CHAPITRE II
SYmPTOMATOLOGlE DE LA NI O R P H 1 N 0 IVl A N I E (ÉTAT DE SATISFACTION)
„ Tout cela est bien beau : gare la fin! » (V. IIuoo, nuy Blas, acte IV, se. iv.)
GIÎNÉnALITÉS SUR LA S Y M PT 0 M ATO L 0 G 1 E ET l'évolution
Si nou§ envisageons la carrière des morphinomanes, du moment où poussés par la douleur, la curiosité ou le chagrin, ils se font ou subissent la première piqûre à celui oîi leur passion les a conduit à l'asile, à la prison ou à la mort, nous la voyons se diviser, comme le ferait une maladie constitutionnelle, en un certain nombre de périodes logiquement enchaînées entre elles et nous constatons que, comme celles d'une maladie constitutionnelle, ces périodes peuvent manquer en partie ou se succéder dans un ordre régulier de manière à constituer un cycle fruste ou complet.
La première période du cycle morphinique est celle de l'Initiation; elle comprend deux phases : dans la première, le patient, semblable au collégien qui vomit sa première pipe, n'éprouve que les désagréments de l'ivresse morphinique ; dans la seconde, à moins d'être réfractaire grâce à, uue idiosyncrasie spéciale il resent tous les bienfaits de
reiipliorie et prend goût à une drogue qu'il ne voyait, dans les premiers jours, que sous les espèces du vertige et du vomissement.
La douleur calmée, le chagrin dissipé, la curiosité assouvie, un certain nombre de sujets en restent là soit qu'ils se déclarent satisfaits et n'aient pris aucun goût à la morphine, soit qu'ils reculent à temps devant les dangers connus ou pressentis d'une passion naissante; mais beaucoup aussi, ignorants de ces dangers, fascinés par la curiosité, subjugués par l'euphorie ou pris déjà dans l'engrenage du besoin, continuent et marchent à grands pas vers la morphinomanie. Pendant cette période, toutefois, dont la durée peut être fort longue si les doses initiales ont été faibles, si le sujet s'observe et sait rester sur son appétit, si sa constitution, surtout, est saine et son genre de vie confortable, les avantages que procure le poison masquent les inconvénients attachés à son usage : morphine et organisme font encore bon ménage ; c'est alors qu'on voit les amateurs s'applaudir d'avoir découvert un moyeu simple et peu coûteux d'être toujours frais et dispos, d'accroître la somme de travail et d'intelligence dont ils étaient capables et préconiser une pratique dont ils se trouvent si bien. C'est la période de ce que Thomas de Quincey appelait les « voluptés de l'opium », pendant laquelle, assis dans une chambre bien close de son cottage, entre une jolie servante et une table chargée d'une carafe de laudanum, il passait des nuits délicieuses, « loin du monde et loin du bruit », comme dit la romance, à lire KanL, qu'il comprenait encore et à faire ces travaux d'érudition qui, en dehors de son opiophagie , auraient suffi à illustrer sa luémoire. C'est la lune de miel du morphinisme.
11 en est, cependant, qui, avant de devenir des morphinomanes convaincus, passent par une période intermédiaire entre celle de l'initiation et celle du morphinisme habituel et sans frein : ce sont les « morphinisés » de M. Pichon. Le mot n'est peut-être pas très heureux; car tout homme ou tout animal qui prend ou à qui l'on administre de la morphine à des doses et pendant un temps quelconques est un morphinisé; mais le fait qu'il a la prétention d'exprimer est vrai. Les morphinisés sont des morphinomanes hésitants; bien qu'attirés par le poison, ils en connaissent les dangers et y goûtent comme le chat
SYMPTOMATOLOGIE DE LA MORPniNOMANIE. ^tl
un bol de lait trop chaud, avec prudence et à petits coups. Comme le dit M. Pichon, ils jouent avec le feu.
Des morphinomanes hésitants, quelques-uns se maintiennent presque indéfiniment dans ces limites : c'est le petit nombre. D'autres, par un effort de volonté, mais non sanslutte et rechutes, ou sous l'influence d'un heureux changement d'existence, renoncent définitivement à leurs dangereuses pratiques. Mais beaucoup, insensiblement entraînés par l'habitude ou décidés par quelque chagrin violent et sans remède, franchisseutlafrontièredela morphinomanie.
Du morphinisme habituel, en effet, k la morphinomanie il n'y a qu'un pas, qui est bien vite franchi. La morphinomanie est le besoin de prendre de la morphine compliqué de la nécessité d'en augmenter indéfiniment la dose. Jusque- Icà, le morphinique prenait sa morphine par habitude et par plaisir, n'en éprouvait aucun effet fâcheux, bénéficiait même de son heureuse influence et pouvait en abandonner l'usage, sinon sans peine, au moins sans une trop vive souffrance; sa constitution n'était pas altérée et ses fonctions restaient normales. Dès lors, la morphine devient un besoin et cesse d'être un plaisir : le morphinomane y recourt, non plus pour se créer un état d'esprit agréable, mais pour ne pas souffrir et rester à la hauteur de ses occupations; il doit en augmenter la dose, non seulement pour retrouver l'ombre du bien-être initial qui s'éloigne de plus en plus à l'état de souvenir, mais pour échapper à un malaise intolérable. Alors que le morphinique à la période précédente était un gourmand choisissant ses aliments, mangeant à ses heures, savourant les bonnes choses placées sur sa table et jouissant, à la fois, des plaisirs du palais délicatement flatté et de ceux d'une heureuse digestion, le morphinomane est un affamé que la nourriture la plus abondante ne saurait satisfaire et qui ne mange que pour échapper aux tortures de la faim. C'est alors que l'on voit, et je reviendrai sur ce point, certains sujets déployer des trésors d'imagination ou pousser les doses à leurs extrêmes limites pour retrouver cette « virginité morphinique » qui, pas plus que celle de l'âme et du corps, ne saurait se refaire, alors que d'autres avec des prodiges de courage et d'énergie entament contre la morphine une lutte dans laquelle, nouveaux Sisyphes, ils sont toujours combattants et toujours vaincus.
LES MUUI'IIINOMANES.
Arrive, enfin, la période cachectique fertile en accidents qui lui mériteraient le nom de période psychiatrique et médico-légale, l^enom ant à la lutte, les patients donnent tête baissée dans leur destinée et tombent dans une cachexie physique et mentale irrémédiable. Leur déchéance intellectuelle, les troubles psycbo-sensoi'iels qui peuvent éclater à la suite d'un excès plus considérable que les autres, d'une période d'abstinence forcée, d'un trouble concomitant des fonctions organiques, d'un essai intempestif de traitement par l'alcool ou la cocaïne, leur ouvrent quelquefois les portes d'un asile d'aliénés, à moins que l'obnubilation de leur sens moral, le besoin impérieux de se procurer un poison devenu le plus nécessaire des aliments, ne les entraînent à des actes délictueux et ne les amènent sur les bancs de la police correctionnelle. A cette période, l'histoire du morphinisme se confond avec celle de l'alcoolisme chronique. Dans certains cas, enfin, la cachexie morphinique, dont je donnerai plus loin le tableau clinique, se termine par la mort.
. Telle est, en quelques mots, la carrière des morphinomanes dont on peut résumer comme il suit et sous forme de tableau synoptique, les différentes phases successives.