‹ Les morphinomanesChapitre 28 sur 48 · I. — Responsabilité pénale des morphinomanes · texte numérisé non relu

I. — Responsabilité pénale des morphinomanes

A. Considérations gé7iérales. — Lorsqu'un président des assises invite les jurés à décider si l'accusé est coupable de l'acte délictueux qui lui est reproché, il leur pose une question de fait à laquelle les éléments fournis par l'instruction et les débats de l'audience leur permettent, leplus souvent, de répondre. Encore arrive-t-il que ces rnagistrats d'occasion détournant la question de son véritable sens, déclarent non coupables des accusés dont le délit bien que patent, paraît, à leurs yeux, excusable. Mais lorsqu A demande à l'expert si le môme accusé est responsable de son crime, il lui impose, d'un problème psychologique au sujet duquel, depuis que le monde pense, les philoso-. phes sont divisés en deux camps, une solution spiritualiste que toutes les religions ont sanctionnée et sur laquelle

LES MOUIMIINOMANES.

reposent encore aujourd'hui tout l'appareil des lois pénales et l'ordre social tout entier. Aussi beaucoup de maîtres en médecine légale, non même des plus émancipés, conseillent-ils aux experts, au moins dans les cas douteux et propres à soulever des discussions théoriques aussi passionnées qu'inutiles, de se borner à caractériser l'état mental des suiets dont l'examen leur a été confié et de laisser aux raa- "istrats le soin de résoudre, sur les données qu'ils leur ont fournies, le problème de leur responsabilité.

La doctrine de la responsabilité pénale repose, en effet, sur le postulat psychologique de la liberté morale. Les spiritualistes ont la conception d'un homme théorique, doué de la notion absolue du bien et du mal, c'est-a-dire de ce qui est conforme ou contraire à l'ordre social tel que les lois humaines et, pour certains, les lois divines 1 ont établi • Capable de résister, s'il le veut, à celles de ses passions qui le poussent vers le mal et, par conséquent, a la fois méprisable et punissable s'il a préféré leur satisfaction à l'accomplissement de son devoir, le délinquant est a leurs yeux non seulement un être nuisible, mais un coupable au sens moral du mot : l'on doit non seulement le mettre boi-s d'état de nuire, mais encore le flétrir de peines iniamantes, le punir de peines afflictives et, si son âme nés pas entièrement pervertie, le moraliser en lui montrant l'horreur du vice et la splendeur de la vertu. Les ma adies mentales bien caractérisées par un état « d imbécillité de démence ou de fureur « peuvent seules en le privant de iugement et de libre arbitre, lui assurer le bénéfice de 1 irresponsabilité ; encore beaucoup d'aliénistes et de magistrats «ont-ils conduits par les nécessites de la pratique a admettre une responsabilité partielle, mitigée atténuée, dont iL détermincation et le dosage autorisent de savantes et brillantes discussions psychologiques.

Des médecins, des aliénistes éminents, ont prêté à celte docSne fort bi^n portée d'ailleurs, l'autorité de leur nom, d leur 'sUuation e't de leur talent. « Le sentiment public de l'humanité, dit Falret, le sentiment individuel de chacun toutes le religions, toutes les philosophies, toutes les SSkalions, consac^rent ce grand fait l-y^^^ ««[^'^^oT de toutes les actions humaines, de la mora e et du dioit, aue l'homme est libre de choisir entre le bien et le ma , libre de se déterminer par sa volonté entre les différents

MÉDECINE LÉGALE

mobiles qui le sollicitent en sens divers au moment d'accomplir un acte et que, par conséquent, il est moralement responsable et légalement punissable lorsqu'il a accompli volontairement une action repoussée par la morale et condamnée par la loi. Le libre ai^bitre de l'homme, comme l'ait psychologique primordial, et la responsabilité morale et légale, comme sanction de ce principe dans la pratique, dans la vie individuelle de l'homme comme dans le fonctionnement de la société, voilà le grand feiit qui domine l'existence humaine et qui sert de base au droit et à toute la législation. »

Gomme le montre cette argumentation dont Je ne relèverai pas la faiblesse, le sens intime, le consentement universel, la tradition, l'utilité sociale sont les vieux arguments sur lesquels repose la conception toute simpliste qu'ont les spiritualistes de la morale et de\sa sanction. Pour leurs adversaires qui se réclament surtout de l'observation de l'homme et des sociétés dans le temps et dans l'espace, la question est moins simple et ne saurait admettre une solution aussi doctrinaire ni aussi catégorique.

Pour eux, la notion du bien et du mal n'a rien d'absolu ni d'invariable: c'est un fait d'expérience et d'évolution. On a beaucoup reproché, il y a quelque quarante ans, à M. Nisard une phrase malheureuse impliquant, au grand scandale des oies du Capitole conservateur, gardiennes de la philosophie orthodoxe, la croyance à deux morales : si telle a été la pensée du spirituel humaniste, il s'est trompé ou a péché par excès de timidité : il n'y a pas deux morales, il y en a autant que de milieux et d'individus, c'està-dire une infinité. Bien avant le darwinisme, les'historiens de l'évolution de la conscience humaine, Montesquieu surtout, avaient montré, par l'étude des grands facteurs de la vie des sociétés : la guerre, l'esclavage, l'échange le mariage, combien l'idée morale que l'on s'en fait a varié selon les temps, les climats, le degré de civilisation générale, les formes d'organisation sociale, les nécessités et les intérêts des sociétés pour ce qui est des milieux - le degré de culture individuelle, les intérêts privés pour ce qui est des individus. Les tendances centralisatrices des so ciétés modernes n'ont-elles pas, par exemple, transformé peu a peu en crimes des actes qui étaient autrefois de pur patriotisme, tout en conservant ce caractère à la guerre

de nations ou de races où ceux qui avancent sur leur siècle voient déjà un brigandage appelé peut-être à disparaître comme l'ont fait les guerres de famille et de tribu? Si l'esclavage est aujourd'hui réprouvé par la civilisation, ne conservons-nous pas sa forme la plus honteuse, la prostitution, dont, non contents de ne rien faire pour la racheter, nous tirons, sans remords, notre plaisir? L'inceste n'était-il pas, chez les Juifs et les Égyptiens, une institution légale que la religion sanctionnait? Orientaux polygames et Occidentaux monogames ne s'accusent-ils pas, enfin, mutuellement, d'immoralité sexuelle ?

