‹ Les morphinomanesChapitre 10 sur 48 · ÉTIOLOGIE DE LA MOR P U 1 N 0 M AN I E · texte numérisé non relu

ÉTIOLOGIE DE LA MOR P U 1 N 0 M AN I E

sabilité morale que je ne saurais, malheureusoment partager et que je regarde, avec Herzen, comme 1 effet d une pure illusion psychique. Je ne la discuterai pas parce qu'une telle discussion serait hors de sujet et sans fruit; je remarquerai seulement que tout en déclarant coupables les amateurs de morphine, M. Pichon démontre excellemment, comme je vais le faire moi-même, que la plupart sont des névropathes, des héréditaires, voire même des dégénérés, c'est-à-dire des malades. Si dans une affaire médico-légale M. Pichon découvrait que l'accusé a commis son crime sous l'empire d'une impulsion liée à un état de dégénérescence héréditaire, hésiterait-il un instant à récLamer en sa faveur le bénéfice de l'irresponsabilité ou, tout au moins, d'une atténuation de la responsabilité? Pourquoi se montrer plus sévère pour un malheureux morphinomane qui est souvent un dégénéré et un héréditaire?

C. Causes prédisposantes constitutionnelles. État mental originel. — Antécédents personnels et héréditaires.

Pourquoi, en dehors du morphinisme accidentel, certains individus, sous l'influence de douleurs physiques ou morales, de l'exemple, etc., recourent-ils aux injections de morphine ou à l'usage de toute autre drogue propre à calmer, exciter ou divertir, alors que d'autres demeurent indifférents aux suggestions de cet ordre ou traitent leur mal par la patience, le travail, des distractions inoffensives ou par une thérapeutique rationnelle? Pourquoi les premiers, une fois lancés sur la pente de la morphinomanie, ont-ils tant de peine à la remonter, alors que les seconds, même si les circonstances les ont engagés dans cette voie, eu sortent assez facilement dès qu'ils en ont reconnu le danger ?

C'est que les morphinomanes vrais, ceux que l'on pourrait appeler les morphinomanes-nés, pour les opposer aux morphinomanes d'accident, comme on oppose les aliénés ou les criminels-nés aux aliénés ou criminels d'occasion, ressentent vivement leurs souffrances, les exagèrent, les supportent impatiemment, n'ont ni assez d'énergie, ni assez d'esprit de suite pour les combattre par l'action ou sont attirés par une curiosité qui leur est propre vers les sensations rares, mystérieuses et nouvelles; c'est que ce

sont, pour la plupart, des émotifs, des impulsifs, des abouliques, des imprévoyants et des curieux. Cette imprévoyance et cette faiblesse de volonté leur ôtent les moyens de remonter la pente fatale et de supporter les malaises, parfois môme les tortures de l'abstinence morphinique au prix desquels s'achèterait leur guérison.

Un tel état mental est, généralement, symptomatique d'une constitution névropathique souvent héréditaire, souvent même intimement liée à l'existence de stigmates physiques et psychiques de dégénérescence. Les faits cliniques abondent en faveur de cette proposition; il n'est pas de travail sur la morphinomanie qui n'en contienne quelques-uns : aussi n'en citerai-je que deux ou trois qui me sont personnels.

M""" L..., que j'ai observée au pensionnat de l'asile de Ville-Évrard, est une névropathe héréditaire et, bien que fort intelligente, une dégénérée : tout ce que l'on pourrait faire en sa faveur serait de la ranger dans la classe des dégénérés supérieurs de M. Magnan. Ses antécédents héréditaires sont peu chargés du côté paternel. Son père, ancien capitaine sorti du rang, mort à 56 ans d'une affection cardiaque, était un homme robuste, intelligent, pondéré, « sévère mais juste « et travailleur. Son grandpère patemiel, est « mort d'une maladie de langueur », après avoir élevé quatre enfants. Un oncle paternel, âgé de 68 ans, ancien épicier, est intelligent et « s'est instruit luimême ». Un autre oncle paternel, âgé de 38 ans, coupeur chez un grand tailleur de Paris, est, au contraire, d'une intelligence bien au-dessous de la moyenne. Une tante paternelle, âgée de 46 ans, est une paysanne intelligente. Il en est autrement de la ligne maternelle. La mère de la malade, âgée de 60 ans, a en, il y a dix ans, à la suite d'une peur, une attaque corivulsive : c'est une femme douce, bonne, intelligente; mais dépouvue de jugement « dans le choix de ses moyens ». Elle soigna sa fille avec dévouement lorsqu'elle fut malade; mais eut le tort de se mêler de son ménage et de contrarier son goût pour la morphine. Ici, il faut faire la part des préventions et des rancunes de M™« L..., contrecarrée dans ses goûts. Mais nous voyons que le grand-père maternel, alcoolique, est mort de delirium Iremens. C'était un « homme du monde, correct, excellant à conduire un cotillon; mais ami du

