CHAPITRE V
MÉDECINE LÉGALE
Nous avons vu dans les chapitres précédents, en étudiant, la psychologie du morphinisme, qu'en dehors de la période d'équilibre dans laquelle l'organisme, satisfait mais non encore saturé, conserve son fonctionnement normal, chacune des périodes de cette intoxication présente des troubles plus ou moins accusés et plus ou moins durables des facultés intellectuelles et morales. Le morphinisme aigu, par exemple, qu'il soit primitif ou secondaire, qu'il survienne comme un accident isolé sans précédent et sans lendemain, qu'il s'observe, au contraire, au début des habitudes toxiques comme un prologue de l'empoisonnement chronique qui doit suivre, ou bien qu'il apparaisse, au cours de la morphinomanie, comme un incident lié à une exagération fortuite des doses habituelles du poison; que l'on puisse, en un mol, le comparer à la surprise bachique d'un homme sobre d'ordinaire, aux premiers pas de l'apprenti buveur ou au delmum tremens a a potu nimio » de l'ivrogne de profession, s'accompagne, selon les sujets et les doses, d'une somnolence invincible ou d'une excitation qui n'est inoffensive qu'à condition d'être renfermée dans de certaines limites. Chez les vieux morphinomanes, au contraire, on observe une démence spéciale que peut seule pallier une nouvelle dose de poison. Chez ces morphinomanes, enfin, qui sont accidentellement ou délibérément privés de leur aliment cérébral, les troubles psychiques peuvent revêtir, sous forme d'excitation ou de dépression, une intensité dont j'ai donné une idée en traitant de la symptomatologie de l'abstinence. Il serait étrange
MÉDECINE LÉGALE
que des troubles psychiques aussi accusés, portant surtout sur les facultés affectives et morales, sur le caractère en un mot, de sujets dégénére's pour la plupart et prédisposés à oe titre aux délires, aux excès de toute sorte, à l'alcoolisme surtout, ne s'accompagnassent pas souvent de manifestations délictueuses et que l'un des chapitres les plus importants d'une histoire de la morphinomanie ne dût pas être consacré aux méfaits et à l'incapacité civile des morphinomanes, ne fût pas, par conséquent, un chapitre de médecine légale.
Il en est ainsi en réalité; aussi, depuis que la morphinomanie est devenue à la mode et pour ainsi dire entrée dans les mœurs, le médecin est-il souvent appelé à se prononcer, sur l'état mental, le degré de responsabilité et la capacité, des sujets adonnés à cette funeste habitude. Je devrai donc examiner, dans ce chapitre, avec pièces à l'appui la responsabilité pénale et civile ainsi que la capacité des morphinomanes dans les formes et les périodes de l'intoxication qui les privent le plus de leur « liberté morale » et de leur jugement, à savoir : Je morphinisme aigu, la morphinomanie et l'abstinence morphinique. Et, bien quelacocaïnoraanie ne soit qu'une complication delà morphinomanie,, cette complication est, à présent, si commune et si riche en applications médico-légales que je ne pourrai me dispenser d'étudier, au point de vue judiciaire, les actes des morphino-cocaïnomanes.