PÉRIODES SUCCESSIVES DE LA MORPHINOMANIE
Période d'initiation : Phase d'iaLoxication. Phase d'euphorie. Période de morphinisme inlei'miltenl (morphinomanes liésitants), niorphinisés de Pichon.
Période de morphinisme habituel.
Pf'.riode de "morphinomanie.
'Période de cachexie (psychiatrique et médico-légale).
Ainsi que je l'ai dit, certaines de ces périodes peuvent manquer, soit que le malade guérisse à l'une quelconque d'entre elles, soit que la seconde, par exemple, fasse défaut et que le patient se précipite sans hésiter de la première dans la troisième. Elles sont souvent interrompues, aussi, par des tentatives de guérison spontanées ou imposées au malade par ses proches, avec ou sans internement dans un asile; et ces tentatives sont fréquemment suivies de rechutes ou entravées par de graves accidents dus à une diminution trop rapide ou à une suspension trop Itrusque des doses, accidents dont l'importance est telle que, bien
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qu'ils fassent partie de la symptomatologie de la morphinomanie, je les décrirai dans un chapitre spécial.
Teclinique de la morpliinomanie et mœurs des morphinomanes.
Mais, avant de passer à l'analyse symptomatologique des différentes périodes de la morpliinomanie dont je viens d'indiquer succinctement le caractère et le mode de succession, il me reste à dire quelques mots de la technique suivie par les morphinomanes, c'est-à-dire dés lieux d'élection où ils font leurs piqûres, des doses qu'ils emploient et des procédés souvent fort ingénieux auxquels ils ont recours pour se refaire ce qu'on a assez justement et assez spirituellement appelé une « virginité morphinique
Les morphinomanes choisissent généralement pour siège de leurs piqûres les parties les plus accessibles de leur corps; aussi voit-on leurs bras, leurs cuisses, leursjambes, leur poitrine et leur ventre couverts de lésions tout à fait caractéristiques sur lesquelles j'aurai à revenir en m'occupant des troubles trophiques cutanés qu'entraînent celles-ci et du diagnostic de la raorphinomanie. Encore, dans ces régions mêmes, ne piquent-ils pas au hasard : l'expérience leur apprend bientôt à connaître et à éviter les points oi^i se trouvent des veines superficielles dont la lésion déterminerait une hémon-agie peu abondante, il est vrai, mais gênante et des rameaux nerveux dont la piqûre produirait une vive douleur. Il est, par exemple, à la face externe des cuisses, des régions presque insensibles, alors que quelques centimètres k côté il s'en trouve d'autres douéos d'up.^ exquise sensibilité. Cette règle, toutefois, n'est pas absv.lue: l'on conçoit que de jolies mondaines ou des prostituées d'un certain rang ne se soucient pas de tatouer leur devanture de stigmates qui, tout en accusant leurs habitudes vicieuses, leur feraient perdre une partie de leurs charmes et se livrent à une gymnastique savante pourlocaliserleurs injections sur les parties de leur personne moins exposées dans l'exercice de leurs prérogatives conjugales ou de leurs devoirs professionnels aux regards de leurs maris ou de leurs clients' .
1. Les iiioi-pliinoinanos sapcrçoiventdo suite do oos petits ai'ciiloiits • la mjuro .luM.! voino est limri.WliaKMiicut suivie, pendant lo passade do 1 injection, ,\ nnr. douleur In ulanti! et d'une sensation d'ivresse vorli.nueuse caractonstupio; celle d'un ranuisoulc nerveux délerniino nue dou-
Les doses employées par les niorpliinomanes et leur progression sont des plus variables : tel, prudent et soigneux de sa santé, se contente pendant des mois et des années de doses journalières inférieures à 15, 10 ,5 centigrammes même et suspend ses injections, les restreint ou leur substitue l'opium ou le laudanum dès qu'il se sent entraîné à les dépasser; tel autre, insouciant, imprévoyant ou ignorant du danger et voulant à tout prix retrouver les sensations exquises qui l'avaient d'abord charmé, puise sans compter dans son llacon et atteint en quelques mois, en quelques semaines, parfois, une ration qui excite la stupéfaction des personnes ignorant les phénomènes d'accoutumance propres à certains toxiques et notamment à celui qui nous occupe. Cab.., le jeune pharmacien dont j'ai déjà parlé et dont je parlerai encore, s'injectait chaque jour, au bout de deux ans, 3 grammes de chlorhydrate de morphine auxquels il joignait, à la fin, autant de cocaïne; mon malheureux ami ledocteur P..., dontje mentionnerai dans le chapitre de Médecine légale la lamentable histoire, était parvenu aux mêmes doses et un employé de l'Hôtel de Ville de Paris dont parle M. le professeur Regnard et que j'ai moi-môme connu, M. C..., s'injectait chaque jour .SBi-ji-iO de sel morphique dissous dans 150 grammes d'eau. Mais la plus forte dose qui ait été signalée est celle de 9 grammes que M. Pichon a relevée chez un de ses malades.
M. Pichon a tenté de réunir sous forme de tableau statistique les données que lui ont fournies ses observations sur la question quinous occupe. Voici le résultat de ses recherches :
Malades absorbant
iO centigrammes.
2 cas.
20 à 30 — 30 il 40 — 40 à 50 — 50 à 1 gramme.
1 gr. à 1,3(1
2 gr. à 3
120 cas.
leur lauciiiîUilo (pii iri-ulic vciiio est, 011 ijulru, suivif
SYMPTOMATOLOGIE DE LA MORPHINOMANIE. 31
A de semblables doses, l'habiliide de la morphine devient un véritable luxe capable de ruiner ceux qui s'y adonnent et les mettant hors d'état de se procurer le bien-être et la nourriture qui pourraient seuls compenser, dans une certaine mesure, les eiïels désastreux de l'intoxication et retarder la cachexie qui en est la suite fatale. Le malade de M. Regnard payait la morphine en solution 2 francs le gramme et, comme il en consommait environ 1 kilogramme par an, son vice représentait pour lui une dépense annuelle de 2 000 francs; aussi y avait-il mangé ses économies et portait-il chez le pharmacien la majeure partie de son traitement d'employé. M. Motet a rapporté le cas d'une dame qui avait pris chez son pharmacien 1500 grammes de morphine. Chez plusieurs des malades de M. Pichon, ces quantités ont encore été dépassées : l'un d'eux, étudiant en médecine, lui avoua après guérison avoir absorbé 4 Idiogrammes de morphine en cinq ans. Un autre en avait pris 3 kilogrammes dans le même laps de temps.
Abstraction faite des doses employées et des quantités consommées chaque jour, les habitudes des morphinomanes varient beaucoup selon leur caractère et la tournure de leur esprit. Beaucoup ne confieraient à personne le soin de préparer leurs solutions et possèdent tout un attirail de balances, de seringues et de flacons à la manipulation desquels ils consacrent un esprit d'ordre et de méthode dignes d'un meilleur emploi; il en est même, aujourd'hui que les pratiques microbicides se sont répandues dans le grand public, qui, sans appartenir aux professions médicales, désinfectent avec le plus grand soin les instruments dont ils se servent. Mêmes différences à l'égard du nombre et de la distribution des piqûres: celui-ci tient pour les injections rares mais abondantes; celui-là, au contraire, se pique à tout bout de champ, comme le malade de M. Regnard, qui se faisait trente-cinq injections par jour. La plupart, cependant, surtout dans les rangs élevés de la société, éprouvent le besoin de se remonter par une injection copieuse au moment de paraître en public et de payer de leur personne: le professeur, avant ses cours; le médecin, avant de partir pour sa tournée de visites; l'adminislr.-ireur, l'homme poliliquc, avant de se rendre à la <>lianibrc ou au Conseil. Mais dans les périodes avancées de la morphinomanie, le malade se pi(iue partout et lou-
jours dès que le besoin s'en l'ait sentir: dans la rue, il entre dans une allée ou un urinoir; au milieu d'un cercle d'amis ou d'auditeurs, il s'absente sous un prétexte quelconque et se réfugie dans sa chambre ou dans les cabinets; le besoin est alors si impérieux qu'il échappe à toute règle, à toute discipline.
Parvenu à cette période où la piqûre n'est plus qu'un plaisir négatif, c'est-à-dire la cessation d'une soulfrance, le morphinomane, comme la fille de Jephté, pleure sa virginité et s'écrie avec le poète :
Félicité perdue qui ne peut revenir,
Que n'ai-jc, en te perdant, perdu le souvenir?
Aussi met-il tout en œuvre pour rappeler l'ombre des voluptés éteintes et se refaire ce qu'on a si justement appelé une « virginité morphinique » : tel le vieux débauché obligé de recourir à la fustigation, à l'électrisation et à d'autres procédés bien connus de technique libidineuse, pour retrouver quelques vestiges des jouissances de la jeunesse et de l'âge mur. .
Certains de ces procédés sont ingénieux. Les plus simples sont le massage de la partie piquée et la compression des veines, suivie de décompression rapide ; mais le plus énergique, bien que le plus dangereux, est l'injection directe delasolutionmorphinique dans les veines. Ce procède dont il est inutile de signaler les dangers à un public mc^dical, détermine une sensation de vertige, des bouffées de chaleur à la tête, une sorte d'ivresse qui rappelle de bien loin, li est vrai, et pour un temps bien court, les sensations qui suivaient les premières injections. M. Pichon a connu un médecin qui se pratiquait des injections umquement dans la veine médiane : il y trouvait le double avantage d un certain bien-être et d'une notable économie de morphine.
PHEMIÎÎRE PÉRIODE
Période d'initiation. - Enpborie inorpliinique-
Généralement, les .effets des premières injections de morphine sont ceux d'une intoxication légère tels que
SYMPTOMATOLOGIE
DE LA MORPHINOMANIE.
nous les ont fait connaître les recherches classiques de Trousseau et Bonnet : vertiges, nausées avec ou sans vomissements, céphalalgie, somnolence, soif et sécheresse de la bouche, prurit cutané, etc. Ces accidents, qui ont au moins le mérite de détourner nombre de gens de l'usage habituel des opiacés, sont sans gravité et se ^dissipent en quelques heures; parfois, cependant, sous l'influence d'idiosyncrasies obscures et peut-être d'une certaine autosuggestion, ils revêtent des allures plus alarmantes.^ Un asthmatique que cite Calvet dans sa thèse fut pris, à la suite d'une injection de 5 milligrammes, d'angoisse précordiale, de vertiges, de palpitations qui inspirèrent quelque inquiétude à son entourage et flt reparaître le lendemain une dose de 2 milligrammes etdemi seulement.
Ces épreuves d'initiation sont cependant épargnées à certains sujets réfractaires, comme l'avocat distingué, M.Paul X..., dont M. Marandon de Montyel a rapporté l'intéressante histoire, aux effets de l'ivresse morphinique. Après avoir dit, dans ses Confessions, comment, torturé depuis vingt et un jours par une névralgie rhumatismale de la tête, il fut amené, sur le conseil d'un camarade de coUège rencontré par hasard, à acheter pour vingt-quatre sous de teinture d'opium à un pharmacien d'Oxford-Street doué « d'une figure aussi sotte qu'on peut s'y attendre, à Londres, un dimanche pluvieux, de la part d'un apothicaire appartenant à la race des mortels », Thomas de Quincey raconte qu'une heure après avoir absorbé la dose prescrite, les douleurs avaient dispai^u. « Une heure après! s'écriet-il. Ciel! quel changement! quelle révolution! Comme mon esprit fut réveillé jusqu'en ses profondeurs ! Quelle apocalypse d'un monde entier se déploya devant moi! Ma souffrance avait disparu; mais c'était à mes yeux une vétille. Le résultat négatif était perdu dans l'immensité des effets positifs qui s'étaient réalisés devant moi, dans l'abîme de volupté divine qui m'était soudahi révélé. C'était bien une panacée, une cpd£p|j.a-/cov vyitcvtei; (remède qui efface toute trace de soucis) pour toutes les souffrances humaines. C'était le secret du bonheur et ce secret, sur lequel les philosophes ont discuté pendant tant de siècles, se dévoilait tout à coup. Désormais le bonheur s'achèterait un penny; on le transporterait dans la poche de son habit; des extases portatives pourraient être enfermées dans une
bouteille d'une pinte et la paix de l'esprit s'expédierait par la diligence ! »
Ce tribut de malaise payé, au bout de quelques jours, les phénomènes toxiques proprement dits disparaissent et cèdent la place à un e'tat d'àme tout particulier que Fiedler a heureusement nommé euphorie, appât trompeur, piège décevant qui fait tout le danger de la morphine, explique l'attraction que cette drogue exerce sur les intelligences les plus hautes et les plus cultivées et la rapproche du gaz hilarant d'Humphry Davy, du chloroforme et, surtout, de l'éther. Quels sont donc les effets psychiques de l'opium en général et spécialement de la morphine ? En quoi consiste cette euphorie? C'est ce que je vais essayer de faire comprendre en recourant aux descriptions des auteurs, à celles de de Quincey surtout, qui les a merveilleusement décrites et en cherchant dans mes souvenirs les traces de mes propres observations.
