‹ Les morphinomanesChapitre 23 sur 48 · ÉTAT DE BESOIN · texte numérisé non relu

ÉTAT DE BESOIN

Dans un passage de sa correspondance, Victor Jacquemont raconte que, présenté à un rajah renommé pour l'aménité de ses manières, l'agrément de sa conversation et la flnesse de son esprit, il fut fort étonné de se trouver en présence d'un vieillard décrépit, au teint blême, couché dans un palanquin et plongé dans l'abrulissement le plus complet. Un des serviteurs du rajah l'ayant alors soulevé et lui ayant ingurgité un peu d'une liqueur noirâtre, le moribond ouvrit les yeux, parut se réveiller, s'anima et, bientôt après, justifia pleinement la réputation de politesse et d'intelligence qui l'avait précédé. Ce prince hindou était une des victimes de l'opium et ne redevenait lui-même que sous l'influence de l'excitant nécessaire à l'exercice de ses facultés.

Ce coup de théâtre se produit chaque jour, plusieurs fois par jour même, dans la vie des morphinomanes et beaucoup ne peiivent écrire une lettre, prendre part à une conversation, traiter une affaire, qu'à la faveur d'une injection nouvelle. Les auteurs qui ont abordé le sujet de ce livre sont pleins d'histoires de ce genre où l'on voit des morphinomanes tristes, abattus, inquiets, étrangers à ce qui les entoure, incapables du moindre effort, du moindre travail physique et intellectuel, s'absenter une minute, sous un prétexte quelconque, lorsqu'ils sont obligés de payer de leur personne, et revenir aussitôt, l'injection ayant été rapidement expédiée, gais, dispos, en possession de toute leur énergie et de toute leur intelligence.

A son arrivée à l'asilo do Cadillac, C... (Yalontin), qui, depuis longtemps déjà, s'injectait chaque jour plusieurs

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grammes de morphine et de cocaïne, était, depuis vingtquatre heures, en état d'abstinence. Très amaigri, la peau terreuse, le teint plombé, la physionomie morne, inquiète et anxieuse, je le trouvai ad'alé de tout son long sur un banc, répugnant au moindre mouvement, incapable de tout effort, répondant à peine à mes questions et n'ouvrant la bouche que pour demander d'une voix pleurarde à ne pas être soumis au traitement radical qu'il se déclarait incapable de supporter. Son pouls était filiforme, ses extrémités froides et cyanosées, sa respiration lente, courte et pénible; il se plaignait de coliques, de diarrhée et n'avait pu fermer l'œil de Ja nuit. Pour mettre un terme à cette situation un peu alarmante et tirer du malade les renseignements nécessaires à la rédaction de son observation, je lui accordai une copieuse injection sur laquelle il se jeta avidement et, presque aussitôt, la scène changea : le visage reprit quelque couleur, le pouls se releva, la chaleur reparut aux extrémités, la respiration redevint à peu près normale : C..., reprenant la bonne humeur insouciante qui fait le fonds de son caractère et sa loquacité méridionale, se leva et, tout en se promenant avec moi dans le jardin, me raconta avec une bonne grâce et une lucidité parfaites, sa vie tout entière ^

Le D'' X..., ce médecin de l'hôpital russe de Constantinople dont j'ai résumé la triste histoire à la fin du chapitre précédent, avait donné à Zambaco une description fort exacte de l'abattement et de l'angoisse auxquels sont en proie les morphinomanes privés de leur piqûre accoutumée et du soulagement immédiat, mais malheureusement de plus en plus passager, qui suit cette opération. « Lorsque l'heure habituelle de l'injection arrive, disait-il, une agitation de plus en plus grande s'empare de mon corps. Je ne puis plus tenir en place ; tous mes membres Sont parcourus par une sensation insupportable : c'est comme des fourmis qui courent partout, c'est comme si on était rongé par une, infinité de vers; il survient une sorte de fatigue, de faiblesse, de lassitude extrême. Les membres sont lourds^

■ 1. Barallier raconte qu'un pilote du Bosphore, qui était tïiériaki, devait avaler quelmies pilules d'opium chaque ibis qu'il avait à subir une grande fatigue; il devenait alors d'une adresse admirable ; tandis que, privé do son excitant, il commettait les bévues les plus dangereuses. Au dire de Burns, les Turcs partagent leur opium avec lenrs chevaux lorsqu'ils ont imposer à ces animaux une étape extraordinaire.