Pour choisir entre le bien et le mal, l'individu doit donc avoir déjà conscience de la moyenne de moralité propre à son temps et à son milieu : or, à la même époque, dans la même société et, qui plus est, dans la môme classe sociale, que de différences entre les types les plus moraux et ceux qui le sont le moins! Sans parler des cas évidemment pathologiques où à une débilité intellectuelle plus ou moins grande se joint une débilité, une « cécité » morales correspondantes et de ceux où cette cécité morale n'exclut pas un développement parfois |brillant de l'intelligence, combien d'individus, sous des dehors corrects, soit par le fait de leur organisation mentale, soit parce que leur conscience n'a pas été éveillée et que leur attention n'a pas été fixée sur certains points de déontologie sociale, soit enfin que leurs intérêts offusquent leur conscience, cachent une amoralité plus ou moins complète et plus ou moins profonde! Combien, à qui le récit d'un meurtre ou d'un vol arrache des cris d'indignation, « presseraient, d un cœur léger, le bouton du mandarin » et ont, en affaires, une morale toute commerciale! Combien encore qui frémissent à la lecture de la « Case de l'Oncle Tom » et lyncheraient un misérable pris en flagrant délit de viol, abusent de la misère matérielle et morale de pauvres biles et se croient quittes envers elles en leur donnant une pièce d'or ou en les « lançant » dans le monde de la galanterie !

Mais, en admettant qu'un homme ait une notion du bien et du mal égale en netteté à celle de la moyenne de ses contemporains et suffisante au gré des lois actuelles et de la conscience publique, est-ce à dire qu'il pourra toujours et en tout temps choisir le parti le plus honnête et que sou choix sera toujours libre? Nullement.

MÉDECINE LÉGALE

Tout homme ayant à faire un choix entre ce que les moralistes de l'antiquité appelaient « le juste et l'utile », c'est-à-dire entre deux actes conformes, l'un à son intérêt immédiat bien ou mal entendu, l'autre à l'intérêt social, est en réalité soumis à des faisceaux de forces contraires et antagonistes dont sa détermination marquera la résultante : il est proprement comparable non, il est vrai, à un mobile inerte, mais à un ballon dirigeable dont le moteur lutte contre le vent des courants aériens. De ces forces, sa notion du bien et du mal, ses sentiments moraux, ses habitudes de correction sont en lui, mais ne sont pas à lui, pas plus que la force du moteur n'est au ballon : elles lui ont été transmises par hérédité, elles ont été développées par la culture, comme la force du moteur lui a été donnée en puissance par le mécanicien qui l'a construit et est alimentée par le combustible dont on l'a chargé. 'Pas plus que le moteur encore, il ne peut de lui-même en modifier la valeur et la direction : l'homme est une machine et uue machine douée des propriétés que lui prêtent les spiritualistes, capable de se diriger volontairement, serait sans analogue dans l'ordre des phénomènes naturels. De ces deux faisceaux de forces antagonistes, celui qui est dans l'homme vient-il à l'emporter, l'homme a l'illusion de la détermination volontaire, comme l'auraitprobablementtout mobile ayant, avec une conscience claire de son mouvement, une conscience très obscure des causes de ce mouvement et sa vanité naturelle, son égocentrisme conservateur fortifient encore cette illusion. Se font-ils un instant équilibre, il est dans la situation de l'âne de Buridan\ qui ne saurait être que fortuite et peu durable. Le faisceau des forces étrangères vient-il, au contraire, à prévaloir, il est vaincu,

1. 11 s'agit là, non du légendaire Buridan dont Villon a chanté ainsi le trépas :

Semblablement où est la reine Qui coimiianda qut; Buridan Fut jeté en un sac en Seine?

Mais où sont les neiges d'antan?

mais de Jean Buridan, de Béthune, philosophe nominaliste, qui a vivement discuté le libre arbitre dans ses commentaires sur l'Ethique d'Aristote. On lui prête la comparaison do l'âne placé entre deux seaux d'eau situés à épale distance cl so laissant mourir de soiC plutôt que do toucher à. i'un 'Icux, destinée à prouver que la liberté d'indiirérence {liberum arbitrium in'hfferentix) est uno condition nécessaire de la liberté do l'homme 11 parait que cet argument célèbre, qui était usité dans les écoles philosophiques antérieures à Aristoto, no so trouve nulle part dans l'œuvre de Kundan.

LES MORPUINOMANES.

tout en ayant parfois conscience de sa défaite et en pouvant dire avec Médée, folle d'amour pour Jasoii :

Si possem, sanior essem;

Scd trahit invitam nova vis, aliudque cupido. Mens aliud suadot; video mcliora proboque, Détériora sequor

(Ovide, Métamorphoses, lib. VII.)

Ce que [le bon sens populaire exprime par ce dicton : « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais » et ce que Regnard, dans le Joueur, a traduit par ce vers laconique, mais faible :

Je vois le bon parti, mais je suis le contraire.

(Regnard, Le Joueur, acte IV.)

Bien que partisan du libre arbitre, Falret a cependant bien résumé dans les lignes suivantes la doctrine des adversaires de cette théorie spirituaiiste : « Nous savons bien, dit-il, que quelques écoles philosophiques, dans les temps anciens et dans les temps modernes, ont nié l'existence de la liberté morale. Les unes, se plaçant au point de vue psychologique, ont soutenu que l'homme n'était pas libre dans ses déterminations, puisque sa volonté était toujours dirigée par les motifs ou les mobiles provenant de sa nature première, de son éducation ou du milieu où il avait vécu; que ces motifs étaient plus ou moins puissants selon les individus ou les circonstances ; que, dès lors, l'acte accompli n'étaitpas lè résultat d'une volonté libre et choisissant d'une manière indépendante, au milieu de motifs différents, mais au contraire, la résultante obligée, fatale en quelque sorte, de l'ensemble des motifs qui sont intervenus dans la détermination, qui ont pesé chacun d'un poids différent, selon leur force relative et qui ont entraîné l'acte accompli dans une direction déterminée aussi facile à prévoir dans une statique intellectuelle et morale qui serait élevée à la hauteur d'une science exacte, que peuvent être calculées aujourd'hui, dans la mécanique ordinaire, les résultantes de forces contraires ou agissant ensemble pour produire un mouvement déterminé. D'autres écoles philosophiques se plaçant au point de vue organique et matérialiste sont arrivées aux mêmes conclusions par une voie difl'érente. Elles ont