« 0 juste, subtil et puissant opium! Aux cœurs des pauvres et des riches, aux blessures qui ne guériront jamais, aux angoisses désespérées « qui donnent à l'esprit « des tentations de révolte )\ tu apportes un baume adoucissant. Éloquent opium, avec ta rhétorique irrésistible, tu dissipes les projets de fureur; tu rends, pour une nuit, à l'homme coupable les espérances de la jeunesse et tu laves le sang de ses mains; tu fais oublier à l'instant à l'orgueilleux « les injustices restées sans réparation et les outrages « restés sans vengeance )>. 0 juste et ineffable opium, tu cites àla chancellerie des rêves de faux téuioins pour faire triompher l'innocence, tu confonds le parjure, tu mets à néant la sentence des juges iniques. C'est toi qui, avec le musée des images évoquées dans le cerveau, bâtis dans le sein de la nuit des cités et des temples qui défient l'art de Phidias et de Praxitèle, les splendeurs de Babylone et d'Hécatompyios! toi qui, dans « l'anarchie du sommeil a qui rêve », fais surgir à l'éclat du soleil les images des beautés depuis longtemps ensevelies, les ligures bénies du foyer domestique en les purifiant des souillures de la tombe. Toi seul fais de tels présents à l'homme : c'est toi qui possèdes les clefs du Paradis, ô juste, subtil et puissant opium ! »
En dehors de cette invocation dont le lyrisme ne va pas sans quelque obscurité, de Quincey nous donne, en dille-
SYMPÏOMATOLOGIE DU LA MORPIUN^OMANIB. 55
rents endroits de son ouvrage et surtout dans lo chapitre intitulé « les Plaisirs de l'opium » que suivra, hélas! celui des « Tortures de l'opium », des renseignements a la fois très précis, très pittoresques et très vrais, sur les états d'àme que détermine l'ingestion de cette substance et dont l'ensemble mérite le nom d'euphorie.
Et d'abord, il cherche à justifier l'opium du reproche d'engourdir, d'obnubiler sous le voile d'une lourde et épaisse somnolence, les facultés intellectuelles^: oinum non facit semper clormire; il ne produit cet effet qu'à faible ou très forte dose et rarement à celles qui produisent l'euphorie. Il raconte, sous une forme humoristique, à l'appui de cette assertion, la manière dont il employait son temps le jour où il s'était permis l'usage de son « juste, subtil et puissant opium ».
Comme le duc de Norfolk disait : « Lundi prochain, si Dieu le veut et si le temps le permet, je me griserai », Thomas de Quincey avait, au début, soigneusement réglé les époques et les circonstances, qu'il avait soin de choisir agréables, de ses débauches d'opium: il en prenait, alors, le samedi soir, une fois toutes les trois semaines, rarement plus souvent. Ce jour-là, il se rendait généralement à King's Théâtre qui était l'Opéra de Londres. C'était le beau temps de la Grassini qui, depuis, gorgée de l'or anglais, devait, à la grande indignation des insulaires, quitter Londres pour Paris et s'attacher à la fortune ainsi qu'à la personne de Napoléon. « Sa voix, dit-il, leplus riche des contraltos, me ravissait au delà de tout ce que j'avais entendu. L'orchestre était remarquable par sa douceur, sa mélodie, sa force et bien supérieur aux autres orchestres anglais. Je frémissais d'un plaisir toujours nouveau en entendant la voix angélique de la Grassini. Je frémissais de plaisir, à ma place, en entendant sa radieuse épiphanie; je me levais, incapable de me tenir en repos, quand sa voix céleste, suave comme le son de la harpe, chantait son entrée dans le Threttanelo, Thritanilo, du prélude*. Les chœurs étaient divins et quand la Grassini apparaissait, comme cela arrivait souvent, et qu'elle répandait les trésors de son Pime passionnée dans le rôle d'Andromaque sur la tombe d'Hector,
l. ÔpcTTâvsXo) - OpfrSvtAd)- Onnmatopc'o par laquoUo Aristoiih.ino roi)ré.scntc lo son de la i)hnriiii(iiio antiiiiio im do i|uol(iiio autre iustriimeut do musique grec aualoguo à la liai'pe niodorno.
LES MOHIMIINOMANES.
je me demande si parnii les Turcs à quiToinum a ouvert le paradis, il s'en trouve un qui éprouvât seulement la moitié de mon plaisir. «
D'autres fois, renonçant au théâtre, de Quincey partait le samedi soir, après avoir pris son opium et, en vrai noctambule, errait toute la nuit dans les innombrables et interminables rues de Londres, s'arrêtant dans les marchés, sur les places, dans tous les endroits où les pauvres vont, ce jour-là, dépenser leur salaire. Plein de sentiments sympathiques pour les misérables, se souvenant des tristes jours de sa jeunesse où, dépourvu de toute ressource et chassé de la maison paternelle, il battait le pavé, couchait sous le porche des églises, n'ayant pour toute affection que celle de la malheureuse Ann, il s'intéressait aux besoins et aux plaisirs du peuple, devinait les pensées des gens qu'il croisait dans sa course aventureuse et ces promenades l'entrahiaient quelquefois à de grandes distances; « mais le mangeur d'opium est trop heureux pour s'apercevoir que le temps marche Plus d'une famille, dit-il, s'est arrêtée devant moi pour discuter les voies et moyens, l'état du budget, le prix des articles de ménage. Peu à peu, je me familiarisai avec les désirs, les embarras, les opinions du peuple. Parfois j'ai pu entendre des murmures de mécontentement ; bien plus souvent, l'attitude de ces gens, leur physionomie, leur langage, exprimaient la patience, l'espoir et la tranquillité. Je dois dire qu'en général ilm'en restait cette impression totale que les pauvres ont bien plus de philosophie pratique que les riches et font preuve d'une résignation plus docile à l'égard de ce qu'ils considèrent comme des maux sans remèdes ou des pertes irréparables. Partout où j'en trouvais l'occasion, lorsque je pouvais le faire sans être indiscret, je me mêlais à leur société, je donnais mon opinion sur le sujet de leur entretien et, si elle n'était pas toujours discutée raisonnablement, elle était toujours accueillie avec bienveillance. Lorsque le salaire reçu ou attendu était plus élevé qu'à l'ordinaire, si le prix du pain de quatre livres avait baissé, si l'on s'attendait à une diminution du beurre ou des oignons, j'étais content; si le contraire arrivait, je tirais de l'opium des motifs de consolation: « l'opium est comme l'abeille qui puise inditleremment ses matériaux sur les roses et dans la suie des cheminées; il peut subordonner
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tous les sentiments à une dominante commune qui en est la clef musicale ».
L'opium ne produit donc pas nécessairement l'inertie intellectuelle et l'indifférence morale, puisque l'opiophage peut encore, sous son influence, goûter les jouissances esthétiques, s'intéresser au sort de ses semblables et se livrer à des exercices de philanthropie sentimentale qui auraient, je le crains, moins de succès auprès des foules gouailleuses et défiantes de nos capitales modernes; mais c'était encoi'e le bon vieux temps. Notons aussi que de Quincey, à cette époque de son histoire, ne se livrait aux douceurs de l'opium qu'à de longs intervalles. Il en va tout autrement avec un usage continuel et journalier de cet agent. En dépit de ses dispositions bienveillantes, dont la charmante histoire du Malais est un touchant témoignage, notre auteur avoue que les théâtres et les marchés ne sont pas les endroits que hante de préférence le mangeur d'opium et qu'il préfère encore la solitude « lorsqu'il est au plus haut point de son état divin de volupté ». A ce degré, les foules l'obsèdent, la musique elle-même lui paraît sensuelle et grossière; il cherche naturellement la solitude et le silence comme conditions indispensables « de ses paroxysmes ou de ses rêveries d'une profondeur infinie ». Aussi Thomas s'accordait-il souvent, les soirs d'opium, le plaisir d'une rêverie solitaire : « Il m'arriva plus d'une fois, dit-il, par une nuit d'été, de m'asseoir à une fenèti^e ouverte d'où la vue s'étendait sur la mer à plus d'un mille, en même temps que je pouvais jeter un regai'd presque circulaire sur une grande cité située à peu près à la même distance : je restais à cette fenêtre du coucher du soleil à son lever et j'y passais toute la nuit sans faire un mouvement, comme si j'avais été gelé, sans avoir conscience de moi-même, comme d'un être distinct, dans la scène variée qui se déployait au-dessous de moi. Cette scène avec tous ses détails se réalisait assez souvent pour moi sur la belle colline d'EgerLon. Vers la gauche, s'étendait la ville aux langues variées : Liverpool; vers la droite : c'était le fourmillement de la mer. Ce tableau était, on quelque sorte, la reproduction symbolique de ce qui occupait mes rêves. La ville de Liverpool représentait la terre avec ses chagrins et ses tombeaux, reculés au demi-plan, mais toujours à portée de la vue et dans les
limites de la mémoire; l'Océan, avec son éternel et doux balancement sur lequel planait un calme alcyonien, pouvait représenter assez exactement l'intellif^ence et la manière dont elle se berçait alors. 11 me semblait, en effet, que j'étais éloigné pour la première l'ois, séparé du grondement sonore de la vie; que la lièvre, la bataille, le tumulte étaient suspendus; qu'un rêve garantissait au cœur le soulagement et que les espérances semaient des lleurs dans les sentiers de la vie et se réconciliaient avec la paix qui règne sur les tombes ; les mouvements de l'intelligence s'accomplissaient aussi aisément que ceux du ciel et toujours ce calme alcyonien sur toutes les angoisses, cette tranquillité qui, loin de paraître le résultat de l'inertie, semblait l'elTet d'antagonismes puissants et d'énergies sans limites. »
Plus tard, de Quincey en vint à prendre du laudanum chaque jour et par verres. Retiré dans un cottage habité avant lui par.Wordsworth, situé dans l'étroite et aimable vallée de Grasmere, à dix-huit milles de la ville la plus proche, il vivait très retiré, partageant son temps entre l'étude et la rêverie. C'est l'hiver avec ses charmes que connaissent seuls les esprits discrets et studieux, le coin du feu, les lumières allumées cà quatre heures, les longues soirées de travail, le tapis de foyer bien chaud, une jolie main pour servir le thé, les rideaux tombant cà gros plis sur le plancher, pendant qu'au dehors le vent hurle et la pluie bruit :
El, semblent crier à toutes les portes et à toutes les fenêtres. Comme s'ils voulaient confondre le ciel et la terre; Mais ils ont beau faire, ils ne trouvent pas la moindre entrée, Aussi notre repos n'eu est que plus doux sous les voûtes massives.
[Le chcUeau de V Indolence.)