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plaisir, coureur, infidèle à sa femme, que « pourlani;, il aimait ». Après avoir mangé la fortune du ménage, il se fit chapelier et ne s'occupant pas de son commerce, acheva de s'y ruiner. Là grand'mère maternelle, morte à 60 ans d'un anévrysme, était une femme forte, résignée et calme. Un oncle maternel mort à 22 ans de tuberculose pulmonaire compliquée d'une pneumonie prise au bal de l'Opéra, était un « bon garçon », intelligent, sobre et même « buveur d'eau », bien que léger et ami du plaisir comme son père. Une tante maternelle, qui est aussi la belle-mère de la malade, âgée de 62 ans, dame de compagnie, est une femme fort intelligente et dévouée pour les siens : L... lui rend justice, bien qu'elle lui soit peu sympathique et lui reproche de s'être opposée à son mariage avec son fils et d'avoir provoqué son internement. Le mari, enfin, qui est aussi le cousin germain de la malade, âgé de 3o ans, médecin-major dans l'armée, parait être un homme timide, impressionnable, faible de caractère : il est aussi morphinomane.

L'histoire des collatéraux de M°>« L... offre quelques particularités peu importantes, sans doute, mais auxquelles ce qui précède donne une certaine signification. Son frère, élève distingué et boursier d'un grand collège de Paris, a eu plusieurs prix au concours général et se destine à l'École polytechnique. Une sœur, âgée de 27 ans, est imbécile, quasi idiote, épileptique et paralytique. Une autre sœur, âgée de 20 ans, intelligente, très instruite, prépare son baccalauréat et veut entrer dans l'enseignement : elle est un peu avare, un peu jalouse, mais a bon cœur; avec ses qualités, ses défauts et la beauté du diable, elle est sûre de faire son chemin. Un autre frère est mort-né. Les époux L... n'ont jamais eu d'enfants.

Un rapide exposé de la carrière et du caractère de M^^L... montrera que ces prédispositions héréditaires, bien nettes sans être trop chargées, ont produit tous les fruits que l'on pouvait en attendre. Née à Boulogne-sur-Mer, elle fut élevée à Paris par les Dames Dominicaines de chez qui elle sortit à 19 ans munie de ses deux brevets. Pendant ses études, elle s'intéressa surtout à la littérature et à la poésie bien que, douée d'une mémoire qu'elle qualifie de prodigieuse, elle fût forte en tout. Elle passa ensuite queh|ue temps au Conservatoire oîi elle remporta une mention ho-

norable, dans l'atelier du sculpteur Millet où elle apprit le dessin, puis fréquenta l'Ecole des Beaux-Arts de Lyon où elle obtint trois premiers prix et, enfin, entra comme institutrice à l'École supérieure de filles de cette ville. Elle y gagnait 2000 francs par an et doublait ses appointements avec des leçons particulières de français, de dessin et de piano. A 23 ans, elle se maria et, dès lors, suivit son mari dans les dillérents postes qu'il occupa comme médecin militaire, notamment en Algérie et en Tunisie. Les antécédents pathologiques de notre malade sont simples: dans son enfance elle eut la variole, la coqueluche, la fièvre typhoïde. Réglée à 13 ans, elle souffrit souvent, depuis son mariage, de dysménorrhée compliquée de douleurs ovariennes assez vives. Elle n'eut ni convulsions infantiles, ni danse de Saint- Guy, ni affection nerveuse, ni aucun accident que l'on puisse rattacher à l'hystérie.