MÉDECINE LÉGALE

cherché à prouver par des faits- nombreux que les déterminations humaines sont constamment sous la dépendance de l'organisme, des tempéraments et de l'état des diverses fonctions de l'économie, qu'elles viennent essentiellement de l'organisation cérébrale de l'individu, soit héréditaire, soit acquise, de l'influence exercée sur cette organisation primitive par l'éducation, par le milieu dans lequel l'homme a vécu ou par les influences extérieures physiques et morales qui se sont exercées sur lui dès l'enfance ou pendant tout le cours de son existence; que, dès lors, lorsque l'homme se détermine à un acte quelconque, ce n'est pas en vertu d'une volonté libre, mais en vertu de son organisation particulière, des forces physiques et des facultés psychiques spéciales dont l'ensemble constitue son individualité propre, ce que les philosophes ont appelé son moi; que, dans ce cas, la volonté n'est pas une force ou une faculté indépendante, mais la résultante obligée de toutes les autres facultés agissant synergiquement et produisant ainsi un résultat définitif qui n'est que la résultante fatale de toutes les forces combinées se complétant ou se combattant les nnes par les autres. En partant du point de départ organique, les écoles matérialistes sont donc arrivées, au point de vue de la volonté humaine et de la responsabilité légale, aux mêmes conclusions que les écoles philosophiques fatalistes qui sont parties des points de départ de l'observation psychologique et de la théorie des mobiles enchaînant fatalement la liberté. »

La négation du libre arbitre mène, on le conçoit, en criminologie pratique, a des conséquences tout autres que son affirmation. Aux déterministes, le criminel ne saurait inspirer ni mépris, ni haine, ni colère : il n'est pour eux qu'un malheureux entraîné par les circonstances ou moins bien doué, au point de vue du sens moral et de la volonté, que la moyenne de ses contemporains, qu'il s'agit non d'humilier et de punir, au sens vindicatif du mot, mais de corriger ou de mettre hors d'état de nuire. La détermination de la conduite à tenir à l'égard des délinquants n'est plus, dès lors, qu'une question de diagnostic, de pronostic et de traitement. Or, qu'enseigne l'observation, c'est-à-dire la clinique criminelle? Elle montre, fait connu depuis longtemps de tous ceux qui ont étudié la délinquence ailleurs que dans la philosophie classique, des

LES MORIMIINOMANES.

aliénistes, des magistrats, des policiers eux-mêmes et qui est exposé tout au long par Vidocq dans ses Mémoires, que des délinquants, les uns, qu'une aberration passagère, la passion, la pression du besoin, ont pu pousser au vol ou au meurtre, mais indemnes de toute tare héréditaire grave et honnêtes jusque-là, le sont par accident et que les autres portant, le plus souvent, des stigmates physiques et psychiques de dégénérescence, prédisposés par une hérédité fatale, voués dès leur enfance par leur organisation et leur milieu au crime qui semble être, pour eux, une vocation véritable, le sont par constitution. Alors que les premiers peuvent être avertis par une peine sévère, mais courte, puis relevés et remis dans le droit chemin par des mesures appropriées, les seconds, dès que leurs antécédents, l'étude de leur état mental, les caractères et la répétition de leurs délits ont montré leur inaptitude à prendre part à la vie sociale, doivent en être, par mesure de salut public, impitoyablement retranchés, pour n'y être réintégrés que sur de bonnes preuves d'une erreur de diagnostic ou d'une moralisation tardive et, partant, bien problématique. Mais, pour elfectuer ce départ entre les délinquants d'accident et les délinquants constitutionnels, pour résoudre ce problème diagnostique que pose chaque cas particulier et assumer la lourde responsabilité de mesures de ti^aitement et de préservation aussi radicales, il faudrait autre chose que des magistrats instruits et intègres sans doute, mais peu versés dans la véritable clinique criminologique et imbus d'une vénérable philosophie scolastique et de vieux errements judiciaires, autre chose qu'un jury de bourgeois ignorants et passionnés, dont les verdicts fantaisistes deviennent la pierre d'achoppement de la justice et un scandale public: il faudrait un jury compétent de médecins-légistes versés dans l'étude de la psychologie pathologique et de juristes ayant reçu, dans leurs écoles, des notions d'anthropologie criminelle dont l'enseignement s'impose aujourd'hui.

Ces idées, qui sont celles d'une école d'anthropologie criminelle naissante, mais déjà représentée par d'éminents esprits, ne sont pas neuves et ont été soutenues, avant moi, avec plus d'autorité et de talent. Elles ont toujours valu à leurs défenseurs, outre maints anathèmes au nom des « saines doctrines de morale » et des « croyances respec-

MÉDIîCINE LÉGALE.

tables et nécessaires », le reproche d'énerver la justice et de paralyser la défense sociale. De ces reproches, le dernier seul pourrait nous émouvoir s'il était fondé; mais il n'en est rien. Il serait étrange que des principes justes, reposant sur la pure observation des faits, eussent des conséquences pratiques dangereuses et que des idées^ aussi nuageuses qu'hypothétiques eussent seules le privilège de sauvegarder l'intérêt général. La justice traite le criminel avec mépris et colère, mais le frappe au hasard, sans tenir compte de son organisation mentale et des causes de ses actes : aussi atteint-elle souvent plus durement le moins dangereux et, avant de se décider à le retrancher définitivement de la société ou à donner à la fsule l'inutile et pernicieux spectacle d'une tuerie légale, l'entretient-elle, à plusieurs reprises, dans ces écoles normales du crime que sont les prisons, d'où il sort chaque fois plus aigri, plus haineux, mieux armé pour la lutte que jamais, La science, au contraire, voit dans le criminel un infirme ou un malade et le traite avec pitié; mais elle le soigne si elle le reconnaît curable ou, sonincurabilité reconnue, elle préserve à jamais la société de son exemple et de sa fureur. Laquelle a le rôle le plus utile et laquelle a le plus beau rôle?