C'est là, dans une bibliothèque garnie de cinq mille volumes, « le seul article, dit-il, sur lequel je sois plus riche que mes voisins », auprès d'un bon feu, entoure de meubles simples et modestes, « comme il convient au cottage sans prél,ention d'un lettré », entre une théière toujours bouillante de huit heures du soir à quatre heures du nuitin et une carafe de cristal pleine de laudanum à la couleur de rubis, cà côté d'une jeune et jolie gouvernante, les yeux sur un volume de métaphysique allemande, que notre phi-
SYMPTOMATOLOGIE DE LA MORPHINOM ANIE.
losophe passait de délicieuses soirées pendant que la pluie battait avec fureur contre les vitres et par un temps si noir « qu'on n'aurait pas vu sa main en la plaçant entre ses yeux et le ciel ». Mais c'est dans le texte qu'il faut regarder ce tableau d'intérieur empreint d'une douce, grave et savante volupté.
Thomas de Quincey est le grand peintre des états d'âme déterminés par l'opium. Après lui, M. Ch.Richet qui, à l'esprit scientifique le plus rigoureux joint les dons de l'imagination la plus brillante, a tenté une description des rêveries de l'opium avant que l'accoutumance en ait fait disparaître le charme mystérieux et fugitif.
« Une demi-heure ou une heure après qu'on a pris de l'opium, dit M. Richet, on ressent une légère excitation, un sentiment général de vivacité et de satisfaction qui est bientôt remplacé par une véritable somnolence et un état de rêvasserie plutôt que de rêve. On éprouve un certain plaisir k s'abandonner et l'on se laisse envahir par une douce torpeur : les idées deviennent des images qui se succèdent rapidement sans qu'on veuille faire d'efl'orts pour en changer le cours. Tant que l'intoxication n'est pas profonde, cet effort est encore possible. On sent qu'on va s'endormir; mais que, si l'on voulait secouer sa paresse, on pourrait encore triompher du sommeil. Peu à peu, cependant, les jambes deviennent de plomb, les bras retombent presque inertes, les paupières appesanties ne peuvent plus rester soulevées. On rêve, on divague et, néanmoins, on ne dort pas; la conscience extérieure qui nous environne n'a pas dipparu. Les bruits du dehors, le tic tac de la pendule, le roulement des voitures, sont obscurément perçus; mais il semble que ces bruits nagent dans le brouillard et qu'une autre personne soit à les entendre. Le Moi actif, conscient, volontaire, n'existe plus et l'on s'imagine qu'un autre individu est venu le remplacer. Peu à peu, tout devient plus vague, les idées se perdent dans une brume confuse, on est devenu tout immatériel, on ne sent plus son corps, on est tout pensée. Cette pensée va voltigeant, pour ainsi dire, de plus en plus brillante; mais, aussi, de plus en plus confuse. Puis, le monde extérieur disparaît: il n'y a plus qu'un monde intérieur, quelquefois tumultueux, délirant et provoquant une agitation fébrile, quelquefois, au contraire et le plus souvent, calme et tranquille, s'abîraant dans un dé-
licieux sommeil. Ce qui fait le charme de cet état, c'est qu'on se sent dormir. Le sommeil est intelligent et se comprend lui-même: aussi les heures passent-elles avec une merveilleuse l'apidiLé. Le matin surtout, à cette heure où l'opium paraît avoir épuisé son action tandis que, en réalité, il a conservé toute sa force, le sommeil a un charme incomparable. L'intelligence, dégagée de tout lien terrestre, semble re'gner dans un monde d'idées tranquilles et sereines. C'est là une ivresse toute psychique, bien supérieure à celle de l'alcool, à celle du hachisch; car si le hachisch donne quelques heures la folie, l'opium donne le sommeil et il n'y a pas de bienfait comparable à celui-là. »
Georges T...., le buveur d'opium de la Charité dont M. Luys a publié l'autobiographie, s'exprime en termes analogues, bien que moins littéraires: «Un quart d'heure après avoir fumé, dit-il, je ressentis dans tout le corps un bien-être inexprimable ; il me semblait que j'étais plongé dans un bain de lait tiède, dans du coton. Toutes les indispositions physiques disparaissaient; les organes ne fonctionnent plus; le corps est insensible à la fatigue; l'esprit seul reste souverain et semble débarrassé de la bête (voyez X. DE Maistre). On éprouve alors une grande exaltation, bien supérieure et bien plus agréable que celle produite par l'alcool. La mémoire est parfaite : ou se souvient facilement des choses que l'on avait oubliées depuis longtemps. Par exemple, la musique savante que l'on n'a entendue qu'une fois se retient peu et se comprend difficilement: après avoir fumé l'opium, on se souvient des airs dont on avait perdu le souvenir et l'on pourrait fredonner des actes entiers d'opéras qu'on n'avait entendus qu'une fois et qu'on avait à peine compris à une première audition. On lit sans fatigue les ouvrages les plus sérieux et l'on comprend facilement les dissertations les plus embrouillées. Avant de prendre l'opium, je lisais les œuvres des philosophes des xvii<=et xviii" siècles; mais, comme mon esprit était naturellement paresseux, ces lectures élaientpour moi un travail et me fatiguaient vite : après avoir fumé, ces mêmes lectures étaient pour moi un plaisir et j'y rencontrais des beautés que je n'avais pas remarquées à la première lecture. >) , ,,. .
« Après avoir fumé l'opium, on préfère être seul, 1 imagination pouvant faire voir des choses plus agréables que
SYMPTOMATOLOGIE DE LA MORPHINOMANIE.
n'importe quelle lecture ou n'importe quelle réalité. Lorsqu'on ne peut être seul, la conversation devient un véritable plaisir : j'ai passé des nuits à causer avec des amis et il m'arrivait de parler pendant des heures consécutives sans éprouver la moindre fatigue et sans m'interrompra pour chercher un mot ou une expression propres a rendre ma pensée. »
« Après avoir fumé, la femme vous devient absolument indifférente, la diflerence des sexes ne semble pas exister. Une fois en dix-huit mois, j'ai essayé de voir une femme; mais je ne suis arrivé à rien qu'à un grand dégoût: »
Comparons maintenant l'euphorie consécutive à l'ingestion de l'opium à celle qui succède aux ingestions de morphine et laissons d'abord la parole aux sujets capables de traduire leurs impressions :
« Deux minutes après la piqûre, me dit M^^e L...., ma malade du pensionnat de Ville-Évrard, je sens une détente nerveuse, je me trouve en bonne santé, capable de travail, d'efforts intellectuels; mais, pour accroître l'intensité et la durée de. l'influence bienfaisante du médicament, j'ai soin de réduire au minimum mon activité physique. L'action excitante de la morphine rappelle celle du café. Dans les premiers temps, je me suis piquée pour écliapper aux douleurs de monovarite et, aussi, aux ennuis dont j'étais accablée: je n'ai pas tardé à m'aperce voir que la piqûre produisait un état agréable tout particulier caractérisé par une grande tranquillité d'esprit et le pouvoir de juger plus froidement, comme plus sainement, les choses qui nous intéressent. La piqûre du soir, qui avait lieu vers dix heures, n'augmentait pas la durée du sommeil; mais le rendait plus agréable. Loin d'altérer la santé générale, la morphine ferait plutôt engraisser à cause du far-nienle auquel elle dispose. (La malade est maigre comme un clou: que serait-ce si elle ne se morphinisait pas?) Au reste, je me trouve à l'apogée de mes facultés intellectuelles et je ne suis devenue ni égoïste (!), ni indifférente : je me sens plutôt portée à la bienveillance et au dévouement. »
Rien que renfermant quelques observations justes, cette appréciation est d'un à peu près bien féminin et L... s'illusionne grandement sur l'intégrité de ses facultés intellectuelles et morales : elle semble aussi ignorer que beaucoup d'égoïstes sont les plus bienveillants des mortels.
G... Valenlin, qui, en sa qualité de pharmacien, s'est quelque peu frotté de style et de méthodes scientifiques, est un peu plus précis : « En dehors du plaisir négatif résultant de la suppression de mes douleurs névralgiques, je trouvais, dit-il, à m'injecter de la morphine un plaisir positif, caractérisé par une sensation de bien-être indéfinissable, une indilTérence presque absolue aux chagrins, une suractivité intellectuelle me permettant de travailler avec plus de fruit et de suivre mes cours avec plus d'intelligence. La nuit, bien que je ne dormisse pas, s'écoulait rapidement au milieu de réminiscences agréables. »
Comme l'opium, la morphine est un agent à la fois anesthésique et hyperesthésique, calmant et excitant. Elle calme les douleurs physiques et morales et excite, à la dose et dans les conditions d'absorption convenables, les facultés intellectuelles : celles, du moins, qui président à la genèse, à l'élaboration et à l'association des idées. 11 faut, pour bien apprécier dans toute leur étendue et dans toute leur intensité les propx'iétés euphoristiques d'une injection de morphine, la pratiquer sur soi-même, le soir, pour se ménager toute une nuit de calme et de liberté et choisir, pour cela, un de ces moments d'iriitation et de mélancolie, si fréquents chez les sujets impressionnables où, mécontent de soi fet des autres, découragé, inquiet, on se sent en proie à cette fatigue physique et morale qui est, non la douce lassitude qui suit un judicieux et fructueux exercice du corps et de l'esprit, mais le sentiment d'une activité latente restée sans emploi. Quelques instants après la piqûre, il semble qu'un gai rayon de soleil perce enfin de sombres nuages et illumine toute l'existence; un léger vertige monte à la tête; un agréable far-nienle, une douce sensation de chaleur parcourent les membres; une voluptueuse langueur s'empare de tout l'être, tout malaise physique disparaît comme par enchantement; on ne sent plus les mille incommodités auxquelles l'homme gai et actif ne prend pas garde, mais dont l'homme triste, ennuyé, languissant, sent tout le poids. Le corps semble se sublimer, les membres sont plus légers : ils s'étendent, prennent inst,inctivenient les positions les plus commodes et s'abandonnent insensiblement à un paisible repos. L'intelligen<-e, comme dépouillée de la gangue grossière qui la retenait captive, paraît plus vive, plus nette, plus active, tout en
SYMPTOMATOLOGIE DE LA MORPHINOMANIli:.
restant, contrairement à ce qui arrive à la suite des inhalations d'étber et de l'ingestion du hachisch, maniable et docile. C'est le moment des méditations savantes, des aperçus ingénieux, des vastes synthèses, des plans d'ouvrages qui, hélas! ne verront probablement jamais le jour. Les chagrins, les remords, la honte des sottises faites, le regret d'une vie raanquée, le souci du présent, l'appréhension de l'avenir, s'ell'acent; les sentiments affectifs, il faut bien le reconnaître, s'évanouissent et, pour peu que l'égoïsme naturel s'y prête,
... L'on verrait mourir père, mère, femme, Que l'on s'en soucierait autant que de cela !
Un aimable jeraenflchisme estompe toutes les préoccupations qui ne sont pas d'ordre purement intellectuel. La plus grande partie de la nuit s'écoule ainsi sans soiuraeil, se passe en rêvasseries intelligentes et l'on entend sonner successivement les heures dans un repos du corps qui exclut toute souffrance et au sein d'une activité calme de l'esprit qui ne laisse nulle prise à l'ennui. Et dans le silence et l'obscurité, l'intelligence, dégagée de ses entraves, brille, comme au fond d'un sombre sanctuaire, une lampe sacrée !
