était le fruit d'un mensonge merveUleux ; mais le futur prophète ne manqua pas d'en tirer bon parti après l'ayolr couvé environ quatre années.

Ce laps de temps, il le passa loin du toit paternel, t^tôt résidant daiis l'État de Pensylvanie^ tantôt dans celui de New-York. Son autobiographie passe très^légèrement sur ces quatre années d'absence^ et ce n'est pas sans cause , toutefois ; car nous savons que le prophète eut, dans cet interv aile , quelques démêlés avec les tribunaux des comtés d'Onondaga et de Chenango, où il fut arrêté comme vagabond.

Pendant ces quatre années , Joseph acquit une grande réputation conime trouveur de trésors. Un nommé Stowell , de l'État de New-York , l'occupa souvent en cette qualité. Joseph tirait un bon profit de la crédulité de cet individu en

le persuadant que d'immenses trésors étaient ensevelis dans sa propriété. Comme il circulait dans le pays une légende qui s'accordait avec ces paroles mensongères, Stowell, dont la cupidité était insatiable, n'hésita pas à sacrifier des sommes réelles pour chercher des richesses chimériques. Cependant, en pareil cas, Joseph mettait toute sa magique puissance en jeu pour provoquer le succès. 11 appelait à son aide non-seulement la miraculeuse pierre dont nous avons déjà fait mention, mais encore une baguette minérale d'une puissance aussi infaillible que celle des fées les plus célèbres de l'antiquité. Bien que ces recherches n'eussent d'autres résultats que la ruine de ceux qui en faisaient les frais , la renommée du futur prophète, comme trouveur de trésors, n'en grandissait pas moins de plus en plus chaque jour ; si bien qu'on finit par ne l'appeler que le money diyger (chercheur d'argent).

Tout en exploitant ainsi la crédulité publique, il fit connaissance , dans la Pensylvanie , d'une demoiselle Haie, qu'il enleva et épousa clandestinement.

Avant cette escapade , il avait fait une visite à sa famille, pendant laquelle il répandit le bruit

qu'il existait une mine d'argent sur les bords de la rivière Susquehanna. 11 parvint avec ce conte à déterminer un nommé Laurence aie suivre sur les lieux qu'il assignait à cette mine, lui promettant de l'exploiter en commun.

On se met donc à chercher ce trésor aux frais de Laurence, bien entendu ; mais le résultat fut, comme toujours, une victime de plus à inscrire au nombre de celles qu'avait déjà faites Joseph avec le même piège. L'or est une si merveilleuse matière! On peut sous sa puissante égide accomplir tant de choses qui flattent les vices et la vanité de l'homme , qu'il sera longtemps encore, sinon à jamais , le plus infaillible talisman de l'imposture ! Il ne faut donc pas s'étonner si Vindustrie de Joseph se prolongea et fleurit comme il le désirait.

En 1826 , voulant s'aller fixer dans le comté de Wayne , État de New-York, et manquant de moyens pour opérer ce ch^gement de domicile, Joseph exploite encore la crédulité d'une de ses premières dupes pour s'en procurer. Il dit à un sieur Stowell qu'il a trouvé, près de la demeure de son père, dans une caverne, un immense lingot d'or. Il offre la moitié de ce lingot à Stowell s'il veut effectuer le déménagement en question.

Stowell s'empresse d'accepter une si belle proposition : il conduit Joseph et sa famille dans le comté de Wayne ; le lingot rénumérateur ^ n'existant que dans la perfide imagination du prophète, n'a jamais paru. Le crédule Stowell emporta chess lui un désappointement de plus ; mais il n'en Continua pas moins d'accorder sa confiance à celui qui le trompait si grossière-^ ment(

Ce (Jui précède constitue sommairement l'histoire de Joseph Smith , à partir du jour de l'apparition de l'angé jusqu'au moment où il annonça que les tables d'or dont nous avons parlé lui avaient été délivrées par le céleste messager pour être traduites en langue vulgaire par le prophète.

Abordons maintenant l'histoire de l'origine du livre de Mormon, regardé comme sacré par les adeptes de Joseph.

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