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CHAPITRE IV

COMPLICATIONS DE LA M 0 R P H 1 N O M A N I E

Les complications de la morphinomanie sont de deux ordres : les unes, d'ordre pathologique, sont constituées par des affections qui, tout en n'ayant pas avec elle de relations nécessaires peuvent naître sous son influence prédisposante et en compliquer le cours; les autres, d'ordre toxique.sont des intoxications concomitantes auxquelles se livrent les morphinomanes, soit sous les mêmes inlluences qui ont déterminé chez eux l'intoxication fondamentale, soit sous celle d'une direction thérapeutique vicieuse.

A. — Complications pathologiques.

Il serait intéressant de passer en revue, chez les morphinomanes, les diverses affections du cadre nosologique et de rechercher quelle iniluence peuvent avoir sur cette intoxication chronique, les maladies constitutionnelles et infectieuses qui le composent ; comment, par exemple, se comportent avec la morphine un cardiaque, un goutteux, un diabétique, un névropathe. Les éléments d'une pareille enquête sont encore peu nombreux et nous devons nous contenter de quelques rares renseignements épars dans les annales de la science.

J. Morphinomanie chez les dégénérés. — Nous avons ^signalé, en traitant de l'étiologie de la morphinomanie, 1 iniluence prédisposante de la dégénérescence héréditaire ou non dans la genèse de cette habitude morbide. Celle-ci une fois prise, la dégénérescence la rend plus tenace, en exagère le caractère impérieux et augmente, la guenson

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eùt-elle été obtenue, les chances de récidive. Elle agit également sur la phénoménalité de l'intoxication et c'est chez les dégénérés surtout que l'on observe ces conceptions délirantes, ces complications convulsives, ces impulsions violentes ou délictueuses que nous avons signalées à leur place et sur lesquelles nous am^ons à revenir à propos de la médecine légale.

II. Morphinomanie chez les hystériques. — L'hystérie, qui est le plus souvent une affection dégénérative, n'est pas

. rare chez les morphinomanes et sa constatation joue, comme nous le verrons, un grand rôle dans la discussion des problèmes médico-légaux que soulèvent les actes de ces malades. C'est surtout pendant la période d'abstinence que, sous l'influence des graves perturbations qui en résultent, l'on voit éclater les accidents hystériques restés jusque-là latents et l'observation de la femme H..., publiée par M. Garnier, en est une preuve convaincante.

III. Troubles trophiques. — L'on peut encore considérer comme complications de la morphinomanie les troubles trophiques qui ont été décrits en leur place, y compris les phlegmasies viscérales qui, k la période ultime de la cachexie morphinique, mettent si souvent fui aux jours des malades. A ceux que j'ai énumérés, il faut joindre cette tendance à la production d'ecchymoses à la suite des moindres traumatismes, observée par M. Marandon de Montyel chez un de ses sujets.

B. — Complications toxiques.

Le même concours d'influences et de circonstances qui porte un certain nombre d'individus a user habituellement de la morphine peut aussi les entraîner à recourir aux autres « poisons de l'intelligence ». C'est ainsi que beaucoup de morphinomanes CQ^isomment, concurremment ou alternativement avec la morphine, de l'opium, de l'éther, du chlorai et surtout de la cocaïne, laquelle, par la fréquence de son emploi, la gravité et la singularité des phénomènes qu'elle détermine, le rôle néfaste qu'elle a joué et joue encore dans le traitement de la morphinomanie, mérite une place à part dans l'histoire du morphinisme dont elle fait pour ainsi dire partie.

I. Opium et préparations opiacées. — Un certain nombre de morplnnomanes, parmi ceux surtout que la curiosité

a pousses à lusage de la morphine et (lui tipparlienneut aux professions médicales, ne resien L pas toujours cantonnés dans la morphinomanie et prennent concurremment ou alternativement l'opium ou l'un de ses dérivés : extrait thébaïque, laudanum, etc., soit pour varier leurs impressions, soit dans l'espoir de se déshabituer plus facilement de l'opium qu'ils ne l'eussent fait de la morphine. Je dirai, à propos du traitement de la morphinomanie, ce que je pense de la valeur de cet artifice.

11 existe, d'ailleurs, entre l'action de la morphine et, celle de l'opium une certaine différence qui explique la préférence que quelques dilettanti accordent à ce dernier. L'action de l'opium est moins rapide, mais plus durable et les amateurs qui le substituent à la morphine échappent à la nécessité de se faire chaque jour un nombre croissant de piqûres ; d'autre part, il semble que si la morphine prèle plus à la rêverie, l'opium permette mieux le travail. Quant aux laudanums, celui de Rousseau est certainement le plus actif et celui qui possède l'action euphoristique la plus prononcée.

II. Alcool. — L'alcoolisme sous ses nombreuses espèces est certainement l'intoxication qui coïncide le plus souvent avec le morphinisme, soit que le malade, d'abord alcoolique, puis accidentellement initié aux charmes trompeurs de la morphine, n'ait pu rompre, pour cela, avec sa passion primitive, soit que, devenu morphinomane sans être alcoolique, il ait cru devoir tenter, dans un but curatif, la substitution de l'alcool à la morphine.

L'étude de cette complication est d'un grand intérêt au point de vue clinique et médico-légal. Nous avons déjà vu, au chapitre de symplomatologie, quelle part il fallait faire 'à l'alcoolisme dans la genèse des conceptions délirantes, des impulsions et des hallucinations qui surviennent parfois dans le cours de la morphinomanie ou pendant le sevrage de la morphine et nous verrons, à propos de la médecine légale, le rôle qu'il joue dans l'accomplissement de certains des actes délictueux que commettent quelquefois aussi les morphinomanes. ^ .

m. Chloral, Chloralisme, Chloralomanie. — L intoxication aiguë et chronique par le chloral est aussi ancienne que l'introduction en thérapeutique de ce précieux hypnotique; mais ce n'est que depuis peu d'années et, d'ailleurs, sur

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une très petite échelle, que l'on observe l'intoxication volontaire par ce médicament, c'est-à-dire la chloralomanie.

La chloralomanie était, en effet, absolument inconnue il y a quelques années. Dans un travail intitulé <c Ueber Ghloralpsychosen >> et publié en 1883, Kirn cite un homme de 3o ans, névropathe et asthmatique qui, ayant entrepris de combattre son asthme par le chloral associé à la morphine, était arrivé, en six mois, sans en obtenir, du reste, aucun résultat thérapeutique, à prendre chaque jour 8 grammes de chloral et 6 centigrammes de morphine. Après avoir éprouvé successivement de l'anorexie, de la diarrhée, du ténesme vésical, des élancements dans le dos et dans les membres, il était tombé dans un état de cachexie physique et morale caractérisé par une émaciation considérable et un grand afîaiblissement de l'intelligence et de la volonté. N'ayant obtenu aucun succès de tentatives de suppression lente, Kirn recourut à la suppression brusque qui détermina, dans les premiers jours, une agitation violente avec hallucinations terrifiantes de l'ouïe cessant, fait curieux, pendant la nuit malgré l'anxiété et l'insomnie auxquelles le malade était en proie. Après deux mois et demi de traitement, l'état mental s'était notablement amélioré et le sujet, qui avait perdu 20 kilogrammes de son poids, avait repris un certain embonpoint.

Deux ans plus tard, dans un travail sur « l'abus prolongé du chloral », Rehm, médecin de l'asile de Blankenberg, nota les symptômes suivants : paralysie vaso-motrice, abaissement de la température centrale, éruptions cutanées parfois compliquées de gangrènes, tendance aux hémorragies, diarrhée, anorexie, douleur vague à l'épigastre, teinte subictérique de la peau, .tuméfaction de la rate. Pour lui, les troubles nerveux et psychiques tiennent une large place dans la symptomatologie du chloralisme chronique ; ils consistent en secousses convulsives, accès épileptiformes, morosité, tristesse, accès de manie et « autres formes de démence », apathie, dépression des facultés intellectuelles, insomnie. Alors que les troubles circulatoires et trophiques lui paraissent liés à la paralysie des vaso-moteurs, il rattache les troubles nerveux que je viens d'ônumérer à l'action directe du chloral sur l'encéphale et la moelle.