Fait-on, au contraire, l'injection de morphine dans la journée ou au début d'une longue soirée de travail, les mêmes effets se déroulent, moins intenses peut-être, mais avec des résultats plus profitables. Qu'il s'agisse de soutenir une discussion, de résoudre un problème, de traiter une affaire ou de se livrer à un travail de cabinet, l'intelligence se montre plus nette, plus vive, plus dégagée de préoccupations étrangères; l'aptitude au travail et la résistance ù la fatigue de l'esprit sont accrues, L'on sent, alors, combien il est vrai le charmant tableau que trace Thomas de Quincey de ses longues veillées d'hiver en compagnie d'une jolie verseuse de thé, au fond de son cottage solitaire, entre un traité de métaphysique allemande et sa carafe de laudanum à la couleur de rubis, pendant que le vent et la pluie l'ont rage au dehors. Travailler devient une volupté profonde et l'on maudit l'heure qui marche, l'horloge qui bientôt donnera, le signal du couclioi'. Mais ([ue l'on se garde de dépasser la dose ou de mal choisir son moinenl, sinon une lourde somnolence, une véritable torpeur céré-
LES MOUPllINOM ANICS.
brale se subsLiliiaiiL à des dispositions intellectuelles et morales si favorables, rappelleront au inorpliinoniane que la Roche tarpéienne est voisine du Gapitole.
11 faut reconnaître aussi que les efiets de l'opium et de la morphine à cette période du méconisme ou du morphinisme, que les caractères de l'euphorie opiacée ou morphinique, sont grandement subordonnés au caractère, au tempérament, aux habitudes d'esprit, à l'origine ethnique et au milieu social des sujets chez lesquels on les observe. J'ai décrit, jusqu'ici, ces effets et cette euphorie d'après les récits de Thomas de Quincey, de M. Richet, de quelques malades intelligents et affinés par une civilisation avancée et, aussi, d'après mes propres observations; mais la scène peut être tout autre si, au lieu d'Occidentaux, d'hommes sceptiques et policés, d'hommes d'étude, elle a pour acteurs des Orientaux, des hommes grossiers, ignorants, fanatiques ou brutaux. Ces divergences dans les effets d'un même agent toxique, qui ne sont nullement propres, du reste, à l'opium et à son sel, peuvent s'observer chez les Turcs et les Chinois, qui sont, on sait, de grands fumeurs d'opium. — « Douze Turcs, dit Sandgiorgia, étaient assis sur un divan; après le dîner, on servit le café, puis on prit l'opium. Rientôt les effets de cette substance se sont déclarés : les uns, parmi les jeunes, ont paru plus vifs et plus gais que de coutume : ils se sont mis à chanter et à rire. Les auti'es se sont levés avec fiucur do leur canapé, ont tiré leur sabre et se sont mis en garde, sans pourtant frapper ni blesser i3ersonne. Les soldats do police étant survenus, ils se sont laissé désarmer; mais ils ont continué à crier. D'autres, un peu plus âgés, sont tombés dans la stupidité et la somnolence. L'un d'eux, septuagénaire, qui était ambassadeur, est resté insensible aux cris et aux cliquetis des sabres; il n'a pas plus bougé que s'il eût été de marbre : les yeux entr ouverts, il voyait, sentait, mais il était devenu incapable de se mouvoir. »
Un rapide coup d'œil sur les fumeries d'opium de l'Orient et les réunions des morphinomanes qui commencent à se tenir dans nos climats, corroborera utilouKMit ce quej'cii dit de l'euphorie opiacée etmorphiniqueetde la physionomie, de l'attitude, des mœurs des amateurs d'opium et de morphine. Zambaco, qui a longtemps habité TOi-ient où il est même pacha, a fort bien décrit, après d'autres
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d'ailleurs, les fumeries d'opium de Turquie : « Il existe, dit-il, à Stamboul, un café spécialement affecté aux opiophages de la basse classe. Là, dans un demi-jour, rangés sur des bancs rigides fixés aux trois murs de la boutique, ils se livrent à la ronde, dans un morne silence, à leurs rêvasseries. Si un observateur jette en passant un coup d'œil dans cette boîte de la paresse, il assiste à un spectacle que la photographie seule pourrait rendre fidèlement. Des têtes de tous les sujets, coiffées de turbans de formes infinies, blancs, verts ou confectionnés avec des tissus unis ou finement brodés, enroulés à plat ou tordus autour d'un fez ; des yeux bridés, voilés par des paupières plus ou moins entr'ouvertes, selon le degré du narcotisme ou de l'abrutissement; des têtes à expressions variées, renversées et s'appuyant sur le mur, sur l'épaule du voisin ou bien retombant de toute leur lourdeur sur la poitrine et oscillant d'une manière cadencée dans le sens vertical ou horizontal ou bien appuyées sur les deux mains, les coudes étant posés comme des piliers sur les genoux ; la bouche souvent entr'ouverle et bavant ou bien les lèvres battant en soupape à chaque expiration; des ronflements gutturaux troublant parfois cette réunion d'êtres d'outre-tombe qui offre l'aspect lugubre d'une agonie en masse..., tel est le tableau parlant de cet Eldorado des Afioiidjis ^ . »
Les médecins et les missionnaires qui exercent dans l'Extrême-Orient ont donné des cabarets d'opium de l'Inde et de la Chine des descriptions très analogues à celles que l'on vient de lire. « Lapremière maison dans laquelle nous sommes entrés, dit le missionnaire anglais Smith, était située à côté du palais de Tao-Lait. Quatre ou cinq chambres, dans différentes parties d'une cour carrée, étaient occupées par des hommes étendus sur des espèces de lits grossiers, avec un oreiller sous la tête, ayant des lampes, des pipes et autres appareils pour fumer l'opium. Dans un coin de la pièce principale était le propriétaire pesant avec des balances délicates la drogue préparée, laquelle était noire, épaisse, semi-liquide. Une petite compagnie de fumeurs d'opium qui était venue pour goûter leurs voluptueux loisirs habituels ou, plutôt, pour jeter les yeux sur ce que leur pauvreté
\. Afinudjh, opiophafïes; flo afionm, opium. Une villo do Tnrcinic d'Asio chof-licu d'un sandjak du villayct de Koudaveiidighiyi-, so uommo Afioum Kara-Ilissar (Afioum, opium; Kara.uoir; Ilissar, château fort).
LES MOIUMIINOMANES.
croissante avait rendu trop cher pour leur bourse, nous ont de suite entoun's et sont entre's en conversation avec nous. Ils formaient un groupe bizarre avec des yeux larmoyants, un rire vide et le regard idiot. Ils nous ont de suite donné des informations et décrit le procédé de leur propre dégradation. Nous avons d'abord fixé les yeux sur le plus jeune qui venait de sortir depuis peu d'une prison. Il n'avait commencé la pratique de fumer que depuis peu de lemps et il marchait déjà à grands pas vers une vieillessse prématurée. Après lui, venait un homme d'un âge moyen, qui avait consacré la moitié de sa vie à la pernicieuse volupté de l'opium : il acheminait vers le tombeau les restes d'une constitution ruinée. La santé vigoureuse du plus âgé lui avait" permis de résister et de rendre plus lente l'action du poison ; mais il se trouvait certainement dans une décrépitude anticipée. Ses lèvres gonflées et son regard vide disaient assez tout le ravage que la fumée d'opium avait opéré dans son organisme. Tous avouaient les maux et les souffrances dont ils étaient victimes et exprimaient sincèrement le désir de pouvoir se soustraire à cette habitude.Ils se plaignaient de ne pas avoir d'appétit, d'éprouver de la défaillance, des maux d'estomac, une prostration et une faiblesse croissantes; mais ils ajoutaient qu'ils ne se sentaient pas assez de volonté pour abandonner l'opium. Tous, ils assuraient que les effets de cette ivresse étaient pires que ceux de l'ivresse alcoolique et ils accusaient des vertiges, des vomissements et une inaptitude absolue au travail. J'ai visité sûrement trente autres boutiques d'opium dans différents quartiers : l'on m'a assuré qu'il y avait cent établissements de ce genre dans la ville d'Amoy. Un fumeur émérite consomme généralement, par jour, un paquet d opium de soixante grains (3ss60) et le paie huit pence, somme considérable en Chine. La plupart des hommes de la classe pauvre .consomme un quart ou un tiers de leur gain dans cette pernicieuse pratique. »
Le buveur d'opium de la Charité a donné des fumeries d'opium de la Cochinchine une description à la fois très complète et très réaliste. On croirait y être! « La fumerie est un établissement public; elle se compose généralement de deux salles: une grande, donnant sur la rue et iermee; une petite, cachée, pour ceux qui ne veulent pas se faire voir. — Les salles ont pour tout meuble un lit de camp
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circulaire; les places sont séparées par un rideau. Au milieu de ces salles est placée une grande table couverte de tasses et de cafetières cliaulTaut sur des réchauds, de tabac et de papier à cigarettes. Le tout est gratuit, comme l'entrée de la famerie. Le propriétaire de l'établissement fournit à volonté le thé, le tabac, le café et se contenlci pour bénéfice, de la crasse qui reste dans les pipes. Cette crasse se nomme chandos : elle sert à faire les pilules pour les fumeurs qui sont forcés de cesser de fumer, qu'ils voyagent ou soient rais en prison : un fumeur en prison mange par jour deux ou trois grammes de chandos ; on l'emploie également en le fumant une troisième fois en le mêlant à de l'opium qui n'a pas encore servi. Cette préparation est plus forte que l'opium pur et quelques fumeurs ne fument plus que ce mélange. »
« A la porte de la fumerie se tient le marchand d'opium : il est placé deri'ière une petite table sur laquelle sont des balances, des pots remplis d'opium et de petites coquilles. »
<( L'opium vaut son poids en argent : lorsqu'on le paie avec une pièce d'argent, le marchand met d'un côté des balances une coquille, fait la tare avec de petits plombs, puis il donne en opium le poids de l'argent : 0 fr. 20 le gramme. Après avoir acheté son opium, le fumeur entre dans la fumerie, passe au comptoir où on lui donne une pipe, puis il choisit une place. Chaque place est garnie des instruments nécessaires et d'une femme qui fait les pipes (ces femmes qui font les pipes sont des fumeuses d'o- •piura — elles ne quittent jamais la fumerie et se contentent, pour tout paiement, de quelques pipes que les fumeurs veulent bien leur donner). La femme est couchée sur le flanc gauche de manière à avoir le bras droit libre : elle attend le client. Les fumeurs ne font jamais les pipes eux-mêmes : il y a de vieux fumeurs qui seraientincapables de préparer une pipe, ce travail étant très délicat et très difficile et le fumeur a un meilleur emploi à faire de son intelligence que de préparer des pipes. Le fumeur se couche sur le tlanc droit, en face de la femme; entre eux se trouve un plateau couvert d'une lampe et d'aiguilles minces de la longueur des aiguilles ii tricoter. Les pipes à opium se composent d'un tuyau en bambou long de vingt-cinq centimètres et de la grosseur d'une grosse
canne ; sur oe tuyau s'adaple le fourneau qui a la forme d'une demi-sphère : il est en terre rouge et n'a pour ouverture qu'un petit trou percé sur la surface plane. L'opium contenu dans la coquille a l'aspect d'un sirop épais, brun. La femme qui fait la pipe trempe le bout d'une aiguille dans la coquille; elle en retire une goutte d'opium grosse comme un plomb n» 7, elle fait chauffer cette goutte au dessus de la lampe : l'opium bout et prend la consistance de la cire à cacheter. Elle renouvelle plusieurs fois cette opération en trempant de nouveau la goutte sèche dans la coquille jusqu'à ce qu'elle ait une boule delagrosseur d'un gros pois; il ne faut pas que l'opium flambe lorsqu'on le chautle et il faut le chauffer assez pour faire évaporer toute l'eau et obtenir au bout de l'aiguille une boule sèche qu'elle façonne sur la surface plane de la pipe en forme de pain de sucre. L'opium étant ainsi préparé, elle fait chauffer la surface plane de la pipe sur laquelle se trouve le trou, puis elle enfonce l'aiguille garnie de l'opium dans le trou : l'opium se ramollit et se colle contre la p^ipe chaude; elle attend le refroidissement pour retirer l'aiguille seule, l'opium étant resté collé dans la pipe. »