plus pesants, comme au moment do sortir d'un bain général dans lequel on a séjourné quelque temps. La respiration devient anxieuse, profonde, suspirieuse; le pouls, faible, petit, parfois agité. On éprouve des palpitations cardiaques, des bourdonnements dans les oreilles, un sentiment de vide dans la tète; toute fixation d'esprit, tout travail deviennent impossibles. Les pupilles, resserrées habituellement, sont relativement dilatées. Une seule pensée absorbe le morphinomane, le tourmente, le domine alors : c'est celle de se faire une injection. Si, dans ces moments, on essaye de le contredire, de s'opposer à son injection ou de la retarder, il se met dans des colères violentes, il est hors de lui-même. A propos de la plus petite remarque, il casserait et briserait tout. »

« Aussitôt l'injection faite, tout change. La tranquillité reparaît, la bonne humeur revient, au moins relativement; on éprouve un bien-être général. Les diverses sensations désagréables ressenties par tout le corps cèdent immédiatement la place au calme. On est plus dispos, plus léger dans ses mouvements; le pouls se relève; la respiration devient re'gulière; l'intelligence se réveille : elle est apte au travail. C'est alors que le morphinomane peut prendre quelque nourriture et redevenir communicatif. En un mot, le patient ne se trouve dans son état normal qu'après avoir fait son injection. L'effet engourdissant et narcotique de la morphine ne survient qu'une ou deux heures après l'injection; mais la première action qu'elle exerce sur l'économie, c'est de remonter les forces et de calmer le système nerveux. »

Un grand fait psychologique ou plutôt physiologique domine, en effet, toute l'histoire de la morphinomanie : c'est l'habitude, cette disposition organique qui est acquise par la répétition des mêmes actes et qui les rend faciles et nécessaires. C'est grâce à l'habitude que l'organisme s'accoutume aux toxiques à ce point que les doses initiales lui deviennent insuffisantes et qu'il en tolère des doses qui sidéreraient plusieurs hommes non accoutumés; mais c'est grâce à l'habitude, aussi, que l'organisme souffre do la suppression ou même de la diminution d'un excitant qui lui est devenu indispensable au môme titre qu'un aliment et que le morphinomane est plus privé de sa morphine qu'il ne le serait du manger et du boire. Il n'est pas un

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de ces infortunés esclaves de l'habitude qui ne soit prêt à troquer son dîner contre le contenu d'une seringue de Pravaz.

Aussi, à ce point de vue, la carrière d'un morphinomane peut-elle se répartir en trois périodes successives et distinctes : t • t Dans la première, période analgésique, la morphine est un médicament : c'est un merveilleux calmant des douleurs physiques et morales; mais la suppression en est encore facile et, l'effet thérapeutique obtenu, on se sépare d'elle sans trop de regrets ;

Dans la seconde, période euphorislique, les charmes spéciaux de la morphine se révèlent au patient ou au curieux; mais on s'en déshabitue encore assez facilement pour peu qu'on soit averti des dangers de l'habitude naissante, qu'on soit doué de quelque raison et de quelque volonté ou qu'il survienne quelque diversion de l'esprit ou du corps ;

La troisième suit la précédente de quelques semaines ou de quelques mois : c'est la période de besoin. La morphine est devenue un véritable aliment dont le besoin se fait aussi impérieusement sentir que celui de l'air, plus impérieusement que ceux du pain ou de l'eau, un besoin vital, selon l'expression de M. Charcot. L'euphorie a disparu et ce n'est qu'à grand'peine et grâce à certains artifices qu'on peut en évoquer la fugitive et pâle image : pas plus que- lafemme, fût-elle une Manon, le morphinomane ne peut se refaire une virginité. Aussi s'injecte-t-il, dès lors, non plus pour jouir, mais pour ne pas souffrir; non plus pour goûter les charmes de l'ivresse tout intellectuelle du début, mais pour travailler, remplir sa tâche et n'être trop inférieur ni à lui-même ni aux autres hommes. La morphine le tient et ne le lâchera plus : il en est possédé :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

« .le me suis aperçu par diverses observations, dit Xavier de Maistre, que l'homme est composé d'une âme et d'une bête... .l'ai reconnu clairement que l'âme peut se faire obéir par la bête et que, par un retour fâcheux, celle-ci oblige très souvent l'âme à agir contre son gré. »