Le chloralisme chronique isolé ou associé avec l'usage de la morphine offre plusieurs traits de ressemblance avec le niorphinisme. Comme la morphine, le chloral devient un besoin et, comme le morphinomane, le chloralomane est contraint d'augmenter les doses sous peine d'éprouver tous les tourments de l'état de besoin. Pichon a rapporté une fort intéressante observation de chloralisme et de niorphinisme chroniques.

Le malade de Pichon, homme de 32 ans, névropathe et morphinomane depuis un an environ, fut pris de douleurs articulaires que la morphine, comme on pouvait s'y attendre, fut^impuissante à calmer. Sans cesser ses injections, il eut recours au chloral dont il prit d'abord 2 grammes, puis bientôt 5 grammes sans dépasser, d'ailleurs, cette dose! Les douleurs disparurent; mais, en moins d'un mois, le malade devint chloralomane. Il lui fut, au bout de ce temps relativement fort court, impossible de se passer de son chloral sans éprouver une anxiété à peu de chose près aussi pénible que celle que lui eût causée la privation de sa morphine. Le chloralisme se manifesta, chez lui, par des troubles digestifs très prononcés : violentes douleurs épigastriques, vomissements, pyrosis, diarrhée intermittente; mais, fait qui distingue nettement cette intoxication de celles que produisent l'alcool et même la morphine, on n'observa aucun trouble psycho-sensoriel.

Une seconde observation de Pichon est intéressante au point de vue du pronostic et du traitement du chloralisme chronique. Une malade de la Clinique des maladies mentales, morphinomane depuis dix ans, éprouvait, à la suite d'une tentative malheureuse de cure radicale, des douleurs telles que l'on se crut autorisé à les calmer Èi l'aide du chloral à la dose quotidienne de 3 grammes, en recommandant toutefois à la surveillante de suivre attentivement les effets de ce médicament. Au bout de six mois, on était descendu au dernier centigramme de morphine; mais la malade prenait 4 grammes de chloral et lorsqu'on voulut le supprimer, on constata qu'elle était devenue chloralomane. Elle éprouvait, à la moindre diminution dans les doses du chloral, de tels malaises qu'on n'était pas sans inquiétude à son sujet et il ne fallut pas moins d'un grand mois pour la déshabituer de cette nouvelle habitude morbide.

Une autre malade de M. Pichon, âgée de 64 ans, ataxique

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depuis dix-sept ans et morphinomane depuis sept ans, absorbait chaque jour un gramme de morphine et avait recours depuis de « longs mois » à l'ingestion quotidienne du chloral à la dose de 5 à 10 grammes. Sous cette double influence, elle fut prise d'hallucinations très nettes, a caractère dépressif, de la vue et du goût, aussi bien diurnes que nocturnes : elle voyait constamment entrer et sortir dans sa chambre les cadavres de ses parents, trouvait un goût particulier à ses aliments, se plaignait d'être empoisonnée et refusait de manger au point qu'on dut la nourrir à la sonde. Transférée de l'hôpital Laënnec ou elle était en traitement pour son ataxie, à l'asile Sainte-Anne, elle se trouva brusquement sevrée de chloral, tomba dans un état de faiblesse extrême et eut une syncope des plus alarmantes : les battements du cœur à peine sensibles, la température à 35°, l'abolition des réflexes papiUaires annonçaient un état général des plus graves, lorsqu'on eut la clef de ces phénomènes qu'une dose convenable de chloral

suffit à dissiper. \

Il ne semble pas à craindre, cependant, que la chloralomanie devienne une passion aussi tenace que la morphinomanie et fasse jamais autant de victimes. Le goût abominable du chloral suffirait à écarter bien des amateurs et ceux qui auraient le courage de le surmonter seraient mal récompensés de leur énergie. L'action hypnotique du chloral n'a rien de commun avec l'action euphoristique de la morphine et détermine un sommeil brusque, sans période intermédiaire et sans rêves; mais il ne faut lui demander ni les rêveries, ni'l'excitation intellectuelle, ni l'optimisme moral qui font le charme de la morphine. L'on se morphinise par goût; mais on ne peut guère se chloraliser que par nécessité ou par surprise. Ajoutons cependant que les phénomènes d'abstinence cliloralique sont loin d'avoir le caractère pénible et l'intensité de ceux qui font payer si cher la guérison du morphinisme, guérison certainement beaucoup plus longue, plus difficile et moins sûre que celle du chloralisme chronique.

IV. Éther, Éthérisme, Éthéromanie. — Récemment étudiée par Reluze, lïart et quelques autres observateurs, l'éthéromanie a fait, dans ces dernières années, de grands progrès, notamment chez les Irlandais accusés d'intempérance qui croient se mettre en règle avec leur con-

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science en substituant l'éther à l'alcool et, non contents de le respirer, le boivent au petit verre. Cette pernicieuse babitude est si répandue dans File sœur et, notamment, dans les comtés de Londonderry et Tyrone, que le synode a demandé au Parlement une réglementation du commerce de l'éther et des mesures prohibitives que la Chambre des Communes lui a tout récemment accordées.

L'usage de l'éther comme calmant des « nerfs agacés » et consolateur des cœurs affligés est, d'ailleurs, beaucoup plus ancien et certainement plus répandu que celui de la morphine, et nombre de femmes, sans compter bien des hommes, y recourent à la moindre contrariété. Les romanciers eux-mêmes ont décrit cette habitude et, dans un roman assez bien observé, « Ma grande », l'auteur dont le nom m'échappe, après nous avoir fait assister à une scène de jalousie entre une vieille fille et la femme de son frère, nous montre les deux femmes furieuses courant s'enfermer dans leur chambre d'où s'échappe bientôt une odeur pénétrante d'éther qui se répand dans toute la maison. Les journaux aussi enregistrent de temps en temps la mort d'imprudents trouvés sans vie couchés sur leur lit ou étendus dans leur fauteuil, la figure couverte d'un mouchoir et un flacon d'éther à leurs côtés. Mais si, réduit à ces proportions, l'usage de l'éther est très répandu, presque général, son usage continu et à hautes doses est encore et restera, sans doute, exceptionnel; car il est incompatible avec la vie active à laquelle les nécessités de la concurrence vitale condamnent la plupart des hommes. L'odeur pénétrante et tenace de l'éther, le malaise durable et l'incapacité physique et intellectuelle qu'une inhalation un peu prolongée laisse après elle, le repos et le loisir absolu qu'elle exige, en restreindront certainement l'emploi à ceux qui, libres de leur temps et de leur conduite, n'ont ni réputation de gens sérieux à ménager, ni obligations à remplir. Ce sera toujours un poison de luxe.

Par contre, ceux qui se livrent à l'usage habituel de l'éther, les éthéromanes, deviennent bientôt semblables aux morphinomanes et ne peuvent plus se passer de ce liquide qu'ils commençent à respirer et qu'ils finissent par boire, d'abord par gouttes sur du sucre, puis par verres. Et, de fait, on conçoit que l'éther exerce sur certaines personnes un attrait plus puissant que la morphine elle-

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même : « Au début d'une inhalation d'éther, dit M. le professeur Regnard, on ressent une grande fraîcheur à la face et dans les voies respiratoires; puis, la vue se trouble un peu, les oreilles bourdonnent, on est pris d'une sorte de . vertige qui n'a rien de désagréable; les conceptions intellectuelles deviennent gaies, charmantes ; quelques hallucinations se développent, en générar assez simples. Il ne faut pas alors augmenter la dose d'éther, car on arriverait à une période d'excitation et même à un sommeil anesthésique absolu tels que les produisent les chirurgiens. Les gens qui s'éthérisent le savent bien et modèrent le poison pour faire durer le plaisir plus longtemps. Après l'inhalation, le sujet revient presque à son état naturel : il se sent la tète un peu lourde et l'esprit un peu obtus.»