« La femme prend alors son air le plus aimable, vous montre la pipe et dit : Pour moi ? Comme le fumeur est toujours pressé de fumer la première pipe, il répond mvariablement : Non, non. La femme alors fait une aifreuse grimace et lui tend la pipe d'un air résigné. «
(c Le fumeur est couché, la tête placée à vingt-cinq centimètres de la lampe ; il place le fourneau de la pipe au dessus de la lampe et, pendant que l'opium bout, il en absorbe la vapeur en aspirant fortement par le tuyau. Une partie de l'opium ne brûle pas complètement et s'engouffre dans la pipe avec la fumée. Cet opium est le paiement du Chinois qui tient la fumerie et qui ne perd pas ses clients de vue pour qu'ils ne démontent pas etne nettoientpas leur pipe. »
11 existerait à Paris môme, si nous en croyons un chroniqueur distingué qui, nouveau Privât d'Anglemont, semble attiré par les singularités et les excentricités dont fourmille la grande ville, un cercle de fumeurs d opium et de morphinomanes dont les membres cachent avec un soin jaloux l'adresse et môme l'existence. « Au-dessus de Paris, sous les toits, dit M. Hugues Le Roux, c était un atelier- cuisine avec une chambre derrière. La maison, le
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couloir, l'escalier étaient si misérables et si sales, qu'on éprouvait une violente surprise, la porte poussée, à se trouver tout à coup dans une belle pièce, large, artistement meublée. Ce soir-là, bien qu'il fût dix heures sonnées, il n'y avait point de lampe allumée; seulement, dans le coin du divan, flambait une petite flamme bleue d'esprit-de-vin qui servait aux fumeurs pour faire griller l'opium. La lune donnait en plein sur le vitrage et versait des plaques de lumière, dans les intervalles des tapis, sur le parquet. »
« Trois femmes étaient étendues sur le divan circulaire : elles ne bougèrent pas à notre approche. Seul, nn jeune homme, qui était assis, se leva et vint au-devant de nous : c'était le locataire en titre de la maison, un peintre impressionniste et « sonnettiste-mystique ». Vous chercheriez vainement son nom, même dans le Catalogue du Salon libre : cet artiste est riche et ne travaille que pour deux ou trois camarades « qui le comprennent. »
« Il m'expliqua que, ne pouvant fumer la pipe par délicatesse d'estomac, il s'était mis à boire du laudanum et s'en trouvait bien. Il nous emmena dans le petit boudoir du fond où une théière chantait et, là, assis sur le tapis, les jambes repliées à la turque, il parla pendant une bonne heure, avec une grande volubilité, sur la forme et la couleur, sur l'esthétique de l'impression, sur la subjectivité de toutes choses. »
« Ce disant, il essayait de surveiller son thé qui, bouillant trop fort, souleva le couvercle de métal et se répandit sur le plateau. »
« Vite de l'eau! cria-t-il. X..., mon ami, voulez-vous aller en chercher à la cuisine ? »
« X... ouvrit la petite porte que je n'avais par remarquée. Dans l'entre-bâillement j'aperçus un lit et, vaguement, couchée dessus, une forme d'homme. »
— « Qui est donc là? demandai-je intrigué. « L'impressionniste me répondit :
— « C'est Z..., le statuaire. Depuis qu'il a perdu sa femme qu'il adorait, il vient ici tous les soirs. C'est lui qui fume la plus forte dose d'opium : 2 grammes par jour. Comme le bruit des conversations gône ses méditations, il a demandé qu'on lui abandonnât la cuisine pour lui seul. Voulez-\ous le voir? »
« Je suivis mou camarade dans la cuisine. Un. rideau d'andrinople tombant du plafond cachait le fourneau. Les murs, badigeonnés de gris, disparaissaient sous des portraits, ébauches, photographies, aquarelles. C'était toujours la même femme, assez jolie, avec un haut front et des yeux très doux. Au milieu du panneau, son buste était posé sur un socle. »
« Le lit était devant. »
« Dessus, un homme d'une quarantaine d'années, allongé, immobile, pâle comme un mort... Il ne tourna pas les yeux pour nous voir et ne parut pas entendre le bruit du robinet qui emplissait violemment la bouillotte. »
« Je n'avais jamais rencontré Z... ; je le connaissais seulement par son nom et par ses œuvres. »
« Cette première et douloureuse rencontre avec iin artiste dont j'adraii^ais le talent, sans supposer de quelle angoisse était faite la mélancolie de ses figures, me bouleversa le cœur et les larmes me vinrent aux yeux, tandis que, dans la demi-obscurité, je lisais ces lignes de Thomas de Quincey tracées d'une main tremblante, à la craie, au dessous du buste de femme sur la muraille : : ((.0 juste, subtil et puissant opium, toi qui évoques les figures familières et bénies, nettoyées des souillures de la tombe !... »
DEUXiiîME l'ÉRIODE. — PÉRIODE d'hÉSITATION
Nous avons vu, en jetant un coup d'œil d'ensemble sur la symptomatologie et l'évolution du morphinisme, qu'après l'initiation, certains individus, au lieu de pénétrer franchement dans la période de morpliinisme babilnel, semblent s'arrêter sur la pente fatale et, après de plus ou moins longues hésitations, tantôt remontent cette pente pour n'y plus rentrer, tantôt errent sur ses bords pour être, tôt ou tard, repris par elle et délinitivemcnl précipités dans l'abîme.
Parmi les morphinomanes hésitants, les uns se piquent
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à intervalles . irréguliers, de temps à autre, comme certains buveurs se livrent à des excès intermittents et passagers d'alcool, pour surmonter un chagrin, franchir une passe difficile, se mettre à la hauteur d'un labeur exceptionnel; d'autres se livrent pendant quelques semaines ou quelques mois à l'usage quotidien de la morphine, puis, se sentant entraînés, diminuent les doses, suspendent même leurs habitudes ou bien, espérant une guérison plus facile, substituent aux injections morphiniques l'ingestion de l'opium ou celle du laudanum; quelques-uns, même, saisissent ou provoquent l'occasion d'un voyage, d'un changement d'existence, pour tenter vers la guérison un effort qui, s'il est rarement couronné d'un succès définitif, a, du moins, le mérite de ralentir la progression croissante de leur intoxication. Ces malades sont, en général, des hommes intelligents, très conscients des dangers auxquels ils s^exposent, très désireux de guérir; mais faibles devant les souffrances qu'une suppression brusque de leur excitant doit leur faire éprouver et craignant le retour des ennuis, des chagrins, auxquels cet excitant sert de palliatif.
Zambaco a beaucoup insisté sur cette catégorie de morphinomanes qui offrent un grand intérêt psychologique et donnent heureusement une grande prise à la thérapeutique morale. Un de ses clients, homme intelligent et lettre', trouvait dans l'usage intermittent de la morphine une condition favorable à ses travaux. « Le jour où son intelligence était paresseuse, il était obligé de sortir de temps en temps de son Conseil pour se faire une injection en cachette ; après quoi, il rentrait mieux disposé pour le travail. Selon la durée de sou travail intellectuel, selon que les séances du Conseil étaient plus ou moins prolongées, X... se pratiquait dans la journée un nombre plus ou moins grand d'injections, toujours proportionnel à l'activité cérébrale qu'il avait à déployer. « Chaque injection, disait-il, « me rauimaitet me remontaitcomme un verre de cognac. »
Delabane, Pichon, Marandon de Montyel ont rapporté des faits analogues. J'en ai observé moi-même un dans mes relations persoimelles. M. P..., fonctionnaire, est obligé de quitter, à trente ans, Paris qui l'avait vu naître, où il avait fait ses e'tudes et commencé sa carrière. Placé en province, vivant seul, sans famille, sans relations, il prend de l'ennui et a l'idée d'essayer les injections de rnor-
LUS MOUIMIINOMANIÎS.
phine dont il avait entendu vanter les propriétés euphoristiques, mais dont les dangers ne lui étaient que vaguement connus : au bout de six mois, il s'injectait chaque soir environ 4 centigrammes de chlorhydrate de morphine qui lui procuraient des nuits fort agréables, mais presque sans sommeil, payées le lendemain par une lourdeur de tête, de la somnolence et de l'inaptitude au travail. Sur ces entrefaites, il se maria et le jour même renonça à ses piqûres, sans regrets, sans souffrance : un clou cliasse l'autre. Placé àPai^is, il demeura plusieurs années, menant une vie active, dans le milieu qui lui convenait, sans même penser à la morphine. On le renvoya malheureusement en province, avec un grade supérieur, mais dans des endroits inhabitables pour un homme civilisé et dans des milieux intenables pour un honnête homme: aussi la rechute futelle fatale. Avait-il quelque ennui, l'isolement auquel le condamnait son exil se faisait-il plus vivement sentir, étaitil en butte à quelque ineptie administrative, à quelque basse manœuvre, il se procurait un peu de morphine, très peu d'ailleurs, se l'injectait à petites doses journalières et, sa provision, volontairement limitée, étant épuisée, attendait pour la renouveler qu'il y fût de nouveau contraint par une disposition d'esprit plus forte que sa volonté. M. P... a pu, ainsi, se morphiniser, par intervalles, pendant plusieurs années sans que son sommeil, son appétit, son intelligence, ses forces physiques en aient notablement souffert et sans dépasser, chose rare, la dose quotidienne de 4 ou 5 centigrammes. Ixlairé sur les dangers de ces pratiques, et- placé dans des conditions meilleures il y a renoncé; mais il sait aussi combien la pente sur laquelle il s'était engagé est glissante et que certaines souifrances morales contre lesquelles il n'y a d'autres remèdes qu'une vie active et l'ambition satisfaite la lui feraient infailliblement reprendre et rapidement descendre.
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•ROISIÈME PÉRIODE. — PÉRIODE DE MORPHINOMANIE
L'usage de la morphine est devenu une habitude, tantôt continue, tantôt interrompue par des périodes d'abstinence forcée ou des essais infructueux de guérison. Pendant un certain temps, le morphinique n'éprouve que les effets heureux du poison : c'est la période des « voluptés de l'opium », c'est la lune de miel; il s'en tient, d'ailleurs, à des doses moyennes et raisonnables, si l'on peut employer ce terme à propos d'une pratique qui l'est si peu. Bientôt, cependant, les rations modérées deviennent insuffisantes, l'état de besoin se déclare, la morphinomanie est constituée. Ce n'est plus, dès lors, en vue de se procurer un état d'àme agréable que le patient se morpbinise, mais pour faire taire les souffrances d'une abstinence relative. En même temps, apparaissent des troubles de la vie de relation et delà vie organique. Enfin, le déclin arrive et si le cours de l'intoxication n'est pas interrompu par des accidents aigus d'empoisonnement, par une tentative de suppression forcée que provoque le malade lui-même ou qui lui est imposée par son entourage, avec ou sans le concours de l'internement dans un asile, survient la période de cachexie qui peut se terminer par l'abrutissement et par la mort.
Il serait logique de décrire dans deux chapitres distincts la symptomatologie du morphinisme habituel avant et après l'apparition de l'état de besoin; mais ce serait nous obliger à de nombreuses redites et allonger ce travail pour lequel le temps et l'espace sont mesurés. J'étudierai donc dans ce chapitre les symptômes du morphinisme chronique considéré dans sou ensemble, entre la période d'initiation qui vient d'être esquissée et la période de cachexie qui fera l'objet d'un chapitre spécial. Je consacrerai, ensuite, une description particulière à l'abstinence morphinique dont rimpori,ance est telle qu'elle domine le pronostic et le traitement de la morphinomanie.
LES MOHI'llINOMANKS.