« ... Un jour de l'été passé, je m'acheminai pour aller à la Cour; j'avais peint toute la matinée et mon âme se plaisait à méditer sur la peinture, laissant à la bête le soin

de me transporter au palais du Roi. « Que la peinture est un « art sublime ! pensait mon âme : heureux celui que le spec- « taclo de la nature a touché, qui n'est pas obligé de laii e « des tableaux pour vivre !... » Pendant que mon âme faisait ces réllexions, l'autre allait son train et Dieu sait où elle allait! Au lieu de se rendre à la Cour, comme elle en avait reçu l'ordre, elle dévia tellement sur la gauche qu'au moment où mon âme la rattrapa, elle était à la porte de M™'' de Hautcastel, à un demi-mille du palais royal. « Je « laisse à penser, ajoute finement l'auteur du Voyage autour « de ma chambre, ce qui serait arrivé si elle était entrée « toute seule chez une aussi belle dame. «

Ainsi chez les morphinomanes. Tandis que leur « âme » connaît les dangers de la morphine et veut rompre avec ses charmes trompeurs, « l'autre », entraîné par l'habitude, guette l'heure de la piqûre, saisit la seringue et, avant même que la souCfrance physique soit devenue intolérable et que l'âme ait opposé son veto, sans même qu'elle enaitpresque conscience, l'injection est faite. L'âme se console en se promettant, pour le lendemain, une résistance plus énergique, gage d'une victoire au moins partielle; mais le lendemain, la bête, encore jdIus forte que la veille, renouvelle sa surprise et, cela, souvent, avec une régulu- •rité tout automatique. Pour un ami de M. Pichon, qui se comparait lui-même à une horloge ambulante, le moment •des injections était réglé à deux ou trois minutes près et, si cette courte période était dépassée, il était pris d'une sensation indéfinissable pour laquelle il ne pouvait trouver aucune épithète, mais qu'il comparait volontiers à celle que procure une soif ardente qu'on ne peut assouvir.

La précocité et l'intensité de cette faim de morphine, de cette boulimie morphinique, varient, d'ailleurs, beaucoup selon les sujets et sont subordonnées à un certain nombre de conditions intrinsèques et extrinsèques, constitutionnelles et accidentelles. Un morphinomane bien nourri, menant une vie occupée, intelligent, arrivera moins vite à la période de besoins et supportera mieux l'abstinence qu'un sujet placé dans des conditions contraires et tel qui s'était épuisé en longs et vains elîorls pour guérir, cesse de penser à la morphine et se trouve déshabitué presque sans souffrances et presque à son insu s'il survient dans ■son existence un changement brusque et radical, même

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mcalheureux, qui occupe fortement son esprit. Le temps est également un des principaux facteurs de l'évolution du niorphinisme : à doses égales, une habitude ancienne est bien plus tenace qu'une habitude récente et le morphinomane qui s'administre chaque jour, depuis des mois, quelques centigrammes de morphine, guérira plus difficilement et ressentira plus vivement les angoisses du sevrage que son confrère qui s'en injecte des décigrammes, mais dont l'habitude vicieuse ne remonte qu'à quelques semaines. L'idée souvent exagérée que le malade se fait des difficultés qu'il a à vaincre et des souffrances qu'il devra supporter pour guérir, joue aussi un rôle important; mais ce sont là des questions qui trouveront leur place lorsque nous parlerons du pronostic de la morphinomanie.

Si nous poussons, d'ailleurs, plus loin l'analyse, nous trouvons dans l'impulsion vers la morphine deux éléments distincts dont la coexistence, sous une valeur différente, nous rend compte, en partie, des variations qui viennent d'être signalées dans la rapidité avec laquelle naît l'état de besoin et dans les difficultés que l'on éprouve à le vaincre. L'un de ces éléments, organique, somatique, est constitué par ce fait que les éléments du système nerveux, imprégnés du toxique, accoutumés à son concours, ne peuvent plus entrer en plein exercice que sous son inlluence et souffrent de sa diminution comme souffre un malade privé de sang oxygéné et de matériaux nutritifs; l'autre est purement psychique, c'est-à-dire Imaginatif. C'est une véritable obsession par l'idée de la piqûre, une impulsion purement intellectuelle, une idée fixe, une aspiration monotone vers une chose unique, une soif instinctive qui ne peut attendre et veut être immédiatement satisfaite : aussi le besoin de morphine est-il, à la fois et dans des proporti&BS variables selon les sujets, une douleur semblable à celle de la faim et une impulsion comme la boulimie et la piqûre a-t-elle ce double but de mettre un terme à une soufrance et d'apporter un dérivatif à une véritable nostalgie. Dans cette sensation mixte, mi-partie physiologique et mi-partie psychologique, dans cette sensation-sentiment, comme le dit M. Jennings, que rend assez bien l'association des deux mots anglais : craving et yearning\ l'élément im-