Il en est de l'action psychologique de l'éther comme de celle des autres intoxicants : tel a l'éther gai, tel l'a triste ; tel autre l'a philosophique ; chez l'un, les inhalations d'éther produisent un délire bruyant, parfois brutal; chez l'autre, une simple rêverie exempte, quelle que soit la dose, de toute période d'excitation. J'ai administré l'éther à un très grand nombre d'hystériques et l'ai vu produire, chez la plupart, un délire loquace avec réminiscences et attitudes passionnelles semblable à celui que l'on peut provoquer chez elles par l'hypnotisme et au délire qui succède aux attaques de grande hystérie : j'ai rapporté longuement plusieurs de ces observations dans ma thèse inaugurale. J'en ai aussi respiré moi-même à plusieurs reprises avec des résultats toujours identiques : engourdissement fort agréable avec besoin de repos absolu, sensations de chaleur et de fourmillements aux extrémités, excitation intellectuelle calme avec rêverie philosophique. Il semble que l'esprit aiguisé et débarrassé du poids de la matière travaille sans elîort : les problèmes se posent avec une netteté parfaite, les solutions se présentent claires et élégantes, des rapports nouveaux entre les idées et les faits apparaissent avec évidence, le voile qui couvre la raison première des choses paraît se soulever : la jouissance purement intellectuelle est si vive qu'il est impossible de s'arrêter en route et que tout flacon d'éther commencé est respiré jusqu'à la dernière goutte. Ces phénomènes d'excitation purement intellectuelle, bien dill'érents de l'euphorie morphinique et bien supérieurs à certains égards, sont d'autant plus marqués que l'inhalation est

plus ménagée : aussi est-ce en respirant simplement les vapeurs d'éther qui émanent d'un flacon à large ouverture plein de ce liquide qu'on le goiHe le mieux; force-t-on, au contraire, la dose, les troubles de la sensibilité prennent le dessus, les fourmillements deviennent intenses, de vagues hallucinations chromatiques de la vue, des fantômes lumineux apparaissent, l'esprit s'engourdit, des battements isochrones à ceux du cœur se font sentir dans la poitrine et tout à coup survient un lourd sommeil que suivra, au réveil, un abrutissement nauséeux fort pénible. Je dois, cependant, faire remarquer, avec M. Ch. Richet, que l'hyperactivité intellectuelle que procure l'éther est beaucoup plus apparente que réelle. D'un côté, les idées s'enchaînent avec trop peu de logique et de suite, la raison a sur elles trop peu d'empire, pour qu'on puisse faire de l'éthérisme un véritable insti^ument de travail; de l'autre, les idées qui, pendant l'inhalation, se présentaient enfouie et paraissaient si brillantes et si ingénieuses, n'ont plus rien, si après les avoir notées au passage, on les repasse le lendemain à loisir, que de très ordinaire et de très banal. L'éther met certainement en jeu l'automatisme de l'intelligence : il fait penser; mais si, sous son influence, l'on pense plus et plus facilement, on ne pense guère mieux qu'on n'est capable de le faire à l'état normal.

Comme la morphinomanie, l'éthéromanie est, en France du moins, et en dehors des paysans irlandais, un vice de délicats et de curieux : aussi ne la rencontre-t-on guère que dans les classes supérieures de la société. Dans sa conférence sur « les poisons à la mode » faite le 2 mai 1883 à l'Association scientifique de France, M. le professeur Régnard en cite quelques cas : le D"" X..., par exemple, savant connu et auteur de livres classiques, ayant échoué à l'un de ces concours publics qu'il ne faut aborder que le cœur cuirassé d'un triple airain contre tous les hasards et toutes les injustices, se mit, de désespoir, d'abord à boire puis à respirer un peu d'éther. Trois ans après, il subissait, étant sous l'influence de l'éther, un nouveau concours et, cette fois, avec succès; mais il était trop tard pour renoncer à une si puissante habitude et, bientôt après, il mourait « dans la folie et l'abrutissement ». Un pharmacien avait pris l'habitude de respirer de l'éther poiir calmer des migraines, puis continua par goût : on le trouva, un

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iour mort dans son lit, la face couverte d'un mouchoir et un flacon d'éther vide à ses côtés. Ce même sort fut celui d'une jeune fille de la haute société parisienne qui fut trouvée morte, assise dans un fauteuil et tenant encore son mouchoir et un flacon.

Mais l'observation la plus complète d'éthéromanie que nous possédions est celle du comte de R... un de ces débiles dégénérés héréditaires dont la vie, inutile àla société et dangereuse pour ceux que leur mauvaise étoile met sur leur chemin, n'est qu'une suite d'aberrations et de désordres de toute sorte et se termine parfois par un coup d'éclat scandaleux ou criminel. Elle a été publiée partiellement ou complètement par Lassègue, Legrand du Saulle, MM. Magnan et Christian qui eurent à intervenir, à des titres divers, dans son existence.

Né en 1850, d'une famille de la haute aristocratie française, de R..., dont la mère était douée d'une grande intelligence, mais « très nerveuse », reçut une éducation des plus soignées dont il ne garda qu'une piété très voyante et un certain talent de chanteur et de musicien. A la guerre franco-allemande, il se flt attacher à une ambulance où il rendit, à l'en croire, de grands services qui le mirent en relations intimes avec les membres du gouvernement de la Défense nationale : c'est là, en tout cas, qu'il contracta l'habitude de respirer de l'éther. La guerre terminée, il prit part à la fondation de diverses œuvres de bienfaisance, entra au séminaire, en sortit et commença des études de droit qui ne furent, du reste, pas achevées.

C'est à l'École de droit où ses camarades le considéraient comme un original, que de R..., sous l'influence des inhalations d'éther, commença cà donner des preuves inquiétantes de dérangement intellectuel: afflchant des idées religieuses extrêmes, il acheta un jour pour 30 000 francs d'objets de piété et son père dut le faire interdire. C'est à cette occasion que Legrand du Saulle eut à s'occuper de lui. Il en vint bientôt à maltraiter sa mère et, en octobre 1874, son père le fit interner pour la première fois à la maison do santé d'Ivry. Sorti amélioré au bout de peu de temps, il commit de nouveaux excès qui le firent enfermer à Suresnes ; puis, enfin, ses désordres continuant avec une régularité désespérante, sa famille, sur le conseil de Legrand du Saulle l'embarqua pour le Chili. Il s'échappa

à Valpcaraiso, revint à Paris, fut arrêté en 1876 pour rébellion et blessures k un agent, interné à plusieurs reprises à Charenton d'où il s'échappait avec une habileté diabolique, voyagea à Londres, Bruxelles, Genève, Turin, Milan, etc. et, enfin, fut pris, en 1886, dans cette dernière ville, d'attaques épileptiformes auxquelles il succomba. Bien qu'il fut mort à l'hôpital, son autopsie ne put être faite.

R..., que j'ai moi-même un peu connu vers 187'), était un grand jeune homme barbu et chevelu, au teint pâle et assez beau garçon pour les dames, bien que de physionomie peu intelligente et de figure mal proportionnée. Tenant toujours un flacon d'éther sous son nez, il errait dans Paris à la recherche de cet anesthésique, s'exprimait d'un air prétentieux et d'une voix flûtée, s'efforçait de se donner des attitudes aristocratiques, parlait volontiers musique et chantait sans se faire prier; mais était sur tout le reste d'une nullité profonde et s'irritait à la moindre contradiction ainsi qu'au moindre reproche : ayant le port, le ton, les tics, d'un imbécile vaniteux et violent, absolument dénué de sens moi^al et de sentiments affectifs, il ne parlait de sa mère, constamment occupée à le suivre et à défendre aux pharmaciens de lui vendre de l'éther, que dans les termes les plus iri^tés et les plus méprisants et, oublieux de son origine ainsi que de ses prétentions, faisait sa société des rôdeurs de la dernière classe dont il étaitla risée et la dupe.