C'est en 1883, quatre ans avant son entrée à Ville-Evrard, que M™« L..., souffrant d'une cystite très douloureuse contractée en Tunisie se fit, sur le conseil de son mari et d'un autre médecin, sa première injection de morphine. Guérie après un an de traitement et revenue en France, elle continua par habitude et par goût. A la fm de la première année, elle atteignitla dose quotidienne de 10 centigrammes. Leretourdesdouleursovariennesauxquelleselle étaitdepuis longtemps sujette et une névralgie du trijumeau lui servirent de prétexte pour augmenter cette dose qui, à la fin de la seconde année, s'éleva à 30 centigrammes. Elle arriva à 75 centigramnres à la fin de. la troisième et à i gramme en 1887. C'est cette année, en août, qu'elle fut atteinte d'un anthrax de la cuisse gauche et d'autres troubles trophiques sur lesquels je reviendrai à propos des symptômes de la morphinomanie.

Guérie de ces troubles de la nutrition cutanée, M"'^ L..., que sa famille menaçait de placer dans une maison de santé, résolut de renoncer à la morphine et, sur le malencontreux conseil de son mari, se traita par la cocaïne. Au mois d'août 1887, elle s'injectait chaque jour 1 gramme de chlorhydrate de morphine auquel elle ajoutait 50 centigrammes de chlorhydrate de cocaïne. Dès lors, morphine et cocaïne devinrent pour elle des besoins impérieux qu'il fallait satisfaire à tout prix. Elle fabriquait pour s'en procurer de fausses ordonnances qu'elle signait du nom et du

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titre de son mari et se piquait plusieurs fois par jour, chez elle, dans la rue et jusque dans les laLrines publiques. Dès lors, son caractère changea et apparurent des idées de persécution. «Après trois mois de ce régime, dit M. le D'' Riu dans son certificat de placement, la malade manifesta des idées de persécution : elle prétendait que sa belle-mère s'entendait avec- les domestiques pour la surveiller, que ses parents correspondaient entre eux par les journaux; elle attribuait une signilication injurieuse ou menaçante aux moindres bruits ainsi qu'aux gestes les plus insignifiants de son mari. Elle eut des illusions et des hallucinations de la vue et de l'ouïe. Enfin, elle s'exalta, devint insupportable, proféra des menaces de vengeance et on la surprit plusieurs fois se levant la nuit pour aller sonner à la porte du pharmacien pendant que les personnes de la maison goûtaient un instant de repos. »

Cependant, la famille de L... perdit patience. Un jour qu'elle était tranquillement en train de déjeuner, elle vit entrer son mari en grand uniforme, qui lui annonça son intention de la conduire dans une maison de santé. Elle se récria, se fâcha, supplia; mais tout fut inutile : il la conduisit séance tenante au pensionnat de Ville-Evrard.

M™« L... est une femme de 30 ans, de taille au-dessus de la moyenne, naturellement maigre et, de plus, émaciée; ses traits sont réguliers et, sans être beaux, fort agréables. Elle a, comme elle le dit elle-même de sa sœur, la beauté du diable. Sa physionomie est vive, intelligente, spirituelle; il n'existe chez elle aucun stigmate physique de dégénérescence. Comme tous les morphinomanes, elle est à double face : privée de l'excitant qui lui est devenu nécessaire, elle est triste, oppressée, ne répond qu'avec une fatigue et une répugnance visibles aux questions qu'on lui pose; mais lui permet-on une injection, elle se transforme en quelques minutes, le soleil perce les nuages ; elle devient gaie, enjouée, causeuse, fait montre de son savoir et de son esprit, s'exprime avec une bonne grâce et une facilité remarquables. L...est en effet fort intelligente, d'une intelligence de femme s'entend, et elle le sait. Elle vante surtout sa mémoire que la morphine, dit-elle, n'a pas amoindrie. 11 y a quelques années, elle apprit le latin pour servir de répéliteur à son jeune frère qui entrait alors au lycée et peut encore aujourd'hui nous réciter de longs pas-

sages de Tite-Live. Elle répond assez bien aux questions que nous lui posons sur la chronologie historique et montre qu'elle sait par cœur de nombreux fragments des classiques français.