1. Craving : désir ardent, insatiable; do to crave : demander, supplier.

pulsif est si important qu'il peut exister presque seul et qu'on a vu certains moi^phinomanes dont la dose quotidienne ne dépassait pas un demi-centigramme éprouver, s'ils étaient privés de cette quantité minime de sel niorphinique, les mêmes angoisses que les grands morphinomanes dont la consommation quotidienne se chiffrait par décigrammes et par grammes. Il est, du reste, probable qu'une analyse clinique plus minutieuse des cas de moi-phinomanie permettra de mieux faire le départ entre ces deux éléments et de mieux classer les morphinomanes eux-mêmes. Cette analyse fera distinguer des morphinomanes d'occasion comparables aux délinquants également occasionnels, que le hasard seul a soumis à l'iiabitude des piqûres et que la perspective des souffrances du sevrage retient surtout dans l'esclavage de la morphine, les morphinomanes de constitution que je comparerai aux criminels-nés, que leur organisation mentale prédisposait de tout temps aux excès de tout genre, notamment à celui qui nous occupe et qui ont à compter surtout avec l'impulsion psychique; et l'on verra que ces derniers, pour la plupart des névropathes, sont ceux qui ont le plus de peine à guérir et qui sont le plus exposés aux récidives.

Il me faut, maintenant, reprendre, en détail, les symptômes de « l'état d'abstinence » en suivant le même ordre que pour ceux de « l'état de satisfaction » qui ont été étudiés dans le chapitre précédent : ils sont beaucoup plus bruyants, plus alarmants que ces derniers et constituent, en somme, presque à eux seuls, la symptomatologie du morphinisme chronique.

A. — Troubles des fonctions de la vie de relation.

■h^Eabitus. — Troubles psychiques. — Complications convulsives et délirantes. — L'heure de la piqûre passée, même cà son insu, le morphinomane éprouve une série de symptômes dont l'apparence même suffit à mettre un observateur quelque peu attentif sur la voie du diagnostic. Son animation tombe tout à coup, il devient inquiet, sent qu'il lui inan([ue quelque chose, éprouve un sentiment de faiblesse, de défaillance caractéristique et, subitement,

implorer. Yearning : glapissement ; au figuré : élan vers quoique clioso ; do to yearn : souffrir, diisircr vivomont, 6tro c^mu, glapu-, jetnr un aboi aigu (Boycr). Mij bowcls j/eani.-mcs boyaux criout; mes outraillos sont émues,

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l'idée de l'injection se présente k son esprit. Est-il, à ce moment, engagé dans une conversation sérieuse ou intéressante, son regard se trouble, son attention se dissipe; il s'embrouille dans ses phrases, fait des efforts visibles pour suivre sa pensée et le vague de ses idées, le défaut de correction de ses discours, frappent ses interlocuteurs les moins attentifs; est-il occupé à un travail de bureau, il jette la plume avec dépit, trop sûr de son impuissance à continuer la tâche commencée; est-il seul, enfin, ou en famille, il tombe, selon son caractère habituel, soit dans un état d'irritation, d'agitation, dont il a peine à se rendre maître, soit dans un état de torpeur, de somnolence qui n'inquiète pas moins ses proches. En même temps, apparaissent les troubles somatiques sur lesquels j'aurai à revenir dans le paragraphe suivant : sa face pâlit, une sueur froide mouille la racine de ses cheveux, une courbature intense lui brise les membres et les reins ; sa respiration devient pénible, suspirieuse; son pouls, faible, dépressible et irrégulier; des bâillements réitérés surviennent qu'il ne peut retenir et qui, se montrant tout à coup au milieu des symptômes qui précèdent, suffiraient à le trahir aux yeux de l'observateur. Un homme de la connaissance de M. Pichon, le même qui se comparait à une horloge ambulante, employé dans un grand hôpital et obligé parfois, par sûite de circonstances indépendantes de sa volonté, de retarder ses piqûres, laissait alors voir sur son visage une expression et se livrait aune mimique qui surprenaient grandement les personnes présentes. Il semblait qu'il attendît impatiemment quelqu'un, se retournait à chaque instant d'un air inquiet et ne pouvait rester en place jusqu'à ce qu'il se fût décidé à s'absenter sous un prétexte quelconque pour se faire une piqûre qui rétablissait l'équilibre. Il arriva même qu'unjour, n'ayant pu s'absenter, il fut pris de pâleur et de vomissements incoercibles qui inquiétèrent beaucoup l'entourage ; mais auxquels une absence de quelques minutes bien employée suffit à mettre un terme.

