THÉRAPEUTIQUE DE LA M 0 U P H I N 0 M A N I E
Pour guérir un morphinomane, il faut non seulement lui supprimer l'usage de la morphine, mais encore le mettre en état de supporter les angoisses de l'abstinence morphiniqueetparer aux accidents parfois fort graves qu'entraîne cette abstinence. Le traitement des morphinomanes doit
donc être, à la fois, radical et auxiliaire. Son importance pra ique est telle que je me propose de le décdre avec quelques détails dans les dernières pages de ce livre.
A. - Traitement radical. Sevrage morphinique.
1° rmnmo%/e.- Les méthodes de sevrage morphinique sont au nombre de trois : la méthode brusque décrite, des 1864, parle D>- Eder, de Vienne (Autriche) et employée presque exclusivement par Levinstein; la méthode lente .préférée a la précédente par la plupart des médecins français et allemands et la méthode demi-lente ou rapide, dont iirlenmeyer a posé les règles et montré la supériorité sur les deux autres. M. Pichon a désigné les deux premières des noms de méthodes « allemande et française ».
Dans son article : « La Morphinomanie et son traitement », inséré en 1886 dans l'Encéphale, Erlenmeyer s'est élevé contre le bien-fondé de désignations aussi catégoriques. Pour lui, les principales méthodes de suppression de la morphine, les méthodes brusque et lente, entre lesquelles la méthode rapide n'est qu'un compromis, sont toutes deux d'origine allemande, puisqu'on les avait décrites et employées en Allemagne dix ans avant que la morphinomanie eût inspiré à Chouppe et à Calvet les premiers travaux de langue française et si l'on devait refuser a l'une d'elles l'épithète d'allemande, ce serait à coup sùr à la méthode brusque que seul Levinstein a pratiquée et que tous ses confrères d'Allemagne, aussi bien que de France, d'Angleterre et d'Amérique, ont condamnée.
A cette querelle historique M. Pichon répond que si Levinstein a eu en Allemagne le monopole de sa méthode, l'importance et le retentissement des travaux qu'il lui a consacrés ainsi que l'opposition unanime qu'il a rencontrée chez les médecins françaisjustifient suffisammentrépithète d'allemande qu'il lui a donnée et celle de française qu'il a réservée à la méthode lente exclusivement suivie par ces derniers. M. Pichon n'attache pas, du reste, à ces épilhètes, comme le fait Erlenmeyer,^ un sens historique et entend simplement, en les employant, opposer la méthode qu'un .médecin allemand a rendue célèbre à celle qui a rallié les suffrages de la plupart des Français.
J'ai dit, dans les premières pages de ce livre, combien il fallait peu s'attacher aux querelles de mots et avec quelle
prudence il fallait aborder les questions d'historique et de priorité. 11 semble, cependant, que la distinction proposée par M. Pichon ait peu de raison d'ôtre ou, du moins, peu d'importance. Nées en Allemagne, décrites et employées dans ce pays dix ans avant que la morphinomanie ait exercé les plumes françaises, toutes les méthodes de sevrage morphinique sont allemandes; d'autre part, les médecins français sont loin d'avoir le monopole de la méthode lente à laquelle beaucoup de leurs confrères d'Allemagne se sont rattachés et il en est parmi eux un certain nombre qui, à l'instar de Levinstein, préconisent la suppression brusque et radicale de la morphine aux morphinomanes.
Mieux vaut, laissant de côté ces vétilles, donner au lecteur un aperçu net et pratique des trois méthodes principales de sevrage morphinique; ce que je tenterai de faire en m'inspirant, entre autres documents, des indications minutieuses que nous devons à Erlenmeyer.
2" Description technique, résultats et appréciation des méthodes de sevrage morphinique. — Méthode brusque de Levinstein. — L'application de la méthode brusque exige non seulement le placement du morphinomane dans un asile ou un établissement spécialement consacré au traitement de la morphinomanie, mais encore une organisation intérieure de cet asile ou de cet établissement et des mesures de surveillance et de précaution particulières sur lesquelles Levinstein et Erlenmeyer ont justement insisté.
Aussitôt admis, le malade prend un bain pendant lequel ses vêtements et les objets qu'il a apportés sont soumis à une inspection minutieuse ayant pour but la découverte des réserves de morphine qui pourraient y être cachées. Il est ensuite placé dans une section spéciale de l'établissement, dans laquelle il n'aura aucun rapport non seulement avec les autres malades, mais encore avec le personnel qui leur est attaché. Sa chambre, dont la porte est soigneusement close et la fenêtre disposée de manière à écarter toute possibilité de fuite, de précipitation ou de communication avec le dehors, est très simplement meublée d'un lit fixé à la muraille, d'une table de nuit, d'une chaiselongue et dépourvue de tout objet susceptible d'être déplacé, brisé, ou de servir d'arme pendant ses accès d'agitation. Le chauffage en est assuré par un calorifère ou un poêle à foyer caché et il est pourvu à l'éclairage au moyen
d'une lampe ou d'un bec de gaz placés hors de la portée du malade. Une salle de bain est préparée dans le voisinage immédiat de cette chambre et la section affectée aux morphinomanes renferme un salon où ceux d'entre eux qui ont franchi la période orageuse du sevrage peuvent se réunir et tromper par la société et quelques jeux les souffrances inhérentes au traitement et les ennuis de la captivité.
Le recrutement du personnel est naturellement, en pareille occurrence, d'une importance extrême. En dehors du médecin en chef de l'établissement qui ne peut être toujours présent, il faut s'assurer la présence constante de médecins prudents, consciencieux, instruits, très au courant de la question et toujours prêts à saisir l'indication formelle d'une piqûre de morphine qui, faite à propos, peut seule conjurer la menace d'accidentc mortels parmi lesquels le coUapsus cicculatoire est, ainsi que nous l'avons vu, le plus à redouter. Le personnel de surveillance doit être d'une intégrité à toute épreuve et soumis, de la part des chefs de la maison, à une surveillance étroite, car sa complaisance intéressée rendrait tout le traitement illusoire. Il est bon, selon la remarque fort judicieuse de Levinstein, que les gardiens et infirmiers des morphinomanes soient doués de quelque intelligence et aient reçu une certaine éducation, pour que leur présence soutienne les malades, les distraie et les empêche, dans une certaine mesure, de se laisser aller à toute leur irritation. Rien ne lui paraît préférable à cet égard, et tout médecin connaissaut le personnel de surveillance des hôpitaux et des asiles d'aliénés sera à certains égards de son avis, à un personnef féminin bien dressé et recruté parmi des femmes ayant reçu une certaine culture. Je dois cependant faire remarquer que des surveillantes offriront de moindres garanties d'incorruptibilité que des surveillants et seront plus tentées que ces derniers, par cupidité, malice, esprit de contradiction ou pitié, d'atténuer la rigueur des prescriptions médicales et de passer en cachette de la morphine aux morphinomanes. Quiconque a pratiqué à fond le personnel de surveillance des établissements hospitaliers reconnaîtra le bien-fondé de cette allégation.
On sait que tout morphinomane qui demande à son internement dans un hôpital, un asile ou une maison de santé, la guérison définitive de son habitude vicieuse, se paie.