L'éthéromanie procédait chez de R... par accès : c'était un dipsomane ou plutôt un pnéomane de l'éther. En général, dit M. Christian qui l'a observé à Charenton, l'accès débute par un sentiment de malaise avec inappétence, pesanteur à l'épigastre, langue blanche, saburrale; il devient anxieux, méfiant, irritable, se plaint de palpitations de cœur(?) : il lui faut de l'éther. S'il a de l'argent, rien n'est plus simple : il va s'en acheter un flacon, hèle un fiacre, s'y installe confortablement et hume son liquide favori. S'il ne pousse l'éthérisation que jusqu'à la période d'excitation demi-turbulente, il devient gai, chante, rit, descend de voiture, cause avec le cocher auquel il paie à boire, entre dans un café, interpelle les consommateurs, s'amuse comme un vrai gamin en goguette. Les choses peuvent en rester là et le calme revient après une série d'extravagances plus ou moins prolongées. Mais généralement il pousse les inhalations plus loin : alors l'excitation

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devient plus vive; il entre en fureur, se dispute avec le cocher ou avec les passants, donne des coups de canne à tort et à travers jusqu'à ce qu'on l'ait garrots et mis dans l'impossibilité de nuire. — Quand on amenait de R... à Gharenton, poursuit notre distingué collègue, il était généralement furieux, nous accablait d'injures et de menaces et nous prodiguait les expressions les plus sales et les plus ordurières. Deux ou trois jours se passaient et l'homme bien élevé reparaissait; mais alors il se faisait calme, flagorneur, ne reculait devant aucune bassesse pour obtenir une faveur. Il paraissait, d'ailleurs, à l'inverse de beaucoup de dipsomanes qui, l'accès passé, sont honteux et repentants, n'avoir aucune conscience de sa dépravation. Jamais le moindre regret, le moindre remords : il était absolument inconscient des turpitudes sans nom qu'il commettait. Je n'ai jamais constaté, chez lui, aucune excitation érotique; mais lorsqu'il était sous l'influence de l'éther, il présentait des signes de perversion sexuelle : les hôtes habituels du dépôt de la préfecture, qui étaient devenus les compagnons de ses plaisirs, lui avaient, d'ailleurs, donné, à ce sujet, un sobriquet caractéristique.

M. Régnard raconte enfin l'histoire d'une dame D..., habitant un château du centre de la France, qui, trouvant fatigant de tenir son mouchoir sous son nez, avait imaginé de verser l'éther sur ses vêtements : un jour le feu prit à sa robe et elle fut brûlée vive.

Les faits bien constatés d'éthéromanie associés à lamorphinomanie sont plus rares ; nous en devons cependant un à M. Pichon, qui est aussi complet qu'intéressant.

M™" X..., femme instruite et intelligente, mariée à un homme occupant une position libérale élevée, est une héréditaire : son grand-père et son père du côté paternel étaient des alcooliques; elle-même est aussi un facteur de dégénérescence, car son flls, âgé de dix-neuf ans, bien qu'intelligent, est bizarre, insoumis et mauvaise tête. Elle aussi, quoique bonne élève et pourvue de son diplôme supérieur, était irascible, rebelle, ne cédait jamais aux remontrances et ne se pliait à aucune discipline. Elle n'eut cependant jamais ni attaque convulsive, ni aucun autre symptôme d'hystérie.

Mariée à dix-sept ans à un homme qu'elle n'aimait pas, elle tomba dans un noir chagrin et chercha à s'étourdir en

courant les bcals et les réunions mondaines : elle y retrouva un jeune homme qu'elle avait aimé avant son mariafçe, mais que sa famille avait repoussé parce qu'il était épileptique. Après avoir songé au suicide, elle recourut à un moyen moins radical d'oublier ses maux, à l'éther et, dix mois après, elle en respirait chaque jour. A peine au lit, elle prenait son flacon, versait cinquante ou soixante grammes de son contenu sur une soucoupe qu'elle plaçait sous son menton et se couvrait la tête d'un mouchoir pour ne rien perdre des précieuses vapeurs.

Malgré les remontrances de son mari, cela dura neuf ans sans que l'absorption de cet anesthésique, en quantité aussi considérable, exerçât la moindre influence fâcheuse sur ses fonctions organiques et, notamment, sur ses fonctions génitales, ni troublât le moins du monde l'évolution d'une grossesse, si ce n'est que l'accouchement eut lieu le septième mois: elle mit au monde un enfant qui vit encore aujourd'hui.

M™^ X... s'ôthérisait donc depuis neuf ans lorsqu'elle fut atteinte d'une métro-péritonite qu'un médecin traita imprudemment par des injections de morphine. Les premières piqûres faites par ce médecin lui-même furent douloureuses; les autres le furent moins et devinrent agréables : au bout d'un mois, la malade était morphinomane et, comme sa situation lui permettait d'obtenir facilement de la morphine des pharmaciens du quartier, eu trois mois elle était arrivée à la dose journalière de vingt centigrammes!

Appelée, cependant, à connaître, grâce aux conversations qu'elle entendait dans le milieu médical où elle vivait, les dangers de là morphinomanie, M"" X... s'arrêta pendant cinq ans à cette dose et ce n'est que la septième année qu'elle atteignit cinquante centigrammes. Elle s'y tenait encore, lorsque, dix ans après la première piqûre, M. Pichon fut appelé à lui donner des soins. Elle supportait parfaitement cette longue intoxication à haute dose et, sauf quelques troubles dyspeptiques, son état général était bon et son embonpoint n'avait pas diminué. Si son intelligence et sa mémoire étaient restées intactes, il n'en était pas de même de ses facultés afl'ectives et morales, car, à deux reprises, une première fois, alors qu'elle ne connaissait encore que l'élher, une seconde, étant déjà morphinomane, elle s'était rendue coupable, au préjudice des siens.

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de vols et de faux sur lesquels M. Piclion ne s'explique pas davantage, qui, d'ailleurs, ne donnèrent lieu à aucune poursuite et qu'elle chercha à excuser en les mettant sur le compte d'impulsions irrésistibles. M"^« X... enfin résolut de rompre avec sa double passion; mais, étant entrée dans un hôpital ordinaire pour se guérir, elle trompa le médecin : on dut l'envoyer à Sainte-Anne où elle guérit et dont elle sortit, bien décidée à ne plus retomber dans ses anciens errements ; malheureusement ses antécédents héréditaires et son tempérament névropathique permettent, dit avec raison M. Pichon, de redouter une récidive à plus ou moins longue échéance.

Instruite et fort intelligente. M'"" X... a donné sur 1 action comparée de l'éther et de la morphine d'intéressants renseignements. Comparant ces deux substances au point de vue de l'euphorie, elle donne la palme à la morphine, qui, au lieu d'une « simple sensation de somnolence », produit une « chaleur enivrante parcourant le corps «.Son observation est également curieuse au point de vue de la phénoménalité comparée de l'abstinence : tandis que la suppression de l'éther ne produit guère que le regret d'une sensation agréable, celle de la morphine est suivie de souffrances positives sur lesquelles elle s'étend longuement et éloquemme.nt. Cette différence est telle, qu'au cours d'un voyage, ayant oublié sa provision d'éther et ne pouvant s'en procurer, elle ressentit un « grand mécontentement», de l'énervement, de l'insomnie, mais rien de comparable à ce qu'aurait produit la perte de sa morphine et, fait digne de remarque, ni diarrhée ni vomissements.

En résumé, l'intoxication par l'éther, tant au point de vue physique qu'au point de vue mental, s'accompagne de symptômes beaucoup moins graves que l'intoxication morphinique; le besoin d'éther n'a rien d'irrésistible et la suppression de cet agent ne détermine ni l'angoisse incomparable, ni les troubles parfois si graves de la circulation, de la respiration et des fonctions digestives qui suivent les tentatives souvent malheureuses de « Morphin-Abstinenz ».