Une injection peut seule mettre fin à cette angoisse : aussi n'cst-il pas de ruses auxquelles les morphinomanes surpris en public par le besoin, ne recourent pour se procurer une minute do liberté et de supplications auxquelles ils ne s'abaissent pour arracher,lorsqu'ils sont en traitement,

une piqûre à la pilié de leurs proches ou de leurs gardiens. Zambaco ciU; un médecin qui, fermement résolu de guéi-ir, avait confié à sa femme sa seringue et sa solution; mais qui, le moment de la piqûre étant arrivé, devenait un véritable enfant, jouant à cache-cache avec les siens pour rentrer en possession de son arsenal et le cachant dans tous les coins lorsqu'il l'avait récupéré. D'autres descendent aux supplications les plus humbles ou s'emportent en menaces insensées. Tous ceux qui ont vu une salle de malades rendus morphinomanes par une thérapeutique imprudente savent quelle révolte éclaterait si l'interne manquait la piqûre du soir et quel concert de cris, de supplications et de reproches l'accueille lorsqu'il en franchit le seuil, la bienheureuse seringue à la main.

Ce n'est là, cependant, qu'un tableau très pâle des symptômes de l'abstinence moiphinique et qui n'est exact que dans les cas de morphinomanie relativement bénins oii les habitudes ne sont pas invétérées et les doses excessives ; dans le cas contraire, la scène change et devient beaucoup plus dramatique.

Alors, sans parler des phénomènes somatiques alarmants étudiés dans le chapitre suivant, les troubles intellectuels peuvent acquérir l'intensité d'un accès maniaque auquel succède, si on n'y prend garde, une dépression inquiétante. H. Smidt a décrit, chez des morphinomanes prédisposés par l'hérédité et soumis à l'abstinence, des délires dépressifs avec préoccupations anxieuses, thanatophobie, idées de persécution, etc.; mais les formes maniaques sont de beaucoup les plus communes. La manie morphinique, étudie'e par Pichon, Magnan, Gaudry, Jacquet, Zambaco, Garnier, a été comparée au delirium treniens alcoolique par Levinstein, qui lui a donné le nom de delirium tremens morphinique; mais comme elle éclate beaucoup plus souvent à la suite de la suppression de la morphine que dans le cours du morphinisme satisfait, le nom de delirium tremens amorphinique, comme le fait judicieusement remarquer M. Pichon, lui conviendivait mieux. Elle consiste en un état d'excitation qui peut varier d'intensité depuis la simple excitation maniaque avec bavardage et agitation musculaire jusqu'à la vraie manie aiguë avec mouvements désordonnés, vociférations incohérentes, hallucinations de la vue, cris de désespoir et de terreur, im-

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pulsions violentes et tentatives de suicide exigeant la surveillance la plus étroite et l'emploi de la camisole de force. Une femme A..., citée par M. Piclion, traitée parla suppression brusque, réclame impérieusement sa piqûre, supplie le médecin d'avoir pitié d'elle, prend les surveillantes à témoins de la cruauté dont on use à son égard, ne peut rester en place, crie, demande du poison pour en fliiir, cherche à avaler des épingles, à se couper les veines avec un morceau de verre; puis, le lendemain, dit « qu'on veut la tuer pour faire sur elle des expériences, qu'il serait moins cruel de lui arracher tout d'un coup la vie, que les médecins l'ont déjà « soumise au même traitement mais n'ont osé persévérer, en ayant reconnu les dangers ». Zambaco parle d'un médecin morphinomane qui, ' sa femme voulant l'empêcher de se faire une injection, fut pris d'un véritable accès de manie furieuse auquel la piqûre put seule mettre un terme et, plus tard, dans les mêmes circonstances, bouscula et frappa la malheureuse. Un malade de Jacquet, que l'on fut obligé d'attacher sur son lit, raconta plus tard, qu'à ce moment, il aurait voulu tuer tous ceux qui l'entouraient.