La philosophie, la morale, la politique môme ne lui sont pas étrangères et elle excelle dans le jeu des définitions. « Le sens moral, écrit-elle, est la compréhension de ce qui est honnête et juste, la résultante de l'éducation, de l'atavisme, de l'instruction, de la puissance intellectuelle qui forment la valeur intrinsèque de chaque individualité et, cela, modifié encore par l'influence des milieux et des événements de la vie humaine. » A ce galimatias, je préfère sa définition de la pudeur.vertudont elle est, d'ailleurs, totalement dépourvue : «La pudeur, dit- elle, est le voile qui laisse deviner et comprendre tout le charme,, toute la grâce de la femme : grâce du cœur, du sentiment et du corps, tout ce qui est elle, enfin. La pudeur serait bien belle représentée sous les traits d'une femme baissant les yeux, ses vêtements fussent-ils tombés à ses pieds! « Et, ailleurs, cette appréciation originale du rôle de la femme dans la société future : « La femme est un être complémentaire de l'homme et, par conséquent, différent. Elle est l'égale de l'homme, avec le charme en plus; mais mal éduquée et mal utilisée. L'émancipation de la femme passe par une période d'exagération dogmatique, la période Louise Michel; mais la femme sera assez fine, aura le sentiment du ridicule assez développé, pour ne pas en abuser lorsqu'elle l'aura obtenue et pour ne s'en servu^ que comme une arme de réserve et de défense. Au pomt de vue politique, on pourrait essayer d'une Chambre comprenant un tiers de membres féminins, ce qui aurait au moins l'avantage de faire une carrière cà nombre de vieilles filles. Peut-être y aurait-il moins de médiocrités parmi les femmes députées que parmi leurs collègues du sexe fort, parce que l'efi'ort de l'émancipation aurait mis en relief les femmes les mieux douées et les plus distinguées. »Tout cela est bien superficiel, bien prétentieux, bien féminin, pour tout dire; mais cela montre, à coup sûr, que M"'« L... est intellectuellement bien douée et que quatre années de morphinomanie à outrance n'ont pas trop émoussé son esprit.

Je ne saurais en dire autant de ses qualités morales, si jamais elles ont été bien développées. Le sentiment de la pudeur me paraît, chez elle, en dépit de la belle dehni-

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tion qu'elle donne de celle vertu assez rudinienlaire. Je lui demande si elle a du sens moral : « Ma foi, je n'en sais trop rien, répond-elle; mais j'ai au moins de la franchise .» Pieuse un moment, lorsqu'elle était cliez les Dames Dominicaines, elle a depuis longtemps abjuré ses croyances religieuses. « J'ai cru, dit-elle, tant que je n'ai eu rien de mieux à faire, pour conserver une espérance en ce monde; mais, dès que mon cœur a été pris, j'ai cessé de croire .» C'est le fait de la plupart des femmes. Ses sentiments affectifs, même à l'égard de son mari qu'elle dit cependant avoir aimé, mais pour qui elle semble avoir peu de considération, sont certainement émoussés. Elle lui pardonne difficilement son internement et en veut surtout à sa belle-mère à qui elle fait remonter toute la responsabilité de cette mesure de rigueur : « Elle me trouve, dit-elle, tous les défauts à cause de mes piqûres; elle fait ressortir tous les inconvénients que mes habitudes peuvent avoir pour l'avenir de mon mari, sans réfléchir qu'en s'en plaignant à tout le monde et en me faisant enfermer, elle le compromet bien davantage. »

Enfin, sous sa prétendue franchise et en dépit de sa loquacité, la malade est très dissimulée et comme je n'ai pas été en rapport avec sa famille qui, naturellement, ne s'adressait qu'au chef de service, je n'ai pu exactement connaître ni les idées de persécution qu'elle avait manifestées dans les derniers temps, ni les hallucinations qui les auraient accompagnées, ni les actes violents et délictueux auxquels elle se serait livrée, ni, enfin, les circonstances qui ont rendu son internement nécessaire. Elle se refuse également à me donner le moindre renseignement sur les habitudes morphiniques de son mari.