V. Chloroforme, bromure de potassium, haschich et autres substances. — Il existe bien d'autres intoxications volontaires qui, avec le temps, deviennent des habitudes plus ou moins impérieuses et irrésistibles. Hehm a signalé, il y a quelques années, la manie de respirer le chloroforme;

le bromui^e de potassium a, surtout parmi les hystériques et les hypocondriaques, un grand nombre de sectateurs et l'on peut voir dans les asiles d'aliénés des épileptiques s'attacher à ce médicament et le réclamer avec insistance si l'on vient à le leur supprimer. Les effets du haschich ont été décrits par mon maître Moreau de Tours, Villard, Decourtive, etc., sans parler des littérateurs tels que Baudelaire et surtout Th. Gautier qui a le mieux rendu, peut-être, les impressions propres à cette substance merveilleuse. Morton nous a fait connaître, en 1878, le théisme qui consiste à fumer le thé en cigarettes et est surtout dangereux en ce que, pour conjurer les nausées qu'il détermine, les femmes américaines qui s'y livrent absorbent, à chaque se'ance, deux ou trois verres d'absinthe à la glace. La naphtomanie vient de naître à Boston où l'on voit, paraît-il, des gens respirer avec délices les vapeurs qui s'échappent d'un flacon renfermant un mélange de naphte et de pétrole. Le sulfonal et Ja foudroyante strychnine, ellemême, ont aussi leurs amateurs et n'a-t-on pas vu récemment un professeur de droit des plus originaux et des plus distingués s'empoisonner accidentellement avec une forte dose de cantharidine, substance des plus dangereuses, à laquelle il demandait habituellement la force de bander l'arc de Cupidon? Nul doute que les injections du suc testiculaire de M. Brown-Séquard et de la spermine, cette ptomaïne que l'on vient d'en isoler, ne donnent pi^ochainement lieu à une manie semblable et que nous ne connaissions bientôt la sperminomanie. Toutefois, ces diverses intoxications ne s'étant montrées jusqu'ici qu'exceptionnellement associées au morpliinisme, je les passerai sous silence; je ne puis cependant ne pas citer, à ce propos, une très curieuse observation de Wiphani, dont le sujet usait et abusait à la fois de l'éther, du bromure de potassium, du chloral, du haschich et de l'alcool et surtout de la morphine : toute la lyre!

VI. {Zocaine, cocainisme, cocaînommiie et movphino-cocai nomanie. — C'est, dit-on, Bentley qui, en 1878, eut la funeste idée de traiter la morphinomanie [lar la substitution de la cocaïne à la morphine. 11 eut bientôt de nombreux imitateurs : en Allemagne, Obersteiner qui employa la cocaïne à l'intérieur; Schmidt, qui l'administra en injections sous-cutanéfis aux doses de 15 et 20 centigrammes

COMPLICATIONS DR LA M 0 R T n IN OM ANIE. 145

et Jœckel ; en Amérique, Waugh qui se borna à user de la coca en feuilles, Edward Mann et Reid; en France, Grasset; mais nulle part cette détestable méthode ne fut appliquée avec plus de suite et de rigueur qu'en Amérique et en Angleterre.

On ne tarda cependant pas à s'apercevoir, en dépit de quelques succès passagers, que, loin de guérir la morphinomanie, le traitement parla cocaïne ne faisait qu'ajouter à l'habitude de la morphine celle de la cocaïne au moins au5si tenace et mille fois plus funeste et que tenter de substituer l'un àl'autre de ces poisonsétait tomber de Charybde en Scylla ou, comme le dit Erlenmeyer, « de Satan dans Belzébuth ». Les malades, eux-mêmes, en ont parfaitement conscience et savent fort bien que si la cocaïne produit une sensation euphoriâtique plus prompte que celle qu'ils doivent à la morphine, cette sensation est beaucoup moins durable et que si l'usage de ce toxique devient bientôt aussi nécessaire que celui de la morphine, il n'ôte rien aux angoisses qui succèdent à la suppression de ce dernier agent.

C'est Erlenmeyer qui poussa le premier cri d'alarme : « La cocaïnomanie, s'écria-t-il, est la passion la plus dangereuse et la plus funeste qu'on ait connue depuis longtemps : c'est un fléau digne de figurer à côté de la morphinomanie et, comme elle, nuisible au plus haut degré tant au corps qu'à l'esprit. Depuis, les observations de cocaïnomanie et surtout de morphino-cocaïnomanie se sont multipliées ; elles sont aujourd'hui fort nombreuses et, parmi les auteurs qui se sont occupés de cette grave et intéressante question, je citerai après Erlenmeyer qui lui a consacré en 1886 et 1887 deux mémoires devenus classiques, Heimann, Obersteiner, Buhler, Jœckel, Westphal, Jastrowitz, en Allemagne; Reid, Edward Mann, Mattison, en Angleterre et, en France, MM. Saury Séglas, Pichon, Magnan. Il convient aussi dé rappeler l'intéressante discussion qui eut lieu, à ce sujet, à la Société médico-psychologique dans les séances de février et juin 1887, discussion à laquelle prirent part les savants français dont je viens de rappeler les noms et les recherches de M. Laborde sur l'action physiologique de la cocaïne qui ont, nous le verrons, une certaine importance doctrinale.

Avant de résumer nos connaissances actuelles sur la cocaïnomanie et la morphino-cocaïnomanie, je reprodui-

rai succinctement quelques-unes des observations les plus typiques que nous possédions sur cette intoxication.

Prenons d'abord l'observation de M™» L.., cette malade du pensionnat de l'asile de Ville-Évrard que j'ai pu obseiver en 1888, incomplètement il est vrai, dans le service de mon collègue M. Febvré. Résolue à rompre avec la morphine, cette dame s'était mise à la cocaïne sur le conseil de son mari, médecin militaire et morphinomane lui-même. Les résultats de cette malencontreuse thérapeutique ne se firent pas longtemps attendre : peu de temps après le début du traitement substitutif, elle s'injectait chaque jour un gramme de chlorhydrate de morphine et cinquante centigrammes de chlorhydrate de cocaïne. Dès lors, morphine ■et cocaïne devinrent pour elle aussi nécessaires l'une que l'autre. Pour s'en procurer, elle fabriquait de fausses ordonnances qu'elle signait du nom de son mari et, non contente de se piquer chez elle plusieurs fois par jour, elle le faisait encore en pleine rue ou dans les latrines publiques. Bientôt son caractère changea et apparurent des idées de persécution. « Après trois mois de ce régime, dit le D'' Riu dans son certiflcat de placement, la malade manifesta des idées de persécution : elle prétendait que sa belle-mère et ses domestiques s'entendaient pour la surveiller, que ses parents correspondaient entre eux, à son sujet, au moyen des journaux; elle attribuait aux moindres bruits, aux gestes les plus insignifiants, une signification injurieuse et menaçante et manifestait des illusions et des hallucinations de la vue et de l'ouïe. Enfin, elle s'excita, se rendit insupportable, proféra des menaces de vengeance et on la surprit se levant la nuit pour aller sonner à la porte des pharmaciens pendant que les personnes de la maison goûtaient un instant de repos. »

L'observation de G... (Valentin), recueillie dans de meilleures conditions et à une époque où mon attention était mieux fixée sur les morphino-cocaïnomanes, est beaucoup plus complète et plus démonstrative. A sa libération du service militaire, en 1889, ce malade s'injectait chaque jour ier,bO de chlorhydrate de morphine. Toujours désireux de rompre avec cette habitude qu'il savait funeste, il consulta, avant de partir, le major du régiment qui lui conseilla de se traiter par la cocaïne. Il débuta par trois centigrammes de ce nouveau poison dont il augmenta les

COMPLICATIONS DE LA MOR PHINOMANIE. 147

doses, diminuant d'autant celles de la morphine; mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la cocaïne, tout en lui devenant nécessaire, ne remplaçait nullement la morphine dont la privation se faisait vivement sentir.

Sur ces entrefaites, il tomba amoureux d'une jeune fille et fut payé de retour : nouvelle intoxication. Malheureusement les parents qui, ainsi que le chante Roméo, « ont des entrailles de pierre », opposèrent, pour des motifs des plus prosaïques, un veto formel aux projets des deux amants. « Le chagrin, dit M"»^ G..., s'il ne causa pas la passion de mon fils pour ses infernales drogues, lui en fit certainement doubler les doses. » De fait. G..., à dater de ce moment, se morphinisa et se cocaïnisa sans compter.