A. — Troubles de la vie de relation.
I. Troubles psychiques. Elat mental, eonccplions délirantes, impulsions. — Les conceptions délirantes proprement dites sont fort rares chez les morphinomanes purs de tout mélange, si tant est qu'elles existent, et l'on peut presque toujours les rattacher, lorsqu'on les rencontre, à une prédisposition vésanique le plus souventhe'réditaire, à l'hystérie, à l'épilepsie ou à un appoint toxique dû à l'alcool ou à la cocaïne : si Smidt a pu rapporter un certain nombre de cas de délire dans le cours de la morphinomanie, l'analyse de ses observations nous montrera que la plupart de ses sujets n'étaient autres que des héréditaires en état d'abstinence. Je reviendrai sur ces faits, inte'ressants d'ailleurs, en traitant de l'abstinence morphinique.
Par contre, les modifications de l'état mental sans complication délirante sont profondes à dater d'une certaine phase de l'évolution toxique et portent, à la fois, sur les facultés intellectuelles et morales.
Ce n'est guère que chez les très \ieux morphinomanes que l'on observe des troubles de l'intelligence méritant le nom de démence et ce n'est pas dans ce chapitre, mais bien dans celui qui sera consacré à la période de cachexie, qu'il convient d'en faire l'étude. Mais déjà, dans la période qui nous occupe, en ce moment, à l'excitation du début, à cette euphorie intellectuelle que recherchent les savants, les littérateurs, les politiques et les poètes et qui semble seule leur permettre les longs travaux, les élucubrations brillantes et les méditations profondes, succèdent insensiblement, sans que le patient en ait d'abord bien conscience, une lourdeur d'esprit, une apathie intellectuelle, un défaut de curiosité, un désintéressement de toute chose caractéristiques. Sans doute les mori^hinomanes intelligents, instruits, i^ompus au travail, demeurent aptes à remplir leurs fonctions, fussent-elles les plus élevées de la politique, de l'enseignement, de l'administration ou du barreau : on a connu morphinomanes des députés, des pi'ofesseurs, voire même, paraît-il, un ministre qui, depuis vingt-cinq ans, se nourrissait de morphine et de vin de Champagne. Sans doute, les littérateurs , les publicistes, les poètes, les artistes, continuent, par force acquise et par habitude, à travailler et à produire ; mais tous ces hommes de talent
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deviennent, peu àpeu, inférieurs à eux-mêmes, incapables d'acquérir des connaissances nouvelles et leurs productions ont perdu la vigueur et l'originalité qui en faisaient la véritable valeur. Leur état intellectuel n'est pas sans analogie avec celui de certains malades chez lesquels débutent ou viennent de guérir de graves lésions organiques du cerveau. « L'opiophage, dit Zambacoqui, au cours de ses descriptions très originales et très vraies de l'opiophagie et de la morphinomanie, assimile avec raison à ceux de la morphine les effets de l'opium sur l'intelligence avec cette réserve, que celle-ci est de beaucoup la drogue la plus pernicieuse, l'opiophage s'engourdit de plus en plus; son énergie, son activité, baissent graduellement : il passerait volontiers son temps, toute sa vie dans la paresse, dans le repos le plus absolu dont il éprouve le plus grand besoin. Ses muscles amaigris ne peuvent plus résistera la fatigue; ses pupilles contractées trahissent l'état de somnolence permanent de son cerveau qui a perdu son aptitude au travail. Sa conversation est lente et difficile... Les morphinomanes ont toujours la tête lourde et l'intelligence confuse et comme accablée. On dirait qu'ils sont fatigués de vivre. Ils s'intéressent peu ou point à ce qui les entoure. » C'est à cette inertie intellectuelle compliquée de la déchéance morale qui sera signalée tout à l'heure, qu'Erlenmeyer a donné le nom de « Psychische Schwa3che », faiblesse mentale. Non contente de frapper l'imagination, l'association des ide'es, le jugement, les facultés supérieures, en un mot, celles de' l'homme qui pense, la morphine atteint aussi le principal instrument de l'intelligence, la mémoire, et, dans cette ruine progressive du cerveau, ce sont, comme l'a remarqué Ktissmaul à propos de l'évolution de la démence sénile, les notions acquises et emmagasinées les dernières qui sont les premières anéanties. Un malade de M. l'ichon commença par oublier les dates de l'histoire ; puis celles de sa propre carrière : celles de sa naissance, de son enlrée à l'hôpilal, par exemple. La mémoire professionnelle est aussi fréquemment atteinte : des comptables commettent dans leurs calculs des erreurs qui peuvent les rendre suspects et M. Pichon a connu un médecin qui avait perdu tout son bagage scientifique : l'oubli des formules et des doses thérapeutiques, notamment, le mettait dans un grand embar ras.
LES MORl'UINOMANES.
La volonté n'est pas davantage épargnée. Les morphinomanes ont perdu, Je l'ai dit, toute activité, tout ressort, toute énergie et c'est là, plus encore que l'attrait exercé sur eux par l'euphorie morphinique, bien effacée d'ailleurs à cette période, etla crainte des souffrances qui les attendent au moment du sevrage, la principale raison de l'insuccès qui couronne le plus souvent leurs essais de traitement et des récidives dont ces essais sont généralement suivis. Le patient lutte d'abord avec plus ou moins d^nergie ; mais, lassé de ses efforts stériles, parfaitement conscient du caractère impulsif de son habitude, il finit par renoncer à toute résistance et par s'abandonner à sa destinée.
Dans ses « Tortures de l'opium », Thomas de Quiiicey a parfaitement décrit ce manque d'énergie intellectuelle et morale, cette paralysie de la volonté qui atteignent les mangeurs d'opium comme les morphinomanes eux-mêmes et, par une réaction nécessaire, taisant succéder en eux l'amer sentiment de leur impuissance à l'excitation parfois féconde du début de l'intoxication. « Mes études, dit-il, sont maintenant interrompues depuis longtemps ; je n'éprouve aucun plaisir à lii-e pour moi-même, je puis à peine supporter un [instant la lecture : je crois que depuis deux ans.., je n'ai rien lu, rien étudié. Les études analytiques veulent une application soutenue et non un travail à bâtons rompus et des efforts fragmentaires : tout cela m'est depuis longtemps insupportable. J'y ai renoncé avec un sentiment d'impuissance, de faiblesse enfantine qui me cause une angoisse d'autant plus grande que je me rappelle le temps oùj'y trouvais' mes plus chères déhces. » De Quincey, cependant, dans l'espoir de réveiller par une diversion son intelligence engourdie, se met à étudier les économistes et reçoit d'un ami d'Edimbourg le livre de Ricardo qui vient de paraître. C'est pour lui une révélation et le signal d'un engouement pour l'économie politique. Il connaît de nouveau le plaisir de l'étude ; une activité intellectuelle depuis longtemps perdue se réveille en lui; il tente de reprendre la plume ou, du moins, de dicter et esquisse ses "Prolégomènes pour tous les systèmes futurs d'économie politique ».
Cet effort ne fut que passager. Il prit avec un libraire de province des engagements qu'il ne put tenir. Il ne lui manquait, pour parfaire son ouvrage, qu'une préface qu'il
SYMPTOMA^TOLOGIE DE LA MORPII I NOMANIE.
voulait rendre aussi élogieuse que possible pour Ricardo et il se trouvait incapable de l'écrire.
« Je ne pouvais, avoue notre auteur, que rarement parvenir à écrire une lettre : répondre en quelques mois à celles que je recevais, voilà le maximum de ce dont j'étais capable et plus d'une fois je le fis alors que la lettre traînait depuis des semaines et même des mois sur mon bureau... Je ne ferai plus allusion aux détails de cette sorte ; il en est un, cependant, dont le mangeur d'opium sent, à la fin, tout le poids et toute la cruauté : c'est cette incapacité, cette faiblesse, ce sont ces incidents embarrassants qu'amènent la négligence, la disposition tà renvoyer à demain l'accomplissement de la tâche d'aujourd'hui. C'est ce remède qui doit rendre plus cuisante la piqûre de ces ennuis pour un esprit qui en a conscience. Le mangeur d'opium conserve intactes toutes ses sensibilités morales, toutes ses aspirations; il veut, il souhaite aussi ardemment que personne la réalisation de ce qu'il croit possible, de ce qu'il sent comme une exigence du devoir; mais son intelligence l'entraîne indéfiniment au delà de ce qu'il considérait comme son pouvoir réel, au point de vue non seulement de l'exécution, mais aussi de la réflexion, de la décision. Il gît comme envahi d'un cauchemar lourd comme le monde; il gît en présence de tout ce qu'il brûle d'accomplir; il est dans l'état d'un homme que la paralysie tient enchaîné sur son lit, dans une langueur mortelle, et qu'elle force à voir insulter ou déshonorer les êtres qui lui sont les plus chers. 11 donnerait sa vie pour pouvoir se lever et marcher; mais il est aussi impuissant qu'un enfant et ne parvient même pas à faire un effort pour se mouvoir. »
Conscients de la perturbation qu'amène dans leur existence une habitude contre laquelle ils se sentent sans force et dont beaucoup prévoient les conséquences ultimes, accablés du remords que leur cause la négligence avec laquelle ils traitent leurs affaires et leurs devoirs, mécontents des autres, dont ils envient l'existence libre et active, mécontents surtout d'eux-mêmes, les morphinomanes, h cette période, sont tristes, grognons, irascibles et le changement de leur caractère, qui frappe leur entourage, met un observateur exercé sur la voie du diagnostic. Les hommes les plus polis et les plus aimables deviennent insupportables : ils contredisent sans cesse et ne suppor-
LES MORPniNOMANBS.
tenl pas la contradicUon. Quelques-uns, môme, ne sortent de leur torpeur que pour se livrer à des accès d'emportement qui frisent parfois la manie, surtout si l'heure de l'injection est fortuitement retardée ou si leurs proches se permettent quelques observations au sujet de leur déplorable habitude. Dans leurs meilleurs moments, ils sont, selon l'expression de Zambaco, d'une gravité solennelle et d'une lenteur désespérante; mais pendant leur accès d'humeur sauvage, ils justifient le dicton turc qui compare une personne d'humeur chagrine et agressive à un « theriaki privé de son opium )>.
Comme l'alcoolique à ses débuts, le morphinomane qui jouit encore des propriétés euphoristiques de la morphine est, surtout lorsqu'il se trouve sous le charme d'une bonne piqûre, gai, expansif, généreux. C'est sous cette heureuse influence et dans ces dispositions bienveillantes que se trouvait Th. de Quincey lorsque lui arriva la célèbre aventure de Malais qu'il conte si joliment : << J'étais, dit le mangeur d'opium, parfaitement heureux et revenu à mille gouttes de laudanum seulement par jour : qu'est-ce que cela? Un dernier printemps était venu clore la saison de la jeunesse, mon cerveau remplissait ses fonctions aussi aisément que jadis : je relisais Kant et je le comprenais encore ou croyais le comprendre. Un sentiment de plaisir se répandait sur tout ce qui m'enlourait. Si l'on m'eût annoncé la présence de quelqu'un d'Oxford, de Cambridge ou de n'importe où, je lui aurais fait, dans mon simple cottage, un accueil aussi somptueux que peut le faire un pauyre ; je lui aurais offert tout ce qui peut faire le bonheur d'un sage, y compris le laudanum que je lui aurais versé dans une fasse d'argent, faute d'une coupe d'or. » Sur ces entrefaites, un Malais frappe à sa porte. C'était un pauvre diable qui traversait l'Angleterre, sans savoir un mot des langues européennes, pour s'embarquer probablement à Whitehaven ou cà Workington et Quincey fait un tableau exquis du groupe formé, dans sa cuisine, par le sauvage en costume national, dont le turban et le large pantalon blanc se dessinaient nettement sur le mur sombre, par sa jolie servante Barbara Lewthwaite dont la jolie figure anglaise, d'une fra^îcheur exquise, et l'attitude droite et fière contrastaient avec le teint jaune et bilieux de l'étranger où le climat et l'air marin avaient mis des reflets
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foncés comme avec le regard de ses yeux petits, sauvages, toujours en mouvement, ses lèvres minces, ses courbettes serviles, et par un petit enfant du cottage voisin qui s'était glissé derrière le Malais dont il contemplait le turban, tandis que, pour se rassurer, il tenait la robe de la jeune fille. Après avoir épuisé sans succès, pour se faire entendre de son hôte, les trésors de son polyglottisme et lui avoir même récité quelques vers de l'Iliade, Quincey le renvoya en lui donnant un gros morceau d'opium qu'il ne lui vit pas sans appréhension avaler en un instant, heureux de lui faire la charité la plus sensible àr un confrère en opiophagie et de lui procurer une nuit de répit au cours de son pénible vagabondage.