Mais quittons ces hautes et sereines régions de la raison pure où s'agitent des questions dont la solution n'est pas mûre encore et exige une génération d'hommes nouveaux ainsi qu'une refonte complète des lois pénales et de l'organisation pénitentiaire. Le médecin légiste qui tenterait de les exposer devant un tribunal et d'en tirer une déduction pratique ne serait ni compris, ni suivi, ni même écouté : aussi devons-nous tâcher d'accommoderce que nous avons à dire de la responsabilité pénale des morphinomanes délinquants aux principes des magistrats qui les jugent, aux dispositions légales qu'on leur applique et aux mesures de répression que l'on prend à leur égard.

B. Applications médico-légales. — Gomme pour l'alcoolisme, les questions médico-légales que soulève le morphinisme sont souvent compliquées par l'immixtion d'éléments étrangers à cette intoxication : états délirants liés à la dégénérescence mentale, aux prédispositions vésaniques, à l'hystérie, que présentent beaucoup de malades; états toxiques dus à la cocaïnoraanic et à l'alcoolisme lui-même : aussi sont-elles rarement simples et leur solution dépend-elle moins de

l'application de principes généraux que de l'analyse attentive de chaque cas particulier.

1° Morphinisme aigu. — A moins d'ôtre poussée jusqu'à la production d'accès de manie ou jusqu'à la stupeur, l'ivresse morphinique est rarement la cause directe des méfaits dont se rendent coupables les morphinomanes; mais il arrive quelquefois que ceux-ci l'invoquent à titre d'excuse ou lui demandent les forces nécessaires à l'accomplissement de leurs desseins. Tels furent les cas de ce voleur à la tire viennois, cité par Obersteiner, qui tâcha de se faire passer pour morphinomane dans le but d'atténuer sa responsabilité et n'échoua que devant la difficulté de simuler les phénomènes'd'abstinence et de cette femme Fiquet, convaincue du meurtre d'un enfant, qui fut, sur uu rapport de MM. Blanche et Marandon de Montyel, déclarée responsable et condamnée à vingt ans de travaux forcés.

Il ne semble pas, en effet, qu'en dehors d'une véritable intoxication par la morphine, le morphinisme aigu détermine par lui-même des impulsions et des troubles intellectuels capables de faire perdre au sujet qui en est atteint la conscience de ses actes et ses notions habituelles du bien et du mal. Aussi tous ceux qui se sont occupés de cette question se refusent-ils à voir dans l'ivresse morphinique une circonstance atténuante ou un motif d'irresponsabilité ; bien plus, on tendrait, à l'étranger surtout, à en faire une circonstance aggravante. « Dans l'injection morphinique, dit Levinstein, le débile puise des forces, l'énervé de l'énergie; par elle, le silencieux devient loquace, le timide devient hardi, la conscience de sa force et de sa capacité se trouve accrue. Un tel état semble plus propre à aggraver la responsabilité qu'à l'atténuer. »

La question de la responsabilité des délinquants morphinomanes qui ont commis un délit, sinon sous l'influence de l'ivresse morphinique, du moins pendant sa durée, ne me semble pas aussi simple et je trouve ces jugements quelque peu sommaires : il faut tenir compte, en eflet, dans l'appréciation des faits particuliers, des antécédents du sujet, de son organisation mentale, des effets déjà produits par l'intoxication chronique dans les cas de morphinisme aigu secondaire et du mode de réaction du morphinisé à l'égard de l'agent toxique.

L'influence du morphinisme aigu sur la perpétration de

MÉDECINE LÉGALE

certains délits ne me paraît pas d'abord aussi nulle qu'à la plupart des médecins légistes ou des spécialistes en fait de morphinomanie que je viens de citer et je crois que tel délit commis au cours d'un accès d ivresse niorphinique eût pu ne pas l'être si son auteur fût reste a l'état normal. La manie morphinique, par exemple, peut amener comme celle qui est produite par 1 opium, des impulsions dangereuses et. même contenue dans des limites plus modérées, l'ivresse due à l'absorption de la morphine s'accompagne d'une excitation intellectuelle, d'une obnubilation des facultés morales et du jugement, d'une tendance à convertir les idées en actes, propres a mettre au jour des instincts et des tendances délictueux qui, sans cela, fussent peut-être restés latents.

Quel que soit le degré de l'ivresse morphinique, trois cas peuvent se présenter en médecine légale. L'auteur de l'acte délictueux a pu être morphinisé à son insu ou malgré lui : dans ce cas, quelle que soit la gravité de l'acte, il ne saurait en être tenu pour responsable, puisque, selon l'article 64 du code pénal, il était, au temps de l'action, dans un état de « démence » ou « contraint par une force à laquelle il ne pouvait résister ».

L'accusé a pu se mettre volontairement en état d'ivresse morphinique pour y trouver la force de commettre l'acte délictueux. La plupart des auteurs qui ont discuté ce cas au point de vue de l'ivresse alcoolique y ont vu une circonstance aggravante : « Quand un homme, dit M« Allou, dans l'affaire Vallée, méditant une mauvaise action, va demander au vice l'abrutissement et l'anéantissement des sentiments généreux qui crient encore en lui et le détournent du crime qu'il prépare, il ne peut venir ensuite se faire une excuselde son ivresse. » A envisager, cependant, la question, au point de vue de la valeur morale de l'acte, cette valeur varie beaucoup selon que le délinquant demande à l'ivresse la force de surmonter sa lâcheté ou le moyen de faire taire ses bons sentiments et je ne peux m'empêcher de considérer, dans cette seconde hypothèse, comme une circonstance atténutmte un artifice qui montre chez ce coupable un certain sentiment du bien, puisqu'il éprouve le besoin de lui imposer silence.

11 peut arriver, enfin, que le délinquant commette son délit sous l'iniluence de l'accès morphinique sans avoir eu

la pensée d'y chercher un excitant propre à vaincre sa lâcheté ou ses scrupules.