C'est alors qu'apparurent les premiers troubles psychosensoriels qui furent précoces s'ils se manifestèrent, comme le prétend le malade, moins de quinze jours après les premières injections de cocaïne et dès que la dose quotidienne en eut atteint cinq centigrammes. Ils débutèrent par des hallucinations de la vue survenant à la tombée de la nuit : au trou de la serrure, sur la fenêtre, un œil, une ombre indistincte, se montraient. Peu après, se manifestèrent dee illusions de l'ouïe : chuchotements et paroles incompréhensibles. Presque en même temps, des illusions du toucher et de la sensibilité générale. A ces troubles sensoriels se joignirent, presque aussitôt, des idées vagues de persécution : il semblait au malade qu'on le regardait, qu'on s'occupait de lui, etc.

Déçu dans ses espérances amoureuses, G..., quitta Besançon et se plaça comme élève dans diverses pharmacies. En juin 1889, étant attaché, en cette qualité, aune officine de la Nièvre, il s'injectait tous les jours trois grammes de morphine et autant de cocaïne. Sérieusement alarmé par la progression rapide des doses auxquelles il était obligé de recourir, il se fit admettre à l'asile de la Gharité dont il connaissait, dit-il, le médecin-directeur, M. le D'' Faucher. Celui-ci le soumit au traitement par suppression progressive et, au bout de quatre mois, les doses quotidiennes étaient tombées à dix centigrammes, lorsque G... se jugeant presque guéri et capable de finir lui-môme son traitement exigea sa mise en liberté. '

Il ne tarda pas, malheureusement, à perdre tout le bénéfice d'un traitement ainsi écourté et, un an après sa

sortie de l'asile de la Charité, il était remonté à un gramme de morphine et trois grammes de cocaïne. Accusé de vol par son patron qui voyait avec désespoir baisser le contenu de son flacon de cocaïne sans que le niveau de sa caisse s'élevât d'autant, il lui avoua ses habitudes. Mis à la porte, il se réfugia à l'hôpital d'Angoulême où on le traita par la méthode progressive. Mais on lui laissa sa malle qui renfermait, avec un arsenal de seringues, une bonne provision de drogues; la religieuse de service lui donnait charitablement de la cocaïne en cachette, le garçon de salle lui en apportait du dehors et il quitta l'hôpital sans avoir retiré aucun bénéfice d'un traitement aussi illusoire.

Chassé de toutes les pharmacies pour sa paresse, sa mauvaise tenue, ses habitudes de morphinomane et probablement aussi ses fréquents emprunts à l'armoire aux poisons, C... vint tenter fortune à Bordeaux; mais soit que les places d'élève ou de remplaçant fussent rares dans cette ville, soit que sa mine n'inspirât pas confiance, ses espérances furent déçues et il tomba dans la plus noire misère. Le régime de privations et d'excès auquel il fut soumis et que j'ai décrit dans un autre chapitre ne tarda pas à enter sur le morphino-cocaïnisme chronique qui ne s'était traduit jusque-là que par quelques hallucinations de la vue et de l'ouïe et quelques idées vagues de persécution, un état de morphino-cocaïnisme subaigu dans lequel ces phénomènes prirent une acuité extrême comme il arrive, d'ailleurs, aux alcooliques chroniques sous l'influence de la misère, des émotions morales, des chagrins et des excès de tout ordre.

Les hallucinations, les illusions qui, jusque-là, n'avaient ■ été qu'accidentelles et isolées, se multiplièrent, s'associèrent, se compliquèrent de conceptions délirantes et prirent, ainsi que ces dernières, un caractère d'objectivité qu'elles n'avaient pas encore revêtu.

Tantôt les illusions et les hallucinations de la vue ouvraient la scène; mais elles se compliquaient bientôt de troubles analogues de l'ouïe, de l'odorat, du toucher et de la sensibilité générale. Les objets qui entouraient le malade ; chaises, vêtements pendus au mur, tentures, prenaient des formes d'animaux fantastiques dont il imitait les grognements. Les accidents du mur étaient autant de trous par lesquels on l'épiait et qu'il bouchait avec soin. U vil,

COMPLICATIONS DK LA MORPHINOMANIE. 145

la nuit qui précéda son arrestation, une ombre armée d'un fusil le coucher enjoué et tirer : il aperçut l'éclair et entendit la détonation. Vers le même temps, le parquet de sa chambre se trouvant mouillé, il vit s'en élever une vapeur, ayant l'odeur de l'acide chlorhydrique et remarquant des trous au plafond, accusa ses voisins de l'étage supérieur de lui jouer de mauvais tours. Outré, il se vengea en pharmacien : s'étant procuré de quoi faire du chlore, il plaça, l'appareil producteur de ce gaz sur une armoire, perça un trou dans le plafond et y conduisit, au moyen d'un tube, le gaz nauséabond; il eut bientôt la satisfaction d'en-, tendre les voisins tousser et ouvrir les fenêtres.

D'autres fois, au contraire, les illusions et hallucinations de l'ouïe étaient le point de départ de celles des autres sens. Dans la rue, les passants le nommaient, parlaient de lui, disant : « Valentin,je sais à quoi tu penses : va chez tel pharmacien, il te donnera des sous; ne va pas chez tel autre : il te mettrait à la porte. « Des voix lui ordonnaient d'aller coucher dans tel hôtel sous peine de se voir refuser de la morphine et de la cocaïne parles pharmaciens de la ville. D'autres répétaient toutes ses pensées. Ces voix parlaient généralement bas, mais d'une manière très distincte et venaient de distances ainsi que de directions diverses. L'une d'elles appartenait à l'un de ses amis de Salies-de- Béarn et il la reconnaissait toujours, même lorsque cet ami, pour le tromper, empruntait la voix de sa mère ou celle de toute autre personne. Ces hallucinations de la vue et de l'ouïe ont valu à Valentin une mésaventure qu'il ne peut se i^appeler sans rire et conte d'une manière assez plaisante. Un jour qu'il passait le ventre et la bourse vides devant l'un des principaux cafés de Bordeaux, une voix, celle de son ami, lui dit h l'oreille : « J'ai pitié de toi : entre là, ton chocolat est payé. » Il vit un consommateur qui lui faisait amicalement signe de s'asseoir à une table. Sans hésiter, il entra, se fît servir une tasse de chocolat, la but et, après avoir remercié les consommateurs ébahis, se disposait à partir, lorsque, à sa grande surprise, on lui réclama le prix de sa consommation. Trop heureux de n'être pas arrêté pour grivèlerie, il dut laisser en gage un beau couteau de poche auquel il tenait beaucoup.

Les hallucinations du goût paraissent avoir fait défaut chez G... : il en est autrement de celles du toucher. Etant

couché, il lui semblait que son lit chavirait, ses pieds s'empêtraient dans les fils dont les draps étaient cousus et qui, chargés d'électricité, lui donnaient des fourmillements et des secousses. Son lit était plein de puces. A chaque secousse électrique, la voix de son ami et celle d'une ancienne maîtresse, aujourd'hui sage-femme à Bordeaux, lui reprochaient ses excès. Jamais, cependant, il n'eut cette sensation de vers, d'insectes dans la peau, si commune chez les cocaïnomanes.

Pas d'hallucinations de la sensibilité génitale ; bien au contraire, frigidité presque absolue. A son arrivée à Bordeaux, il alla voir cette ancienne maîtresse dont il était question tout à l'heure. Cette femme le reçut à bras ouverts, l'hébergea plusieurs jours et lui donna une seringue à injections. Il lui fit quelques caresses « par amour-propre»; mais, bien qu'elle fût jolie, aimable et toute disposée, au bon souper et au bon gîte, à joindre « le reste », il ne put venir à bout de lui donner les marques de gratitude auxquelles elle avait droit.