Ces accès de manie amorphinique peuvent encore se compliquer de crises convulsives hystériformes ou épileptiformes bien étudiées par Zambaco, Leidesdorif, Dalbane. Jacquet, Galvet, M. Garnier et ce dernier en a rapporté un cas fort remarquable observé par lui chez une femme H... accusée de vol à l'étalage. Ces accès se produisaient, chez cette femme, sous l'influence de la privation de morphine : elle ressentait dans la région hépatique une violente douleur qui irradiait vers l'épaule droite, puis dans la tête : il lui semblait alors qu'une bête rampait « entre son crâne et son cerveau »; sa vue se troublait; elle ressentait un vertige et perdait connaissance. « Pendant que la femme H... me donne ces renseignements, dit M. Garnier, je la vois pâlir tout à coup, son visage se crispe et revêt l'expression d'une souffrance aiguë. «Tenez, « la voilà ! » s'écrie -t-elle. Son regard est devenu fixe, hagard; les globes oculaires sont déviés en dedans, les pupilles se dilatent, la face est baignée de sueur; puis tout son corps est secoué par un frisson intense, un véi^i table tremor qui se produit avec saillie des bulbes pileux {chair de poule), claquement de dents, etc. De plus, les muscles. de la lèvre

LES MOHPUINOMANES.

supérieure et de l'aile du nez sont animés de petites contractions fibrillaires, de tremblements qui donnent à la figure un aspect grimaçant. Les membres sont agités par quelques secousses convuisives du type clonique, les doigts sont en flexion force'e et rigides dans la paume de la main. A intervalles à peu près réguliers, de minute en minute environ, la malade jette un cri perçaat qui retentit comme un appel désespéré, une plainte suprême. Étrangère à tout ce qui l'entoure et comme fascinée par une apparition terrifiante, elle ne cesse de fixer avec une expression d'épouvante l'un des angles de sa cellule; du reste, pas une parole, pas une exclamation, mais toujours le même cri éclatant dont il a été parlé. » Une copieuse piqûre pouvait seule mettre un terme à ces attaques hystéro-épileptiformes et en prévenir le retour.

II. Troubles de la sensibilité. — L'état de ijesoin s'accompagne parfois de céphalalgie intense, de crampes dans les membres et de douleurs musculaires occupant surtout les mollets et la région lombaire; ces douleurs sont parfois assez vives pour obliger de suspendre le traitement.

Les hallucinations dont nous avons constaté la rareté chez les morphinomanes satisfaits, le sont beaucoup moins dans l'abstinence morphinique : ce sont, alors, non plus, les rêves effrayants que nous avons étudiés, mais de véritables hallucinations coexistant, le plus souvent, avec les accès d'excitation maniaque et se montrant aussi bien le jour que la nuit, à l'état de veille que dans le sommeil. On peut quelquefois les rattacher à l'alcoolisme comme chez la fille publique citée par M. Pichon qui, privée de sa morphine, voyait des chats, des rats et autres bêtes; mais il est des cas bien avérés oi!i il est impossible de les rapporter à cette influence et oi!i force est de les mettre sur le compte de la démorphinisation des centres sensoriels.

Les hallucinations de la vue sont, sans contredit, celles qu'on a le plus souvent signalées. La femme X..., citée par M. Garnier et dont j'ai décrit plus haut les attaques hystéro-épileptiformes, en avait de très manifestes.

Les hallucinations des autres sens sont plus rares. On a vu cependant des malades anxieux, tremblants, se mettre sur leur séant comme pour écouter une injure, une apostrophe, line malade de M. Pichon entendait, ainsi qu'elle

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le rapporta plus tard, « des tintements d'areilles, des hmits de cloches, comme des glas fanèbres ».