Le nommé Cab... (Valentin) que j'ai observé, il y a deux ans, à l'asile de Cadillac, est aussi un dégénéré. Son père, receveur de contributions indirectes mis à la retraite à la suite des dénonciations d'un ennemi politique conseiller général du département, est mort de péritonite par perforation après avoir souffert de coliques hépatiques. C'était un homme bon, sobre, raisonnable, intelligent et même spirituel : il avait du goût pour l'art dramatique et se plaisait à jouer la comédie de société. Sa méro, âgée de 42 ans, est nerveuse et impressionnable; mais, dit le malade, raisonnable, bonne mère et bonne

épouse : elle faisait bon ménage avec son mari. Privée de toute ressource après la mort de ce dernier, elle est aujourd'hui réduite à vivre chez d'anciens amis. Un oncle maternel est mort alcoolique. Au dire du malade et de sa mère, il n'y aurait dans leur famille ni aliénés, ni originaux, ni délinquants, ni névropathes, ni infirmes, ^etc. 11 faut, bien entendu, leur laisser la responsabilité d'appréciations aussi optimistes.

Né à Lourdes, C... fit ses études au lycée de Pau et bien qu'il fût, pour les lettres, dans les premiers, échoua à son baccalauréat : découragé par cet échec, il ne se représenta pas et se contenta du certificat de grammaire.

Sorti du collège, il songea un moment à embrasser la carrière dramatique pour laquelle il avait, comme son père, un goût décidé. A 16 ans, déjà, il avait pris, à Toulouse, des leçons de déclamation et « un grand artiste » lui avait promis, dans cette voie, un brillant avenir. Sa mère, ne jugeant la profession d'acteur m siàre m convenable, le décida à lui préférer celle de pharmacien. Il se produisit, cependant, plusieurs fois et, s'il faut l'en croire, avec succès, dans des concerts de bienfaisauce, voire même sur les planches du grand théâtre de... Besançon.

C'est à Besancon qu'il commença ses études et son stage pharmaceutiques et que, pris parle service militaire, il contracta à l'hôpital, oh l'avait fait admettre une orchite traumatique, ses habitudes de morphinomanie auxquelles vint se joindre plus tard une passion plus tenace et plus dangereuse encore, celle de la cocaïne.

C est un jeune homme brun, de taille au-dessus de la moyenne, d'une physionomie régulière, assez agréable et assez fine. Sans être précisément un débile, il est d une intelligence fort ordinaire bien qu'assez prétentieux et se croyant plus instruit et plus capable qu'il ne 1 est en réalité ; il manque surtout de précision dans l'esprit, de logique et de iugement. Son intelligence est plutôt celle d un artiste, d'un cabotin, que celle d'un homme voué à une profession libérale qui avait autrefois un caractère scientilique et qui exige, tout au moins aujourd'hui, des aptitudes commerciales. D'une faiblesse de caractère que sa mere m a elle-même signalée et dont il a aussi conscience, il est tellement paresseux que, pendant les trois mois qu il a passés à l'asile à baguenauder, se promener et péchai à la

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ligne, il n'a pas fuit le moindre emprunt à la biblioLliôque des malades, laquelle, sans être riche, renferme de quoi satisfaire, pendant ce temps, un homme instruit pour qui la lecture est devenue un besoin. Sa volonté est des moins développées et toute sa vie n'a été, jusqu'ici, qu'incertitude, contradiction et sottise. Son sens moral, ses sentiments afîecLifs, sont aussi i^udimentaires. Les rares lettres qu'il adressa à sa mère pendant sa séquestration étaient brèves, sèches, insignifiantes et il quitta l'établissement sans avoir témoigné à personne la moindre reconnaissance pour le service qu'on lui avait rendu en le guérissant d'habitudes morphiniques et cocaïniques qui l'avaient mis à deux doigts de sa perle et les égards tout à fait exceptionnels dont il avait été entouré.

M. X..., le morphiné intermittent et prudent dont il sera question plus loin est, aussi, sinon un dégénéré, bien qu'il offre des stigmates physiques et psychiques de déséquilibration, au moins un héréditaire. Son histoire pathologique serait fort intéressante et viendrait pleinement à l'appui de la thèse que je soutiens, en ce moment, après M. Pichon; mais des circonstances particulières qui m'imposent une certaine réserve professionnelle, m'obligent à la passer sous silence.