L'appréciation de cette espèce, au point de vue de la responsabilité pénale, prête aux mômes discussions qu'a soulevées l'espèce semblable de l'ivresse alcoolique. Aristote, déjà et Quintilien n'admettaient pas que l'ivresse, bien qu'elle abolît jla liberté, pût servir d'excuse ou d'atténuation : « L'ivresse, disaient-ils, est un état de dégradation volontaire : on ne peut trouver dans sa propre dégradation un moyen de justification; on ne peut se créer à soi-même une excuse-, l'ivresse aggrave le crime au lieu de l'excuser, et il y a lieu d'appliquer deux peines : l'une pour le coupable, l'autre pour l'ivresse. » Par contre, il semble que la loi romaine, notamment dans les lois II, § 2, De Fœnis et VI § 7, De Jîe militari (Digeste),ait vu dans Ja circonstance de l'ivresse une sorte d'atténuation de la peine et d'excuse du crime. François I", dans l'ordonnance de 1536, après avoir puni l'ivrognerie de peines publiques, prononce contre les délits commis sous son influence une aggravation de peine. Le même principe dirige les législations anglaise et américaine, tandis que l'ivresse excuse ou atténue le délit dans les codes allemand, bavarois et autrichien. En France, la question a toujours été controversée et a donné lieu à de nombreux arrêts contradictoires. D'une part, l'art. 64 du code pénal semble autoriser à déclarer irresponsables les ivrognes délinquants et, de l'autre, les articles 64 et 65 de la loi de 1832 ne comptent pas l'ivresse parmi les circonstances atténuantes à la détermination desquelles cette loi est consacrée : c'est encore une question toute de jurisprudence.

Il est incontestable qu'cà s'en tenir à l'article 64 du code pénal, le morphinisé ou le morphinomane qui a commis un délit sous l'influence de l'ivresse alcoolique se trouvait plus ou moins, au temps de l'action, dans un état de démence, au sens juridique du mot, et contraint par une force à laquelle il ne pouvait résister; il devrait donc, selon que cette démence ou cette contrainte ont été absolues, comme il peut arriver dans le délire maniaque morphinique, ou partielles comme dans les cas ordinaires, être regardé, au point de vue de l'acte incriminé, comme nullement ou partiellement responsable.

. Mais, d'autre part, l'auteur du délit est coupable de

MÉDECINE LÉGALE

s'être mis volontairement, puisque nous admettons pour les besoins de la cause le libre arbitre, dans un état dont il devait connaître les dangers et prévoir les conséquences possibles : il doit en être puni et d'autant plus sévèrement que les suites de sa coupable imprudence ont ete plus nraves, car la loi réprime, à défaut d'intention coupable, l'imprudence même, comme le montrent, en matière d homicide, les articles 319 et 320 du code pénal. En outre, sa responsabilité civile, reste, comme nous le verrons bientôt, tout entière et il doit réparer les dommages qu il

a causés. , ...

2° Morphinisme chronique. - Bien que le morpbinisme chronique détermine, à une période avancée de son évolution un affaiblissement des sentiments affectifs et moraux ainsi que du jugement, comparable à celui que 1 on observe chez les paralytiques généraux ou, plutôt, chez les alcooliques chroniques et capable d'entraîner k certains actes délictueux, il donne assez rarement heu à des instructions judiciaires et les morphinomanes doivent probablement cette immunité relative à l'apathie dans laquelle ils vivent, au moins tant qu'ils sont en mesure de satisfaire leurs habitudes toxiques.

Cette règle comporte, cependant, des exceptions : le cas du docteur Lamson, qui lit quelque bruit, en Angleterre, il y a quelques années et dont nous devons la relation à M. le professeur Bail, en est une preuve. Ce médecin, d'origine américaine, avait empoisonné son beau-père avec de l'aconitine puis, le jour même, s'était réfugié à Paris pour revenir, peu de temps après, se livrer spontanément à la justice anglaise. L'instruction révéla que Lamson, morphinomane depuis de longues années et se faisant jusqu'cà seize injections par jour, s'était fait remarquer, depuis longtemps, par l'afTaiblissement de ses facultés, ses excentricités, ses allures bizarres et que l'imprudence avec laquelle il maniait les poisons les plus actifs, l'avait fait passer pour fou et avait éloigné de lui tous ses clients. En prison même, il déclara par écrit avoir vécu, sous l'intluence de la morphine, dans un état de rêve et ne s'être nullement rendu compte de la gravité et des conséquences de son acte. En France, cette circonstance, bien exploitée par un avocat disert et des amis actifs, lui aurait probablement valu, tout au moins,

un verdict d'irresponsabilité partielle; mais en Angleterre où la justice est moins tendre, il fut condamné à mort et pendu.

3° Abstinence morphinique — C'est la période d'abstinence morphinique qui est la plus féconde en faits délictueux, soit que le malade se prive volontairement de morphine, soit que la priyation lui en soit imposée dans un but thérapeutique ou par le manque des "ressources nécessaires à l'acquisition de l'agent toxique.

L'abstinence morphinique s'accompagne de véritables impulsions conscientes ou à demi conscientes, dont les résultats sont le suicide, le vol, la violence contre les personnes, et qui se montrent dans les trois circonstances suivantes :

1" Dans l'état d'abstinence qui accompagne l'attente de l'injection retardée;

2° Dans l'état d'abstinence dû à une suppression brusque et complète du toxique : c'est alors que les angoisses de ce sevrage sont le plus aiguës et que les impulsions sont le plus violentes et le plus irrésistibles;

3° Dans l'état d'abstinence qui suit la suppression brusque et complète et qui dure de trois à quatre semaines. Cet état, queles Allemands ont appelé Entbenrungesqualen^, est particulièrement pénible et caractérisée par des obsessions à caractère impulsif.