Pendant quelque temps, G... discuta ses hallucinations. Lorsque l'ombre avait tiré sur lui un coup de feu dont il avait vu la lueur et entendu la détonation, il avait judicieusement remarqué que la direction, l'éloignement, le timbre du bruit ne permettaient pas de croire à sa réalité. Plus tard, il chercha à mettre les voix en défaut : « C'est une hallucination », disait-il. — « Non, Valentin, répondait la voix ce n'en est pas une. » — « Si tu veux que je te croie, répliquait le malade, cite-moi un fait que j'aie oublié. » — Et la voix de lui rappeler les événements les plus oubliés de son existence et de lui chanter des airs sortis depuis longtemps de sa mémoire. D'autres fois, il regardait la porte en pensant à la fenêtre ou sautait quelques lignes en lisant son journal; mais les voix, infaillibles, ne se laissaient jamais prendre en de'faut.

Aussi dut-il s'avouer vaincu et, comme tant d'autres hallucinés, se mit-il à édifier son délii^e. Il se figura que son ami de Salies-de-Béarn, sa maîtresse et la police s'étaient entendus pour l'amener, à force de le tourmenter et « de lui faire manger de la vache enragée », à renoncera ses funestes habitudes.C'étaientbien leurs voix qu'il entendait et surtout celle de son ami qui, puissant ventriloque, avait le den dese faire entendre à toute distance et dans toutes les directions.

COMPLICATIONS DE LA MOR PniNOMANIE. ISl

Un fait donnera, mieux encore que les précédents, la physionomie des troubles sensoriels si variés auxquels C... était en proie. Un soir, il s'aperçut que l'aiguille tubulée de sa seringue de Pravaz était bouchée par un fil à peine visible, beaucoup plus fin que le fil d'argent qu'on y introduit d'ordinaire.. Il s'efforça en vain de le retirer; mais ne put ni le saisir, ni même le sentir avec ses doigts. Ayant eu l'idée de chauffer l'aiguille pour le faire fondre, il le vit disparaître avec un grésillement qui pouvait, d'ailleurs, être réel et tenir à l'ébullition d'un peu de liquide resté dans la canule ; mais dès qu'il voulut procéder à la piqûre, le fil reparut. Plus de doute! l'ami de Saliesde-Béarn bouchait la seringue, pour l'empêcher de s'en servir, avec des fils aimantés qui lancés par le trou du plafond, se dirigeaient naturellement vers son aiguille d'acier et y pénétraient. Désespéré, il se mit à genoux pour supplier cet ami trop zélé de le laisser se piquer une fois encore.

Continuellement poursuivi par des hallucinations de cette nature, Valentin, bien que d'un naturel fort doux et même un peu poltron, devint sinon dangereux, au moins bruyant et incommode. Une fois déjà, se promenant au milieu de la nuit sur le boulevard de Gauderan, à Bordeaux, il aval t cherché querelle à quatre hommes qui s'obstinaient à diriger sur lui des rayons de lanternes dont ils étaient munis et s'était attiré, de leur part, une correction magistrale. Le jour de son arrestation, enfin, il entra dans un hôtel, se mit au lit, non sans s'être préalablement fait une copieuse injection et, les hallucinations redoublant, s'imagina qu'on l'empêchait de se piquer, qu'on lui dérobait sa cocaïne. Exaspéré, il se leva en vociférant, enfonça une porte à coups de pied et fit un tel vacarme qu'il attira les gens de l'hôtel qui le firent arrêter. A peine arrivé à la Permanence, il se fit une trentaine d'injections et cacha si bien ses munitions qu'elles échappèrent à toutes les recherches. 11 fut ensuite transféré à l'hôpital Saint-André où il trouva encore le moyen de se faire quelques injections, puis, de là, à l'asile des aliénés de Cadillac.

Quelque intéressante que soit l'observation que l'on vient de lire, elle ne signale pas tous les troubles sensoriels que l'on a observés chez les morphino-cocaïno-

LES MOHPllINOMANES.

mânes et en laisse même quelques-uns dans l'ombre qui doivent h leur grande fréquence et à leur singulière uniformité d'être regardés comme presque pathognomoniques. Aussi crois-je devoir, malgré la longueur de ce chapitre, reproduire, en les résumant beaucoup, une ou deux de celles que M. Saury a présentées à la Société médicopsychologique.

La première a pour sujet un sieur V..., âgé de 48 ans, dégénéré héréditaire pourvu de stigmates physiques et psychiques indéniables. Morphinomane depuis plusieurs années, mais désireux de se débarrasser de cette habitude vicieuse, bien qu'il n'en ait pas éprouvé, jusque-là, d'inconvénients graves et n'ait jamais dépassé 30 centigrammes, il recourut à la cocaïne dont il s'injectait, au bout de quelques semaines, de 50 centigrammes à un gramme. Dès lors, les symptômes typiques du cocaïnisme ne tardèrent pas à se montrer.

Ce furent, tout d'abord, de simples poussées d'exaltation fonctionnelle : loquacité, bonne humeur, besoin d'exercice corporel, aptitude plus grande au travail, excitation génésique. Puis apparurent de véritables désordres de la motilité et surtout de la sensibilité générale et spéciale — secousses musculaires, crampes dans les jambes, fourmillements aux extrémités, « sensation de la luette, qui bouche et obstrue la gorge », langue pâteuse, comme épaissie, d'où le malade croit retirer de « tout petits vers noirs ». Une fois, il voit se déplacer, dans un rapide mouvement d'ascension et de descente, un vide-poche accroché au mur; d'a.utres fois, il est réveillé par un bruit de « toctoc » qu'il trouve inquiétant.

M. V... supprime la cocaïne et tous ces symptômes disparaissent; mais six mois après, ayant repris l'usage de ce poison et en ayant porté la dose à 2 grammes par jour, les troubles reparurent plus accentués et plus variés. Il apercevait des ombres mouvantes se précipitant sur les murs; des mains invisibles le frappaient dans le dos, sur les épaules; la nuit, ses meubles étaient bouleversés par des malfaiteurs inconnus. Une fois, il se vit assailli par un essaim d'abeilles : elles voltigeaient autour de lui, ses vêtements en étaient couverts; il les voyait, les touchait, les caressait, mais, fait digne de remarque, ne sentait aucune piqûre et n'entendait aucun bourdonnement. Une

COMPLICATIONS DE LA MORPUINOMANIE. IS

autre fois, il rencontra sur sa route une tortue qui se mit à le suivre en gesticulant avec ses pattes pour l'engager à se jeter dans un précipice voisin. Une de ses hallucinations les plus fréquentes était une sensation particulière d'une rare ténacité qui le poussait à fouiller dans les abcès qu'avaient produits ses innombrables piqûres, pour en retirer de prétendus insectes microscopiques « les microbes du choléra ». Il existait enfin, cliez le malade, en dehors des hallucinations proprement dites, des troubles oculaires périphériques : diplopie, amblyopie, chromatopsie , micropsie, de l'analgésie et de l'hyperexcitabilité neuro-musculaire. C'est ainsi qu'il put, à plusieurs reprises, s'mtro- . duire sans douleur, dans le rectum, un manche de couteau, des clefs, des aiguilles, etc., « pour se donner de l'air ».

Après avoir discuté ses premières sensations, M. V... les accepta et, prédisposé d'ailleurs par sa situation de dégénéré héréditaire, fonda sur elles des interprétations délirantes : « on le poursuivait, on le narguait », on lui faisait respirer des gaz pour le rendre fou; « son corps se bouchait et se couvrait de vermine ». Il finit, comme mon pharmacien de Cadillac, par être pris d'un accès de manie, d'un délire maniaque diflus avec idées ambitieuses et de persécution.