Il serait intéressant d'étudier, au point de vue qui nous occupe, l'histoire des hommes célèbres qui se sont adonnés à l'usage habituel des poisons de l'intelligence si un tel travail n'exigeait une place que je ne puis lui consacrer ici, un temps qui ne m'est pas accordé et des ressources bibliographiques qu'une bibliothèque de province ne saurait probablement me fournir. Je ne puis, cependant, résister au désir de présenter, à l'appui de ma thèse, un aperçu de la vie d'un poète et philosophe célèbre qui ne fut pas morphinomane, et pour cause, mais qui s'adonna longtemps à l'usage de l'opium : je veux parler de Coleridge.

La vie de Coleridge fut certainement celle d'un déséquilibré. Orphelin de bonne heure, il fut envoyé à l'école de Christ's Hospital de Londres où il se distingua par un caractère mobile et passionné ainsi que par un goût très vif pour la métaphysique et la philosophie. Entré à l'université de Cambridge, il fut obligé de la quitter deux ans après, en 1793, et de contracter dans un régiment de dra-

gg LES MORPHINOMANES.

"ons, un engagement que les cotisations de quelques amis' lui permirent bientôt de rompre. Après avoir publié SCS « Juvenils Poems », il projeta, avec ses amis Robert Lowoll et Southey, de fonder, dans l'IIlinois, une colonie, la Pantisocratie, où devaient régner, avec l'égalité la plus parfaite, toutes les vertus; mais les trois utopistes s'élant épris des trois sœurs, les épousèrent et renoncèrent à leur projet. Après une existence laborieuse et aeitée, marquée par des voyages, des œuvres lyriques, des incursions dans le domaine de la politique, des controverses religieuses, des conversions inattendues, la rédaction de brochures contre la Révolution française, (< portant la marque d'un esprit incapable de se fixer qui se dissipe en rêves gigantesques »,il quitta femme et enfant et alla vivre à Higbgate chez son ami le docteur Gilmann mii selon M Hector France, l'avait arraché à 1 liabitude de l'opium et sauvé de la folie. - « Envergure large, imagina ion puissante, grande élégance et grande richesse d'expression, c'eût été, dit ce critique, le premier poète de son temps si, ne faisant ni théologie m po itique il eût donné toute sa mesure.» Sa conversation était si brillante, au'une riche taverne de Londres lui payait une forte somme nour ciu'il vînt y causer le soir. Son œuvre, dit encore un critique anglais, ressemble à un palais inachevé : tout V est gigantesque, superbe; mais rien ny est complet.

l n vie de Coleridge, par sou décousu, ses contradictions, ses 'brusques revirements, son manque de suite, de lo- 'iaue d'unité, est bien celle d'un déséquilibre supérieur. Se connaissant rien de ses antécédents familiaux, je ne nuis cependant, le présenter comme un héréditaire; mai. Tf, ; à coup sûr, un facteur de dégénérescence. - Son f l àtoé Sey Coleridge, né en 1796 et mort en 840, entra à r "^verJité d'Oxford aux frais du poète Southey; maL y perdit, par son intempérance, une pension qu on r.mnlaca par une somme de 300 livres sterhng qui 1 aida e' r s\".s à Londres tandis qu'il -nvait des vers nour les Magazines. Ses poèmes où l'influence de Words- C h se faisait sentir, ne manquaient m de grâce m I^^'inalité. - Derwent (^leridge ftere du prec^

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à mettre dans les mains du clergé, ses luttes contre le principe de l'instruction obligatoire et son polyglbttisme qui lui permettait de lire couramment le français, l'italien, l'espagnol, le gallois, le hongrois, l'arabe et même le copte et le hawaïen. Il est, à coup sûr, difficile de traiter lie dégénérés de tels hommes qui, s'ils n'atteigmrent pas Ja haute renommée de leur père, se montrèrent pourtant dignes de porter son nom : ce n'en furent pas moins des héréditaires et ils héritèrent, avec ses aptitudes littéraires et poétiques, son activité désordonnée et son goût pour les querelles politiques et la controverse religieuse.

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