Bien que le suicide ne soit plus regardé comme un délit, les causes qui le déterminent présentent, dans l'espèce, tant d'analogies avec celles du vol et des violences dont se rendent coupables les morphinomanes en état de sevrage, que je ne puis me dispenser d'en dire quelques mots. Leidesdoff cite un morphinomane guéri à la suite d'un long traitement qui, pendant la période de privation à longue échéance qui suivit, était en proie, la nuit, à des hallucinations et à des impulsions au suicide. Il se fît, d'abord au cou, avec un rasoir, une blessure large de dix pouces puis, guéri de cette blessure, se tua d'un coup de pistolet. Une jeune fille de 24 ans, soignée par M. Pichon, figurante dans les théâtres, hystérique d'ailleurs et morphinomane depuis sept ans, exécuta au cours de son traitement

1. Entbehnmyesqualen : Torture de la privation; de entbehrung : privation; enthbehren : étro priv(5 d'uno chose et quai .- [douleur violente, torture, supplice; do quâlen : torturer, martyriser.

MÉDECINE LÉGALE

cinq tentatives de suicide par pendaison et strangulation. Guérie, enfin, non sans peine el complètement privée de morphine depuis six à sept jours, elle eut trms attaques d'hystérie, puis succomba brusquement au milieu de ptienomènes d'une dyspnée terrible contre laquelle plusieurs injections de morphine pratiquées en toute hâte, demeurèrent impuissantes.

Pas plus que le suicide, la prostitution n est, a proprement parler, un délit : nous ne saurions cependant, pour les mêmes raisons, ne pas rappeler que certaines femmes, pour se procurer de la morphine, n'hésitent pas ou se résolvent à acheter de leur personne une substance qu elles sont hors d'état de payer de leur bourse et qu'il se trouvedes pharmaciens assez infâmes pour accepter cet abominable marché. Une malade de M. Pichon, ouvrière de son état, dont toutes les ressources étaient épuisées, se trouvait enfermée dans ce cercle vicieux terrible : travailler pour gagner l'argent nécessaire à l'acquisition de sa morphine et se morphiniser pour trouver la force de travailler. Douée d'une certaine intelligence, cette femme, honnête jusquelà, raconte ainsi le naufrage de son honneur :

« A l'heure ordinaire de l'après-midi où je me faisais les autres piqûres, il ne me restait plus un centigramme de morphine. Je commençais à sentir les effets de la privation que j'avais déjà subie autrefois et dont je me souvenais...

«Cette idée, toute d'imagination, contribuait ainsi à augmenter le malaise réel et véritable qui allait s'accentuant. Il semblait, au bout de deux à trois heures d'attente, qu'on m'enfonçait des clous dans la tête et dans l'estomac. Vers le soir, j'eus une diarrhée incoercible avec des vomissements qui ne cessaient pas. J'avais froid et chaud en même temps et je ressentais de petits frissons dans tout le corps. Je me (iouchai alors en pensant que le sommeil viendrait à mon secours : c'était peine perdue. Je ne pouvais rester en place : je circulais de long en large dans ma chambre; un moment même, je me mis à courir. Je ne savais plus que faire pour calmer les douleurs qui siégeaient partout, surtout dans le creux de l'estomac, dans le ventre et dans la tête.

« J'agitais les mains, je- me frappais la poitrine. Le soir était venu et, avec le soir, l'heure de ma dernière piqûre habituelle et je n'avais pas pris un milligramme de morphine depuis huit heures du matin : je devins comme ivre.

LES MORPHINOMANIÎS.

Ma lôte bouillonnait, Je me sentais comme étouflee. Au milieu de ces souiïrances intolérables, j'utilisais le peu de raison que, me laissait mon cerveau détraqué à chercher le moyen de me procurer quand même de la morphine; à ce moment, en effet, j'aurais tué quelqu'un, si ce meurtre m'eût procuré une piqiire.

« C'est alors qu'une idée folle me traversa la tête. Il était dix heures du soir environ : Je descendis comme une folle les escaliers de ma maison et J'accostai un monsieur sur le trottoir. Je devais ressembler à une femme grise, car j'étais ivre... Il me regarda quelque temps et m'emmena. Je vous demande pardon, monsieur, vous comprenez. .. je •souffrais tant et j'étais ivre... »

J'ai dit que la morphine devenait, pour les malheureux morphinomanes, aussi nécessaire que le pain. Ce lamentable récit ne rappelle-t-il pas, en effet, celui de la Gervaise de l'Assommrjir descendant, elle aussi, dans la rue, affolée, ivre de faim et se prostituant pour un morceau dé pain?

Parmi les délits dont se rendent coupables les morphinomanes privés de morphine, les attentats contre la propriété sont de beaucoup les plus fréquents : ils ont presque toujours pour objet de se procurer le poison indispensable à l'existence du malade.

Beaucoup de morphinomanes commettent de véritables faux en fabriquant des ordonnances contre lesquelles les pharmaciens, plus ou moins dupes de cette supercherie, leur délivrent la morphine. Nous avons vu que tel était un des moyens employés par C... (Valentin) et que M"'' L... rédigeait, dans le même but, les fausses ordonnances qu'elle signait du nom de son mari.

Beaucoup plus graves sont les vols, parmi lesquels les vols dans les magasins et aux étalages sont les plus fréquents. M. Brouardel a eu à se prononcer sur l'état mental et le degré de responsabilité d'une fille D..., âgée de 31 ans, qui, traitée pour une diarrhée cholériforme par le laudanum à hautes doses et, d'ailleurs, nerveuse et mal équilibrée, prit l'habitude de boire ce toxique dont elle finit par absorber de quarante à quarante-cinq grammes par jour. Elle en vint môme à acheter le laudanum au litre, dépensant, pour satisfaire sa passion, de 1 000 à 1200 francs par an et vendant tout ce qu'elle possédait

MÉDECINE LÉGALE

pour subvenir à cette dépense. Complètement ruinée, plongée dans l'abrutissement le plus complet, incapable de subvenir à ses besoins naturels et artificiels, elle vola un jour, dans un magasin où elle était occupée, des dessus d'ombrelles en dentelle qu'elle s'empressa de vendre 140 francs et employa l'argent de son vol à acheter du laudanum. Prenant en considération l'affaiblissement intellectuel et surtout moral créé par ses habitudes d'opiophagie invétérée, M. Brouardel conclut à une responsabilité tout au moins très [limitée et la fille D..., bénéficiant d'une ordonnance de non-lieu, fut remise à ses parents.