Mais, par contre, chez les morphinomanes endurcis, comme chez les alcooliques chroniques, on observe un affaiblissement des sentiments affectifs et moraux qui peut aller jusqu'à l'obnubilation complète et devenir le point de départ d'actes véritablement délictueux et criminels. Non seulement, dominés par l'idée fixe de se procurer le poison indispensable à leur existence, ils ne reculent, pour cela, devant aucun moyen, licite ou non, compromettant l'avenir de leur famille, faisant de fausses ordonnances, recourant au vol et, lorsqu'ils appartiennent au sexe séducteur, allant jusqu'à payer de leur personne la morphine qu'ils ne peuvent plus payer de leur bourse; mais, encore, ils ont perdu tout sens moral, tout sentiment du devoir familial et professionnel, de bienséance sociale : les femmes, elles-mêmes, oublieuses de l'instinct de coquetterie qui lait leur force, se négligent et se font remarquer par leur saleté et leur défaut absolu de tout désir de plaire.
Un trait que les morphinomanes partagent avec les hystériques, c'est leur tendance au mensonge et souvent môme surpassent-ils, sur ce point, ces modèles pourtant inimitables. Il ne s'agit pas ici, seulement, des ruses bien explicables et, à certains égards, bien excusables, auxquelles ils recourent pour se procurer de là morphine ou cacher leurs habitudes vicieuses, mais de leur tendance à mentir pour l'amour de l'art. C'est peut-être à la nécessité qui les force, au début, à mentir pour les-^"aisons que je viens d'indiquer qu'il faut rattacher la cause de cette impulsion que le temps et la répétition rendent instinctive et irrésistible. Leur habileté à dissimuler leur vice, leur audace
LES MORPniNOMANES.
à le nior lorsqu'ils en sont soupçonnés ou môme pris sur le fait, mériteraient de devenir i)roverbiales. A..., citée par M. Pichon, dissimulait sa morphine dans des bobines de soie cachetées aux deux extrémités, dans un pot de confitures qu'elle se faisait adresser par sa sœur et qui passait entre les mains de la surveillante dupe de la supercherie, dans des boîtes de poudre de riz, etc. D'autres dissimulent le poison dans des livres ou même dans leurs cavités naturelles. M. X..., interne en pharmacie d'un hôpital, ayant à préparer du sirop de morphine, faisait du sirop de codéine et s'appropriait la quantité de moi'phine qu'il eût dû consacrer à cette préparation officinale. M. C..., mon jeune pharmacien de Cadillac, était porteur d'un paquet de morphine qu'il cacha adroitement sous le tapis de rinfirmerie au moment où on le revêtait de l'uniforme de l'asile. En Allemagne, paraît-il, ou fabrique des peignes spéciaux, creux à l'intérieur, dans lesquels une certaine quantité de morphine peut être dissimulée.
Que devient le libre arbitre dans cette ruine des facultés intellectuelles et surtout de la mémoire, de la volonté, du sens moral et des facultés affectives? C'est là une question sur laquelle j'aurai à revenir à propos de la médecine légale et dont la solution dépend des opinions philosophiques et des habitudes d'esprit, c'est-à-dire de la conformation cérébrale, de ceux qui l'envisagent; mais il est, en tout cas, permis de croire qu'il est bien malade et que des gens dont les facultés directrices sont ainsi perturbées et affaiblies n'ont guère de recours contre les impulsions de la faim morphinique que nous montrerons, dans le chapitre suivant, si inéluctables et si impérieuses.
Telles sont les fonctions mentales des morphinomanes à la période d'état ou de chronicité — elles présentent beaucoup d'analogie avec celles des alcooliques chroniques. Il n'en faudrait pas conclure, cependant, qu'elles soient troublées et aifaiblies au même degré chez tous les sujets. Comme dans l'alcoolisme lui-même, le terrain joue un grand rôle dans là gravité et l'évolution des phénomènes toxiques : tel sujet, exempt de tare héréditaire, intelligent, actif, bien nourri, compensera dans une certaine mesure les causes de déchéance que lui apporte l'abus prolongé de la morphine et en rç tardera les effets; tel autre, placé dans des conditions tout opposées, arrivera ra-
SYMPTOM AÏOLOGIE DE LA M OR P H IN 0 M A NI lî. 81
pidenient à la période de cachexie morphinique qui sera hientùl. décrite; un liomme actif conservera plus longtemps l'énergie de sa volonté qu'un homme indolent et de'sœuvré ; un homme instruit perdra moins vite son intelligence qu'un ignorant; un homme exempt de tares héréditaires et de caractère droit et ferme présentera plus malaisément et laissera moins voir cette pet-version des sentiments affectifs et moraux qui stigmatise de bonne heure le débile dégénéré; un sujet bien nourri, enfin, et vivant dans de bonnes conditions hygiéniques, conservera longtemps, malgré un abus prolongé des injections de morphine, son embonpoint, son appétit, son sommeil et, d'une manière générale, l'intégrité' de ses fonctions organiques. Il n'y a là du reste rien de spécial à la morphinomanie : il en va de même pour toutes les intoxications chroniques et l'alcoolisme permet d'observer ces relations éliologiques sur une beaucoup plus vaste échelle.
Les méfaits des morphinomanes sont nombreux ; mais existe-t-il, chez eux, des impulsions véritables, c'est-àdire une tendance irrésistible et consciente à accomplir certains actes, que l'on puisse attribuer à la seule action du toxique? C'est là une question dont l'étude se rattache logiquement à celle de l'étal mental des morphinomanes, mais qu'il vaut mieux, pour éviter des répétitions et au point de vue des applications pratiques, renvoyer au chapitre dans lequel nous nous occuperons de la médecine légale de la morphinomanie.
ir. Troubles sensoriels. — Anahjses des fonctions sensorielles. — A. Illusions et hallucinations. — On a beaucoup discuté et l'on discute encore sur l'existence des illusions et des hallucinations au cours du morphinisme chronique. En 1872, Laehr s'est fondé sur l'existence de ces troubles sensoriels pour ranger le morphinisme dans la classe des psychoses et lui imposer le nom de Morphiumsucht f-^-"-) ; il reconnut même aux pseudeslhésies morphiniques comme
I Sucht : maladie ; acception u.9«e«/e ; maladie chronique, invétdroovd airemenl affection de langueur; au sens <ec/»»«Mç/ dyso " sic ra-
■ïanUl^f^^^'"" '-'TT':'': V"'''""-"' l''-'"«|.'.siti;u,ÎHMoKi^ue . . ant ■lofrr'y.ore o„ lial.itu.lo morlnde, t.Midaiiee irrosisliliio, passi.,,! „ • -
\oi) Sclniltor und Hofriiier. I.oipzi^r, IH7I.) """<ro((t/( LevilmëiD"' '^"'■'^"""^ ''^ description des halincinations morphiniques à
à celles de l'alcoolisme, un caractère lerrifianl sur lequel Lancereaux devait insister plus tard dans ses cliniques. Fiedler, en 1874, Levinstein, l.eidesdorf, Erlenmeyer, en Allemagne, Lancereaux en France, décrivirent aussi les hallucinations des morphinomanes. Dans ses leçons de l'asile Sainte-Anne, M. le professeur Bail s'est range al avis de ces ohservateurs et a signalé, après Laehr et M. Lancereaux, le caractère terrifiant des hallucinations dues a l'imprégnation morphinique.
D'autres nosographes non moins distingués ont, au contraire, soutenu que si le morphinisrae chronique pouvait aboutir comme les affections organiques du cerveau, a une sorte de démence spéciale, on ne rencontrait jamais, dans son cours, l'ensemble des troubles psycho-sensoriels qui caractérise les psychoses : :c'est même sur cette absence de délire et d'hallucination que s'appuie M. Magnan pour réformer le terme de morphinomanie et ne l'appliquer qu'aux cas, s'il en existe, de dipsomanie morphinique
Compulsant et commentant un grand nombre d observations dont beaucoup lui sont personnelles, M. Pichon s'est arrêté à une manière de voir éclectique a laquelle je suis, moi-même, bien tenté de me rattacher Pour ce jeune et distingué médecin, il faut reconnaître, chez les morphinomanes, deux sortes d'hallucinations bien distinctes . les hallucinations nocturnes, rêves et cauchemars dont 1 existence est indéniable et qui. par leur caractère terrifiant, se rapprochent beaucoup de celles des alcooliques et les ha - Inr nations diurnes qui sont beaucoup plus rares, si tant es qu' îles existent, à moins qu'elles neise rattachent à une ntoxication concomitante telle que le cocaimsrne ou l alcoolisme lui-même, à une névrose comme 1 epilepsie ou •ryst Se, à une psychose, enfin, accidentelle ou un fond de dégénérescence soit acquise, soit hereditaue H semble, en^ésumé, qu'en dehors de -y-sociat, i s morbides, les hallucinations vraies, c'est-a-dire d urnes et distinctes des cmes nocturnes, ne se rencontrent pas dans
Sle ïinSter sur la valeur constatation, PU^sque.^ présence ^^I^^^U^ lin ninrnhinomane, on est, mis sui )« yyj
pathique compliquant le morpuinismc.
SYMPTOMATOLOGIli: DE LA MORPflINOMANIE. 83
elJes-mômes, bien que parfois autonomes, reconnaissent souvent la même étiologie.
Si les hallucinations du morphinisme présentent avec celles de l'alcoolisme de grandes analogies et sont, le plus souvent, comme elles, visuelles, nocturnes et terrifiantes, elles ont cependant, selon M. Pichon, quelques caractères qui leur sont propres : presque exclusivement visuelles, elles n'intéressent que très rarement la sensibilité générale si souvent lésée, au contraire, chez les alcooliques, et ne présentent ni le caractère professionnel, ni la mobilité de celles que l'on observe chez ces derniers malades.
B. Autres troubles de la sensibilité. — 1" Vue. — Les troubles de la vue chez les morphinomanes sont subordonnés à l'ancienneté ainsi qu'à l'intensité de l'imprégnation parla morphine et intéressent séparément ou simultanément l'appareil accommodateur : muscles moteurs oculaires, iris, muscles ciliaireset l'appareil percepteur : rétine, centres optiques.
L'état de la pupille a été diversement apprécié par les observateurs ; mais les divergences d'opinion plus apparentes que réelles, qui les séparent, tiennent aux conditions d'observation et d'expérimentation différentes dans lesquelles ils se sont trouvés placés. Dans l'intoxication aiguë par doses moyennes, provoquée chez les animaux ou observée chez l'homme, aussi bien que dans le morphinisme chronique peu avancé, le myosis parait être la règle, conformément à ce que la plupart des physiologistes, sauf Orfila, nous ont appris depuis longtemps sur l'action myosique de l'opium et de la morphine et à ce que Levinslein a constaté chez les morphinomanes; mais lorsque l'intoxication expérimentale doit tuer l'animal ou lorsque l'homme est, selon l'expression de Fonssagrives. sidéré par l'opium ou la morphme, à ce myosis succède une mydriase que nous trouvons mentionnée dans les observations de Galvet et de Pichon dont les malades étaient d'ailleurs mourants. Dans un cas de morphinisme aigu, Pichon a constaté l'abolition complète du ré/lexe pupillaire et l'inégalité des pupilles a ete signalée par Levinstein.
