‹ Les morphinomanesChapitre 22 sur 48 · SYMPTOMATOLOGIE DE LA MO RPHIN OM AN 1 E · texte numérisé non relu

SYMPTOMATOLOGIE DE LA MO RPHIN OM AN 1 E

cherche de la morphine, il le passe dans une inertie physique, intellectuelle et morale absolue. Lorsque ces excès et ces délits ne le conduisent pas à l'hôpital, à l'asile d'aliénés ou en prison, il succombe, enrui, soit à la cachexie qu'aggravent encore les troubles digestifs, l'inanition, la suppuration dont il est atteint, soit à l'une des complications qui se rattachent directement à l'intoxication chronique par la morphine, soit aune complication accidentelle, contre laquelle son organisme épuisé ne lui permet aucune résistance, à moins que, dégoûté de la vie et de luimême, il ne termine ses jours par le suicide. C'est alors, si l'on peut pratiquer son autopsie, que l'on tire de la morphine de ses viscères, comme on en tire de l'alcool chez les alcooliques. Chez ime hystérique de 26 ans, morphinomane depuis l'âge de 12 ans et prenant jusqn'cà dfx grammes de morphine par jour, morte à la clinique des maladies mentales de Paris, on retrouva de la morphine dans la rate, le foie, les reins et les centres nerveux.

Les faits de morphiaomanie portée cà ce point de cachexie physique et mentale abondent dans la littérature spéciale et ont même été exploités par un certain nombre de littérateurs. Ce serait faire double emploi que les relater ici et je renverrai le lecteur désireux de les connaître au livre de M. Pichon qui en contient plusieurs. J'ai préféré en rapporter un qui m'est personnel et est encore inédit : il s'agit de ce jeune pharmacien, C... (Valantin), que j'ai observé à l'asile de Cadillac. Son observation montre bien, au point de vue mental surtout, le désarroi qui se met, sous l'intluence. du besoin absolu de l'excitant morphinique et de l'idée fixe de se le procurer à tout prix, dans l'intelligence et la conduite de ces malades, devenus de véritables « possédés «.

Chassé de toutes les pharmacies où il s'était fait recevoir comme élève, pour ses habitudes de morphinomanie, la ^paresse, l'incapacité qu'elles entraînaient et, probablement aussi, ses emprunts à « l'armoire aux poisons », C... vint chercher fortune à Bordeaux. Soit que toutes les places fussent prises, soit que son extérieur inspirât peu de confiance et, de fait, il ne payait pas de mine, ses espérances furent déçues et il tomba bientôt dans la plus noiro misère. Lorsqu'il eut . épuisé toutes ses ressources, engagé ou vendu ses vêtements, ses livres et jusqu'à son

Ik

LKS MORPHINOMANES.

couteau de poche, il se trouva sans place et sans abri. Possédait-il quelques écus gagnés par un remplacement de quelques jours ou dus à la charité de ses confrères, il mangeait du pain et du fromage, parfois un morceau de saucisson, s'offrait même un verre de vin dans une gargote et couchait dans un hôtel borgne; ses poches étaient-elles vides, il mendiait un morceau de pain et couchait à la belle étoile ou, de peur d'être arrêté comme vagabond, marchait toute la nuit par la ville. 11 croit avoir fait ainsi, certaines nuits, plus de quarante kilomètres. Jamais, cependant, il ne but, pour se soutenir, ni alcool ni absinthe.

Bien que son appétit fût conservé, notre morphinomane pouvait, à la rigueur, se passer de pain, mais non de morphine ni de cocaïne. Ces drogues sont chères : s'en procurer à tout prix était sa seule étude; en manquer, sa seule crainte. Aussi recourait-il, pour en obtenir, à des moyens qui, pour être ingénieux, n'en étaient pas moins peu licites. Tantôt, muni d'une fausse ordonnance médicale, il s'en faisait délivrer, comme pharmacien, avec une forte remise; tantôt, exhibant son diplôme, il s'en faisait donner gratis une petite quantité pour traiter une névralgie imaginaire; il lui arriva, même, dans une pharmacie où il se présentait comme élève, de dérober un flacon de cocaïne d'une trentaine de grammes qui se trouvait à sa portée. En possession de la précieuse drogue, il entrait dans la première maison venue, demandait au concierge un peu d'eau, y jetait à vue de nez une certaine quantité de sels et se faisait hâtivement, furieusement, la quantité de piqûres nécessaire pour mettre un terme à son malaise, s'injectant, ainsi, par fractions d'environ 5 centigrammes, une quantité de morphine et de cocaïne qu'il évalue pour chacune de ces deux substances à 3 grammes par jour pour le moins.

Je ne saurais mieux terminer ce chapitre consacré à la symptomatologie du morphinisme, qu'en reproduisant ou, plutôt, en résumant, car elle est assez longue, une observation de Zambaco qui réunit, sous une forme dramatique, les principaux traits et toutes les phases de l'histoire de cette habitude vicieuse et est bien propre à faire réfléchir, pendant qu'il en est temps encore, les amateurs imprudents d'euphorie morphinique :

Le docteur X... âgé de 35 ans, médecin de l'hôpital russe

SYMPTOMATOLOGIE DE LA MORPHINOMANIE.

de Constantinople, avait fait d'excellentes études à Vienne où la bière, le tabac, les mets épicés dont il usait immodérément lui avaient donné une gastralgie intense qui le tourmenta plusieurs années et qu'il s'avisa, enfin, de traiter par les injections de morphine. Il y trouva la guérison de sa gastralgie; mais il élait devenu morphinomane.