L'affaire de la femme J..., qui fut confiée à l'expertise de M. Motet, eut un assez grand retentissement à cause du rôle joué par un pharmacien trop complaisant qui lui avait fourni à crédit, pendant dix-huit mois consécutifs, pour 1 600 francs de chlorhydrate de morphine et qui fut, pour ce fait, poursuivi et condamné à huit jours de prison et 1000 francs d'amende. Cette femme, atteinte, longtemps ayant que de devenir morphinomane, de violentes attaques d'hystérie avec crises délirantes et accès de cécité pour lesquels on avait dû la placer dans une maison d'aliénés, prenait, au moment où elle se rendit coupable d'un vol, plus d'un gramme de chlorhydrate de morphine par jour. Sur le rapport de M. Motet, elle fut déclarée irresponsable.

Je pourrais multiplier ces citations qui présentent une triste et banale uniformité, mais je préfère rappeler, avant d'en finir avec les vols commis par les morphinomanes, un fait emprunté à M. Marandon de Montyel qui tire son intérêt de la situation du coupable et de l'extrême gravité qu'aurait eue l'acte délictueux sans les circonstances toutes particulières dans lesquelles il s'est produit. 11 ne s'agit de rien moins que d'un vol avec effraction commis sur un bâtiment par un avocat en puissance d'abstinence morphinique qui a donné, dans l'espèce, la mesure de l'irrésistibilité des impulsions qu'elle détermine.

M. X..., avocat distingué, rendu morphinomane, à l'âge de vingt-huit ans, par le traitement de coliques hépatiques au moyen d'injections sous-cutanées de chlorhydrate de morphine et arrivé, en deux ans à s'injecter, chaque jour, vingt-trois centigrammes de ce sel, revenait par mer dé Gênes à Marseille lorsqu'il perdit, par un gros temps, toute sa provision de morphine. Il en réclama en vain au méde-

LES MOlilMIINOMAN'ES.

cin du bord : après avoir résisté pendant plusieurs heures au besoin croissant qui le tourmentait, il coniinit, pour s'en procurer, un vol avec effraction dans la pharmacie du paquebot. Il ne fut pas inquiété et, soit pour atténuer la gravité de son action, soit qu'il se fît illusion sur la puissance de sa volonté, il prétendit n'avoir cru faire qu'une gaminerie sans importance d'autant qu'il eût pu, s'il en eût jugé autrement, résister à la tentation. Je ne suiviai pas M. de Montyel dans les considérations philosophiques dont îl accompagne le récit de ce fait et ne discuterai pas, avec lui, les opinions de Kant, de M. Richet et de M. Vacherot; mais je serais tenté de croire comme lui que, loin de se livrer à une gaminerie, M. X... a succombé à une impulsion puissante née du besoin impérieux d'un excitant dont il éprouvait quotidiennement l'action depuis dix ans et qu'il fallut que cette impulsion fût bien forte pour qu' « un avocat distingue, à la tête d'une grande situation, homme du monde accompli », se laissât aller à un délit qui n'a aucune gravité au fond, il est vrai, mais que la loi punit si sévèrement et dont un capitaine de paquebot inintelligent ou méchant eût pu faire une affaire d'état. J'ajouterai que le médecin du bord mérite peut-être quelque blâme, car si M. X... l'a réellement mis au courant de sa situation de morphinomane, il a certainement, en lui refusant une injection de morphine sans être en état d'entreprendre un traitement méthodique et accepié du malade, péché soit par ignorance, soit par inhumanité.

Il est difficile, même en acceptant les bases psychologiques sur lesquelles repose encore l'appréciation de la responsabilité des délinquants en général, de déterminer, autrement que pour chaque cas particulier, celle des morphinomanes en état de privation que le besoin de morphine pousse à des attentats contre la propriété. Cette responsabihté peut être à peu près entière, elle peut être nulle, et l'on conçoit qu'entre ces deux termes extrêmes il puisse exister tous les intermédiaires. H est évident, en effet, toujours en acceptant le principe de la liberté morale et la doctrine de la volonté libre, qu'un morphinomane, héréditairement ou non atteint dans l'équilibre de ses facultés intellectuelles ét morales, doué de peu de jugement, de peu de volonté et enchaîné à une habitude invétérée, ne saurait guère être tenu pour plus coupable d'avoir cédé aux

MÉDECINE LÉGALE

tortures d'une privation longtemps prolongée que le serait, en bonne justice, un malheureux qui, mourant de faim, aurait volé un pain chez le boulanger, tandis qu'un homme placé dans des conditions tout opposées semblera peutêtre n'avoir pas opposé à son impulsion une résistance assez énergique et assez opiniâtre. Mais peut-on concevoir qu'un homme, morphinomane depuis peu et par conséquent n'éprouvant pas de la privation de morphine d'extrêmes souffrances, ayant fait pi^euve jusque-là d'une volonté' et d'un jugement solides, assez intelligent et assez conscient pour comprendre l'importance sociale d'un vol et les risques disproportionnés à ses be'néfices qu'il entraîne, se mette dans une situation pareille? Une telle hypothèse a-t-elle une réalité pratique et si une pareille antinomie entre la conduite d'un individu et les mobiles qui semblent devoir la déterminer existe réellement, n'est-il pas plus rationnel d'en chercher l'explication dans un facteur étiologique ignoré, qu'une analyse plus approfondie pourrait déceler, que de se tirer d'affaire en concluant à la responsabilité d'un coupable qui, ayant en mains tous les moyens d'échapper au délit, « n'a pas voulu » s'en servir? If est décidément bien difficile, pour qui n'a pas l'illusion du libre arbitre et a « l'aveuglement » de le nier, de peser des responsabilités qui n'ont d'antre base qu'un principe de liberté échappant à son entendement.

Nous avons vu, en traitant des effets psychologiques de l'abstinence morphinique, quels- changements d'humeur accompagnent cet état et nous avons rappelé, à ce sujet, le proverbe turc qui assimile les gens grognons et irascibles à des « thériakis privés de leur opium ». Cette mauvaise humeur du morphinomane privé de son injection peut se changer en fureur si l'on tente de s'opposer à ses habitudes et nous en avons cité des exemples : en pareils cas les maris les plus doux deviennent violents et il serait aussi difficile d'enlever sa seringue à un morphinomane depuis longtemps à jeun qu'un morceau de pain à un afl'ainé ou un os à un chien qui le ron^e.