Les autres observations rapportées par M. Saury ne diffèrent pas essentiellement de celles que l'on vient de lire. M. T..., âgé de 44 ans. sans antécédents héréditaires, mais migraineux et herpétique, usant de la morphine à titre de stimulant cérébral et travaillant de téte avec excès, s'étant mis à la cocaïne, fut atteint de troubles intellectuels hypochondriaques compliquant des troubles de la sensibilité générale. Il se croyait envahi par la vermine; l'air qu'il respirait, le linge et les vêtements qu'il portait, étaient infectés de « microbes ». Tourmenté par un prurit continuel, il s'écorchait la peau et en retirait de prétendus microbes avec l'ongle ou la pointe d'une épingle. Un jour, après une nuit de surmenage cérébral pendant laquelle il s'était injecté 2 grammes de cocaïne et 20 centigrammes de morphine, il eut une attaque épileptique qui se renouvela quatre fois dans les quatre mois qui suivirent.

M. H..., âgé de 39 ans, s'était morphinisé pendant quinze ans sans accident grave. Lorsqu'il voulut se guérir de cette longue habitude à l'aide de la cocaïne, il réussit, en effet,

lo-i LES MORPHINOMANES.

à supprimer à peu près la morphine, mais arriva bientôt à s'injecter 2 et même 3 grammes de cocaïne par jour. Au bout d'un an de ce régime, sa santé, jusque-là satisfaisante, s'était considérablement altérée : il avait perdu l'appétit, le sommeil et était devenu d'une extrême irritabilité. Des ballucinations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et de la sensibilité générale contribuaient puissamment a le préoccuper. Il voyait des figures qui s'allongeaient, des têtes qui augmentaient de volume, des objets qui peidaient leurs contours réels; il entendait des bourdonnements, des sons de cloches, des voix; mais ce qui l'irritait le plus, c'était de sentir « les cristaux de cocaïne » transsuder de la peau de son front et de ses avant-bras qu'il déchirait de ses ongles pour aider à leur élimination. Chez lui, comme chez les autres, il avait existé, au début, une surexcitation intellectuelle et motrice contrastant avec l'amaigrissement, la tristesse et l'anéantissement qui survinrent à une période plus avancée de l'intoxication.

L'analyse de ces observations et de bien d'autres qu'il serait trop long de reproduire ici nous permet de résumer l'histoire de la morphino-cocaïnomauie dans les propositions suivantes :

1° Bien que la cocaïne produise un sentiment d'euphorie analogue à celui qui succède à l'absorption de la morphine, elle ne dispense pas le morphinomane de l'usage de ce dernier agent toxique et ne le met pas à l'abri des souffrances qui résultent de la diminution de ses doses ou de leur suppression radicale. La suppression radicale de la cocaïne ou la diminution de ses doses est suivie de phénomènes analogues à ceux qui caractérisent l'abstinéncemorphinique. Aussi le'morphinomane qui entreprend de se traiter par la substitution de la cocaïne à la morphine, ne peut-il diminuer que temporairement la dose habituelle de cette dernière et se trouve-t-il bientôt en proie à deux intoxications dont l'une est encore plus redoutable que l'autre, à deux habitudes morbides également impérieuses et tyranniques.

2° Comme celle de la morphinomanie, l'évolution de la cocaïuomanie peut être divisée en un certain nombre de • périodes successives que j'appellerai périodes d'euphorie, d'hallucinations, de délire et de manie.

3" Au début, pendant la première période, la cocaïne

COMPLICATIONS DE LA MORPHINOMANIE

produit, outre une euphorie analogue à celle qui succède cà l'absorption de la morphine, mais plus précoce, plus enivrante et moins durable, une excitation intellectuelle, un besoin d'activité musculaire rappelant ceux qu'on observe au début de la phase maniaque de la folie à double forme et la dynamie des paralytiques généraux.

4» A la seconde période, apparaissent des illusions et des hallucinations diurnes aussi bien que nocturnes et essentiellement polymorphes, dont un certain nombre, par leur phénoménalité et leur constance, méritent d'être regardées comme presque pathognomoniques.

Ces hallucinations et ces troubles de la sensibilité prédominent sur les sens de la vue, de l'ouïe, du toucher et sur la sensibilité générale. Les sens du goût et de l'odorat sont moins souvent intéressés. Les hallucinations de la vue sont souvent mobiles : le malade voit des figures grandissantes ou changeant de formes, des ombres mouvantes (Obs. C... V...); il voit des vols d'abeilles (Obs. V...). Celles de l'ouïe, généralement assez simples, consistent en bourdonnements, sons de cloches, paroles, interpellations (Obs. G... H...). Celles du toucher sont particulièrement curieuses et constantes : il semble au patient que sa peau élimine des « cristaux de cocaïne » (Obs. H...) ou est parcourue par des insectes, des vers, des microbes (Obs. V...), dont il hâte l'élimination en fouillant avec une épingle dans les abcès causés par les piqûres ou en se grattant les téguments avec les ongles. Les troubles de la sensibilité se traduisent par des anesthésies, des analgésies ou des sensations obscures de gêne, de constriction, de fourmillements, de mouvements intérieurs. Souvent, enfin, les hallucinations sont complexes et les troubles de plusieurs sens concourent à la fausse perception d'un objet unique : C... voyait et sentait avec ses doigts le fil qui obstruait l'aiguille de sa seringue dePravaz; V... voyait les abeilles composant l'essaim qui l'avait assailli, les touchait, les caressait et, pourtant, ne s'en sentait pas piqué, n'entendait pas leurs bourdonnements.

5° D'abord repoussés, puis discutés, puis, enfin, acceptés et subis, les troubles de la sensibilité servent de base, dans la période suivante, à un état délirant dépressif constitué par un mélange de délire hypocondriaque et de délire de persécution. La vue du fil qui bouche sa

seringue est, chez C..., le point de départ d'une petit roman dans lequel il se voit persécuté pour le bon motif; les hallucinations de la vue et de l'ouïe persuadent aux malades qu'on les épie, qu'on les suit, qu'on leur adresse des injures et des menaces (Ohs. C..., V..., H...); l'anesthésie et les troubles de la sensibilité générale déterminent des conceptions délirantes de forme hypochondriaque analogues à celles que Baillarger a décrites chez les paralytiques généraux : le patient se croit bouché, il n'a plus de langue, sa luette obstrue sa gorge (Obs. V...), et ces sensations le poussent à s'introduire des corps étrangers dans le rectum pour « se donner de l'air « (Obs. V...); les troubles de la sensibilité cutanée lë persuadent que sa peau est pleine d'insectes, de vers, de « microbes du choléra », qu'elle élimine des « cristaux de cocaïne » (Obs. V..., M..., V...) et le poussent aux actes absurdes que j'ai mentionnés ci-dessus pour provoquer le dépari de ces corps étrangers.

6° L'exagération des doses de cocaïne combinée avec le surmenage intellectuel paraît avoir déterminé chez un malade (Obs. V...) des attaques épileptiforraes, accidents convulsifs qui se sont, d'ailleurs, produits sous un aspect plutôt hystériforme chez la voleuse à l'étalage dont M. Garnier a eu à examiner l'état mental et dont j'ai retracé plus haut l'histoire; mais, le plus souvent, poussés à bout par leurs hallucinations, les morphino-cocaïnomanes finissent par être pris d'une excitation maniaque qui les porte à des actes de violence plus ou moins dangereux, attirent sur eux l'attention de leur voisinage et rendent nécessaire leur internement dans un asile d'aliénés (Obs. C...).

7° Alors que l'intoxication chronique par la morphine ne se complique que très rarement, sauf sous l'influence d'un élément vésanique ou alcoolique prépondérant, de troubles sensoriels et de conceptions délirantes et peut se prolonger pendant des années, pour peu qu'elle soit menée avec prudence et une certaine modération, sans compromettre gravement l'élat général, l'intoxication par la cocaïne parcourt rapidement et fatalement les phases successives que je viens de faire passer sous les yeux du lecteur et ruine, à brève échéance, la raison ainsi que la santé de ses victimes. La cocaïnomanie ou plutôt la morphii^o-cocaïnomanie est donc infiniment plus grave et plus

COMPLICATIONS DE LA MORPniNOMANIE. ,157

dangereuse que la morpliinomanie simple qu'elle a eu pourtant, un moment, la prétention de guérir.

Avant d'aller plus loin, je crois bon de présenter, sous forme de tableau synoptique les principaux symptômes de la complication qui nous occupe.

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