Pendant quelques mois, tout alla bien. Dans des conversations fréquentes qu'il avait avecZambaco, le docteur X... ne cessait de lui faire le panégyrique de la morphine à laquelle il devait tout. En même temps, il lui avouait qu'il en augmentait progressivement les doses et que d'un centigramme par jour, dose du début, il était monté à dix centigrammes. Mais bientôt, ennuyé des représentations de son confrère et ami, il entra dans la phase de la dissimulation et évita de l'entretenir de sa funeste habitude.

Six mois, cependant, après son retour à la santé, X... commença a pâlir et son caractère s'altéra : il devint sombre et réservé. « Il causait peu et riait rarement, lui qui aimait tant rire et entendait si bien les railleries! » Au chevet des malades, dans les consultations, on ne retrouvait plus son esprit d'investigation et la justesse de ses appréciations d'autrefois. Il avait toujours une expression de fatigue, d'indifférence pour tout qui allait jusqu'à l'apathie; un changement incontestable s'opérait dans ses facultés psychiques : son intelligence s'amoindrissait et son affection pour ses amis ainsi que pour les siens tendait à disparaître. Il se laissait parfois surprendre le regard fixé sur un objet insignifiant, sans que sa physionomie exprimât une pensée ou une préoccupation : c'était plutôt une absence, un arrêt de l'intelligence. Physiquement, il était devenu moins agile, plus paresseux; il restait volontiers sur le premier siège venu où il s'oubliait, tout en répétant que sa présence était nécessaire à tel ou tel endroit. Son appétit diminuait aussi : il mangeait à peine à table; il détestait de plus en plus la viande et se bornait, à la fin, à se nourrir de salade, de laitage, de fruits : cependant, il n'était plus gaslralgique.

Zambaco s'ouvrit de ses craintes à M™" X... et apprit d'elle que son mari devait s'injecter dé 40 à 50 centigrammes de morphine par jour. Il prit le jjarti d'adresser à son ami de vives observations sur une habitude qui, s'il n'y prenait garde, devait le- conduire à sa perte. Ému par

ces représentations, X..., qui depuis longtemps esquivait la question et prétendait ne pas abuser de la morphine, lui avoua qu'il s'en injectait 40 centigrammes chaque jour et qu'il lui était impossible de renoncer à ses piqûres. Il avait essayé plusieurs fois sans même parvenir à diminuer la dose. Il jugeait bien sa position et les dangers auxquels il s'exposait; mais, c'était plus fort que lui. Il termina par une peinture éloquente des souffrances que lui faisait éprouver la privation de la morphine et du soulagement immédiat, mais temporaire, qui succédait à chaque piqûre.

Un matin, M""" X... envoya chercher Zambaco en toute hâte. Celui-ci trouva son confrère alité. La face, fort amain-rie, avait une expression cadavérique. Les lèvres étaient un peu violacées. Il était somnolent et répondait à peine aux questions. Son intelligence paraissait obtuse. Le pouls était petit, misérable, irrégulier; les battements du cœur, très faibles, à peine appréciables à l'auscultation; la respiration, très lente, se répétait de dix à douze fois par minute. Les pupilles étaient presque effacées; la langue était sèche et la soif vive. Tous les symptômes, enfin, d un véritable empoisonnement par la morphine dû, probablement, à l'absorption d'une dose plus forte que de coutume.

Ému jusqu'aux larmes des objurgations de son ami, le D-- X iura sur son honneur qu'il suivrait ses conseils et, sans 's'engager à supprimer du coup la morphine, ce qui eût été, d'ailleurs, imprudent, promit d'en diminuer graduellement les doses. Serment de morphinomane vaut serment d'ivrogne : six jours après, au moment ou il roulait une cigarette, il tomba sans connaissance et expira.

Zambaco apprit alors de M- X... qu'à la fin son man était devenu irascible, violent et brutal. Le jour ou .1 avait failli s'empoisonner, il avait bousculé et frappe sa femme qui voulait l'empôcher de se faire une injection et après une scène de la dernière violence, s'était enferme dans sa chambre en emportant son flacon de morphine. P us taid ■encore, lui, autrefois si bon et si affectueux, 1 avait frappée ainsi que ;es enfants, lorsqu'elle le «^PP^'^'^^f ^^^-^^^^^^ à son lent suicide et de tenir les promesses qu il avait

■^""irseruit diflicilc de trouver une observation résumant mieux la marche progressive et fatale de la morphinomanie chez un sujet !iui, bien que parfaitement conscient des

SYMPTOMATOLOGIE DE LA MORPHINOMANIE.

dangers auxquels il s'expose, a laissé passeï" le temps où il lui était encore possible de rompre une si funeste habitude, un fait montrant, sous une forme plus imagée et plus saisissante, les troubles de l'intelligence et du caractère que détermine une telle passion. Tout morphinomane encore curable qui aura lu le lamentable suicide du D'' X..., jeune, instruit, intelligent, père de famille, placé dans une situation sociale enviable, aura été dûment averti... Et nunc erudimini!

Page 1