On a signalé 'aussi, mais sans grands détails, des hallucinations du goût, de l'odorat et de la sensibilité générale.

m. Troubles de la motUitd. —Les troubles de motilité dus à l'abstinence nous sont déjà connus : j'ai parlé de la faiblesse musculaire des morphinomanes privés de morphine qui est non seulement subjective, mais réelle, comme le montre le dynamomètre, des crampes musculaires parfois assez vives pour obliger à interrompre le sevrage, des bâillements incoercibles accompagnés de catarrhe oculo-nasal qui, bien que transitoires et ne durant que quelques heures, n'en sont pas moins un précieux élément de diagnostic et, enfin, des attaques convulsives épileptiformes ou hystériformes qui peuvent compliquer des accès de manie niorphinique, se montrer dans leurs intervalles ou en' être tout à fait indépendants, comme chez la femme H... dont M. Garnier a eu à juger l'état mental. Je dois dire, pour être complet, que, pour M. Pichon, ces accès ne reconnaissent pas le sevrage morphinique pour cause unique et ne sont que des manifestations hystériques ou épileptiques provoquées par cet état spécial jouant, à leur égard, le rôle de cause occasionnelle.

B. — Troubles des fonctions de la vie organique.

I. Troubles de la circulaiion : collapsus ainorphinique. — En étudiant les caractères du pouls pendant la période d'abstinence, nous avons vu, à l'aide des tracés splygmographiques, la diminution de la force d'impulsion cardiaque accusée par le peu de hauteur de la ligne ascensionnelle, la lenteur de la déplétion ventriculaire dont témoigne le plateau intermédiaire et la prédominance de la résistance artérielle qu'indiquent l'obliquité et la longueur de la ligne de descente.

S'il n'y est porté remède, cette paresse de l'impulsioiï cardiaque peut amener un état de collapsus que le médecin doit surveiller; car il peut compromettre non seulement les résultats du traitement mais, encore, la vie du malade. J'ai déjà dit que, dans cet état, le pouls est faible, niou,(lépressible, parfois irrégulier, la respiration anxieuse, le teint pàle, les extrémités froides et cyanosées, la peau couverte d'une sueur froide et visqueuse, au point que cer-

tains sujets sont oldigés de clianger plusieurs fois de linge dans les vingl-qualre heures. Le pouls peut descendre à oO battements par minute, la température à So";!! survient, parfois, de l'œdème des membres Inférieurs, des liémori-agies nasales, buccales et utérines et l'on a observé, comme à la suite de spoliations sanguines abondantes^ des frissons intenses. Le malade, enfin, éprouve une faiblesse telle qu'il se sent « partir » et que, dans certains cas, une syncope paraît imminente.

IL Troubles gastro-intestinaux. — A ces signes d'atonie cardio-vasculaire se joignent des troubles gastro-intestinaux non moins alarmants. Ce sont des douleurs gastralgiques et abdominales quelquefois si violentes que le malade ne peut supporter le poids de ses couvertures, contre lesquelles l'opium malheureusement ne peut rien et une diarrhée si abondante qu'elle peut se comparer, par la fréquence des selles, à la dysenterie et, par leur abondance, au choléra. Ces symptômes étaient assez marqués chez C... (Valentin) à l'observation duquel j'ai déjà fait de nombreux emprunts.

Les troubles de la vie organique, dont on vient de lire une description rapide, peuvent simuler le choléra ainsi qu'il est advenu pour une fille publique morphinomane entrée au dépôt de la préfecture de police justement pendant la dernière épidémie cholérique, alors qu'on observait chaque jour dans cet établissement deux ou trois cas douteux tenant en éveil l'attention des médecins qui y étaient attachés. Peu après son incarcération, cette fille fut prise de vomissements alimentaires et passagers, d'abord, muqueux et presque continuels ensuite, puis, enfin, continuels et apparaissant au moindre mouvement. Bientôt eurent lieu des évacuations diarrhéiquescholériforraes se répétant toutes les cinq minutes. Enfin, l'état général s'altéra : le faciès grippé et cyanosé, les ailes du nez collées contre la cloison, le pouls petit et battant soixante fois par minute, les extrémités froides, des frissons généralisés, la température à 36°, le collapsus menaçant, tout faisait craindre une attaque de choléra. Une injection de morphine dirigée contre ces symptômes les fit disparaître avec une rapidité tout à fait imprévue et l'on sut bientôt que la prétendue cholérique, morphinom;uie depuis trois ou quatre ans, s'injectait des doses considérables de morphine.

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