Je ne connais cependant pas de cas de violences commises par un morphinomane ayant atteint un degré de gravité capable d'en faire un délit et d'attirer l'attention de la justice. Cela tient à ce que les parents de ces malades, qui ont le plus à souffrir de leurs scènes, les abandon-

nent, ou, s'ils se dévouent, se gardent de les pousser à bout et, eu tout cas, de porter pkinLe contre eux; cela tient aussi à ce que jusqu'ici aucun morphinomane ne s'est probablement trouvé dans l'alternative de se passer indéfiniment de morphine ou de recourir, pour s'en procurer, au vol à main armée ou au meurtre. Je dois cependant rappeler cette parole significative de la malheureuse femme dont M. Pichon a relaté les impressions et qui en arriva à descendre sur le trottoir pour y ramasser l'argent nécessaire à l'entretien de sa funeste passion : « Au milieu de ces souffrances intolérables, j'utilisais le peu de raison que me laissait mon cerveau détraqué à chercher le moyen de me procurer quand [même de la morphine : à ce moment, en elfet, j'aurais tué quelqu'un si ce meurtre m'eût •procuré une piqûre ».

40 Morphino-cocainomanie. — Les actes délictueux dont peut se rendre coupable le morphino-cocaïnomane sont sous la dépendance, non seulement de l'excitation qui accompagne la période euphorique de la double intoxication à laquelle il s'expose et des souffrances doublement pénibles que détermine la privation des deux agents toxiques, mais encore du véritable délire psycho-sensoriel que nous avons vu survenir fatalement, avec son caractère éminemment dépressif, avec ses idées hypochondriaques et de persécution, à une période un peu avancée de l'intoxication.

Aussi les raorphino-cocaïnomanes sont-ils dangereux, non seulement à la manière des morphinomanes, mais encore à la manière des alcooliques hallucinés et persécutés. Nous avons vu sous cette influence toxique G..., homme très doux, tiinide même, attaquer des rôdeurs de nuit et se faire assommer par eux, puis démolir la porte de sa chambre derrière laquelle se trouvaient des ennemis imaginaires. Ce ne sont encore que des violences légères; mais il est des cas oij le délire de ces malades peut avoir des conséquences irréparables.

Une bien triste histoire dont j'ai connu le héros nous en fournit la preuve : c'est celle du malheureux D"" X..., de Lyon, dont les journaux ont été remplis il y a quelques mois. Lorsque j'ai connu le B' X..., il était interne à l'Antiquaille où je remplissais, auprès de M. le professeur Gailleton, les fondions de chef de clinique. C'était un « gone» fort intelligent, gai, original, plaisant, le boute-en-traiu de

MÉDECINE LÉGALE

la salle de garde où je déjeunais quelquefois et qu'il égayait du feu roulant de ses railleries et de ses bons mots. Je me souviens surtout qu'il n'avait pas son pareil pour imiter l'inimitable Guignol lyonnais dont il avait, du reste, la physionomie narquoise, le sel caustique et jusqu'à l'accent et la voix. Après mon départ de Lyon, je le perdis de vue. Comment devint-il morphino-cocaïnomane ? Je l'ignore; mais je crois que les difficultés de la vie et un certain appoint héréditaire n'y furent pas étrangers ; j'appris seulement

par les journaux, comme tout le monde, que fou de jalousie, très certainement sans motifs, saturé de morphine et de cocaïne, il avait tué à coups de revolver sajeune femme, s'était ensuite suicidé et avait succombé à l'Hôtel-Dieu après une agonie de plusieurs jours pendant laquelle il n'avait cessé de réclamer, à grands cris, des piqûres. La veille du drame, il avaitadresséàungrandjournal de Paris, qui l'avait publiée S une longue lettre marquée du sceau de la folie, dans laquelle il formulait contre sa victime et quelques-uns de ses parents ses griefs imaginaires et annonçait sa funeste résolution.

Si le malheureux X... n'avait pas succombé à ses blessures, l'aurait-on déclaré responsable de son attentat? Non, certainement, pas plus que l'alcoolique persécuté qui, lui aussi, peut tuer sous l'influence d'une jalousie pathologique; mais il eût fallu l'interner, le guérir, ne le relâcher que sur la certitude d'une guérison sérieuse, le soumettre au dehors à une surveillance intelligente et discrète, mais efficace et le réintégrer à la moindre menace de récidive 2.

1. La publication de cette lettre aurait dû motiver des poursuites et attirer sur le journal qui s'en est rendu coupable une punition exemplaire. Que la presse s'arroge la mission do contrôler les actes des pouvoirs publics, c'est un t'ait qui pourrait avoir l'avantage de réprimer bien des abus et do faire échec à l'arbitraire administratif, si tous les journaux étaient honnêtes, r(Wigés par des hommes sérieux et comp('tc'nts et, si beaucoup d'entre eux, en province surtout, ne se laissaient pas exclusivement guider par leurs sympathies et leurs haines de parti, de coterie et do clocher et no transformaient pas toutes les q\iestions d'intérêt public en questions do personnes ; mais qu'elle prétende, en diffamant impunément et en se mêlant d'affaires privées, exploiter à son profit le goût malsain des lecteurs pour le scandale et les cancans, c'est une audace qui n'a d'égale que l'inertie de l'autorité et la lâcheté des victimes. Cette lâcheté fait toute sa puissance et ses honteux excès jouent un rôle important dans la démoralisation qui gagne toutes les classes de la société; malheuro\isomcnt les plus clairvoyants se contentent de dire de l'omnipotence et de l'impunité (le la presse, comme du suffrage universel, de 1 institution du jury etautrosu conquêtes « démocratiques : ic C'est un fait contre lequel on ne peut rien ; c'est un mal nécessaire. »

2. Parmi les délits des morphinomanes, il en est do plus plaisants que

LES MORPUINOMANES.

Page 1