Dans l'intoxication aiguë également, Pichon a vu la mvdnase se compliquer d'une paralysie de l'accommodation qu II rattache a la communauté d'origine des libres ('■manées •lu sympathique et de l'oculo-moteur commun innervant le muscle de Brucke et le sphincter irien.
84 LES MOHI'UINOMANBS.
Les troubles fonctionnels de l'api)areil percepteur n'offriraient pas moins d'intérêt s'ils avaient été l'objet d'études plus sérieuses. Labordc, Chouppe, Fieuzal, examinant à l'ophthalmoscope la rétine du chien soumis à des injections de morphine, l'ont trouvée congestionnée, d'abord puis anémiée et cette anémie s'est montrée permanente chez les chiens mis expérimentalement en état de morphinisme
clironique. . i ,1, i
Nous possédons aussi quelques observations ophthalmoscopiques, ophthalmométriques et campylométriques chez des morphinomanes.
Une malade de M. Pichon, A..., présentait, pour 1 œil gauche, des alternatives d'amblyopie et de retour a 1 acuité ■visuelle normale corrélatives au degré d'imprégnation morphinique auquel elle se soumettait. C'est ainsi que son acuité visuelle, qui était de 2/3 à son entrée à.la clinique, redevint égale cà 1/1, c'est-à-dire normale, lorsqu elle sortit guérie. ' , .
M dégénéré héréditaire, alcoolique et morphinomane, observé par le même auteur, fut de sa part l'objet de déterminations plus complètes. Affecté d'un strabisme probablement traumatique (?) de l'œil gauche, les milieux de cet œil étaient transparents et sans trace de leucome. bon acuité visuelle, déterminée avec l'échelle métrique de de Wecker, était de 1/3 à gauche et de 2/3 à droite ; la dilatation pupillaire et les réflexes cornéen et oculo-palpébral étaient normaux des deux côtés ; la vision des couleurs était normale à droite, mais il existait, à gauche, une achromatopsie surtout prononcée pour le jaune et le rouge; l'examen du champ visuel, fait à l'aide du périmètre de Landolt, montrait, à droite, un champ d'étendue normale, mais, à gauche, un rétrécissement très marqué pour toutes les couleurs. A l'examen ophtalnioscopique, enlin, on ne constata, à droite, rien d'anormal, mais, cà gauche, apparut une anémie de la papille très manifeste, cause probable de tous les troubles fonctionnels précités.
Cette observation, la plus complète que nous ayons au point de vue qui nous occupe, serait intéressante si Je cas était pur et si une discussion clinique jetait sur lm plus de lumière. Tl s'agit, malheureusement, dun dégénère héréditaire, d'un alcoolique fils de suicidé, irere d hystérique; lui-même, sous l'empire de chagrins dus a des
SYMPT0MAT()L(^C.1E DE LA M 0 R l' Il I N 0 M A N I E. 85
pertes d'argent, recourut h Bacchus consolator et, furieux de se voir confisquer sa seringue à l'asile où il avait e'ié interné non comme morphinomane, mais comme alcoolique, tenta de se suicider avec de la teinture de digitale. Est-il possible, dans de pareilles conditions, de rapporter k coup sûr au morphinisrae des troubles fonctionuels dont la symptomatologie de l'alcoolisme et celle de l'hystérie, surtout, offrent de si nombreux exemples?
De ses recherches sur les troubles de la vue chez les morphinomanes, M. Pichon n'en croit pas moins devoir déduire les conclusions suivantes :
« 1° La morphine, dans l'intoxication aiguë, produit des troubles visuels consistant en scotomes, diminution du, champ visuel ou même araaurose complète, qui sont, d'ailleurs, passagers.
« 2° L'intoxication chronique, le morphinisme de très longue date, surtout, peut produire des troubles oculaires permanents. Les principaux sont une décoloration de la papille qui peut aller jusqu'à V atrophie progressive. En pareil cas, les premiers accidents, comme le faisait prévoir l'expérimentation physiologique, consistent en l'hyperhémie de la papille. Les autres phénomènes sont surtout des scotomes et un rétrécissement irrégulier du champ visuel, etc.
« 3° Quand ces accidents ne sont pas des lésions papillaires avancées, comme l'atrophie, ils cèdent assez bien à la suppression de la morphine. »
2° Autres troubles de la sensibilité. — D'après M. Pichon, « les troubles sensoriels sont parfois très nets chez les moi'phinomanes ; la demi-surdité est fréquente chez eux; le goût, surtout, est émoussé et certains morphinomanes ne trouvent aucune saveur aux aliments qu'on leur présente ». Il ne rapporte nialheurensoment aucun fait à Tappui de ces assertions. II cite, cependant, un cas d'héniianesthésie sans hémiplégie chez un inorphinomane ; mais le sujet de l'observation étant ce même M... chez lequel il a signalé l'iiémiamaurose et le rétrécissement du champ visuel à gauche dont il vient d'être question tout à l'heure, il est passible des mêmes doutes qui viennent d'être expi-imés à l'occasion de ces troubles de la fonction visuelle.
^i a des données aussi vagues, j'ajoute le prurit ([ue l'on a observé chez certains morphinomanes, surtout à la suite des piqûres, prurit indépendant de toute éruption et de
tout trouble trophique de la peau, j'aurai épuisé le peu que nous savons sur les troubles de la sensibilité constatés chez les morphinomanes à la période d'état, et c'est véritablement bien peu de chose.
III. Troubles de la motilité. — Les troubles de la motilité paraissent avoir encore moins attiré l'attention des observateurs et je ne connais, à ce sujet, qu'un passage du travail de Jouet qui est relatif au tremblement des morphinomanes :
(c Un des symptômes les plus caractéristiques du morphinisme clironique, dit Jouet, est le tremblement des mains, qui est bien différent des tremblements alcoolique et sénile. »
« Le tremblement morphinique offre, à première vue, cette particularité qu'il semble résulter d'un mouvement de torsion du membre sur lui-même tenant à la contraction alternative et continue des supinateurs et des pronateurs. Aussi, pour obtenir le tracé de ce tremblement, faut-il placer le tambour de Marey sur l'un des bords du membre. »
a Les oscillations du tremblement morphinique procèdent par poussées de cinq à six ou davantage. Leur amplitude est variable ; mais les intervalles qui les séparent sont parfaitement égaux. Chaque oscillation est régulière, et se compose d'une ligne ascendante et d'une ligne descendante formant un angle très aigu, sans plateau. »
« Dans le tremblement sénile, les lignes d'ascension el. de descente sont reliées par une sorte d'arc de cercle : dans le tremblement alcoolique, ces deux lignes sont irrégulières : celle de [l'ascension est prolongée et la chute est beaucoup plus brusque. »
B. — Troubles de la vie organique.
I. Troubles de la circulation. — Bordeu, Cullen, Brown, Hufeland et, parmi les modernes, Bally, Trousseau et Bonnet, ont montré, qu'à doses physiologiques, l'opuim était un excitant de la circulation : sous son intluence, les battements du cœur s'accentuent et s'accélèrent, le pouls devient plus fort, la pupille se rétrécit, la rétine s'hyperhémie, les téguments et vraisemblablement, aussi, les viscères se congestionneut, le patient éprouve une sensation de chaleur à la peau, de plénitude, de tension caractéristique,
SYMPTOMATOLOGIE DE LA M 0 R P n I N 0 M ANI E.
les sécrétions s'exagèrent et ce n'est que sous l'intluence de doses plus élevées, déjcà toxiques d'ailleurs, que, par une réaction secondaire, à cet éréthisme circulatoire général succède une phase d'atonie et d'anémie également généralisées; le spygmograplie, au reste, appliqué par Bordier à l'analyse de ces faits, en démontre la réalité dans les tracés que fournit cet instrument, la hauteur de la ligne ascensionnelle témoigne de l'accroissement de l'impulsion cardiaque, l'obliquité de la ligne de descente montre la rapidité de la circulation artérielle et la disparition du plateau qui, dans les tensions artérielles faibles, est l'indice d'une phase d'équilibre indifférent entre la force propulsive du muscle cardiaque et la résistance passive de l'élasticité artérielle, montre la prédominance de la première de ces forces sur la seconde. Je n'insisterai pas sur ces caractères bien connus depuis les travaux de Marey et de ses élèves et vulgarisés par les ouvrages classiques de cet éminent physiologiste.
Cette action tonique sur la circulation est moins prononcée avec la morphine qu'avec l'opium, à ce point que Bally a pu dire que cet alcaloïde n'avait aucune influence sur elle. Elle existe, cependant, ainsi que l'ont démontré Trousseau, Bonnet et Giibler lui-môme, qui rattache, un peu hypothétiquement, à l'hyperhémie encéphalique le myosis morphinique. Les morphinomanes, eux-mêmes, en ont bien conscience, au moins pendant la période euphoristique du morphinisme et ressentent, après leur piqûre, une sensation de chaleur et de plénitude générales coïncidant avec la rougeur de la face, le larmoiement, et un sentiment d'activité, d'éi éthisme, de puissance physique, intellectuelle et morale auxquels l'euphorie doit une partie de son charme.
Nous devons, d'ailleurs, à M. 0. Jennings des observations sphygraographiques qui sont le pendant et la confirmation de celles que Bordier avait faites sur les sujets en puissance de doses physiologiques d'opium. J'y reviendrai dans le chapitre qui sera consacré à l'abstinence morphinique où leur analyse sera plus à sa place; mais je ne puis me dispenser de rappeler ici que, dans ses recherches faites à la clinique dos maladies mentales de Paris avec le sphygmographe de Dudgoon, M. 0. Jennings a constaté des différences considérables entre le pouls des morphinomanes sevrés de leur doseliabituelleetnécessairede morphineetcelui des mêmes
LES MOIÎI'llINOMANES.
malades remontés par une injection récente. Dans le premier cas, une ligne d'ascension r-ourle et olilique, un plateau fort accusé semblable à celui qu'on observe dans certains cas de néphrite chronique et d'anévrysme brachio-cépbalique, une ligne de descente allongée et irrégulière, indiquent une impulsion cardiaque faible, défaillante, une circulation ralentie, avec une prédominance de la résistance artérielle ; dans le second, au contraire, l'ascension brusque, verticale, élevée, la disparition de tout plateau, la descente franche et rapide, montrent bien l'exagération temporaire de l'impulsion du cœur et la prédominance des forces actives qui favorisent le cours du sang sur les résistances passives qui tendent à le ralentir. Nous verrons, également, le parti que M. 0. Jennings a judicieusement tiré de ces faits pour l'institution d'une méthode de traitement de la morphinomanie fort rationnelle.
Nous ne connaissons guère l'inlluence du morphinisme chronique sur la circulation et nous ignorons si, comme l'alcool, le plomb, le phosphore, la morphine à doses répétées est capable de produire des lésions permanentes du cœur et des vaisseaux; mais il semble bien résulter de l'observation objective ét subjective de vieux morphinomanes ainsi que des recherches de M. Jennings, que, chez eux, une atonie du système circulatoire a succédé à l'éréthisme du début. A défaut de leur pâleur habituelle, de leur sentiment de faiblesse, de dégoût, de défaillance, de leur langueur physique, intellectuelle et morale, de la diminution de leurs sécrétions, dont la sécheresse de la peau , la soit' et la constipation sont les principaux indices, du ralentissement de leurs échanges organiques dont l'amaigrissement est la meilleure preuve, nous en serions avertis par l'état de besoin permanent dans lequel ils se trouvent et dont les signes sphygniographiques nous sont maintenant connus et par l'obligation qui leur est imposée de recourir à des doses de morphine de plus en plus fortes, de plus en plus rapprochées, ponrobtenir une modification de leur tracé de moins en moins prononcée traduisant une stimulation de l'activité circulatoire de plus en plus insuffisante et éphémère.
Il, Troubles de la calorification. — M. Pichon a fait sur la température axillaire des morphinomanes quel(|ues recherches qui, pour la plupart, n'ont pas donné de résul-