CHAPITRE III
Le lendemain, la visite recommença, puis le déjeuner, puis la contre-visite, puis un défilé d'événements touchants ou. tragiques, mais qui marquèrent moins que les premières empreintes. La barbe rousse commençait à vomir sans trêve, et son affaiblissement graduel n'arrêtait pas ses invectives. Mon voisin de gauche revenait peu à peu à l'existence. Je voyais sa figure se refaire pièce à pièce, heure par heure, tel le givre en dessins sur la vitre. C'est ^' étonnant comme un visage détruit repousse avec rapidité. Il était d'ailleurs fort laid, ce masque réviviscent, et correspondait à un bas-fond d'être indéfinissable, à quelque^ ♦•', amalgame végétatif de chair et d'âme.
A chaque instant, dans cette salle d'attente de la mort, arrivaient des brancards rouges et gémissants. Je pus me convaincre, par la coulisse, de la brutalité des Morticoles. Je soupçonnais même le syndicat des médecins de favoriser cet état de choses ; mais mon charretier m'affirma qu'il n'en était rien, que l'abondance des fléaux et accidents tenait au manque de pitié et au développement scientifique. Je me rappelle les brûlés, leurs plaintes issues d'un moignon de larynx, leur charbonneuse pâtée de figure, la ^^^^ peau se détachant par lanières avec les habits que l'on '^'^ coupe. On les enduit de beurre et de glycérine, puis on les laisse souffrir tant qu'ils veulent dans leur onctueux cercueil de coton. Un de ces misérables remplit, pendant
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rachent les quelques sous qui restent. Que voulez-vous? on est égoïste. En ce moment mes gosses meurent peut-être de froid et de faim. Ma femme est quelque part dans un hôpital et un Malasvon la tripote ; moi, je me chauffe autour'' du poêle. »
Celui qui me parlait ainsi s'appelait Jage. Tous ces hommes avaient des noms indéterminés, sans forme ni relief, qui convenaient admirablement à leurs intelligences atrophiées par-ci, hérissées par-là, à leurs pliysiono-' ■ mies indécises. Cinq ou six aùîrés approuvaient et dodeli- • naient de la tête sous leurs bonnets de colon. Tisonnant le ; poêle par cont enance : « Qu'est-ce que le Secours universel? y> demandai-je. Un nommé Gagneu répondit, à la place de Jage que son exaltation avait épuisé et qui toussait en crachant : « Je connais ça, monsieur. J'ai été du bâtiment; on m'a renvoyé parce que j'avais pris cinq francs dans un tiroir; je croyais faire comme tout le monde, et puis... et puis... j'avais faim. Le Secours universel, c'est une très grande administration dont nous dépondons tous ici. Il y a beaucoup d'argent là dedans. Outre les impôts, et vous savez s'ils sont formidables, les plus riches des Morticoles, après avoir bien pressuré les pauvres, sont pris de regrets inexplicables : ils subissent des épidémies de remords, comme disent les médecins, et ils laissent leur fortune au Secours universel. De cet argent-là on fait deux parties : l'une sert réellement à entretenir les hôpi- ^t^i^x; avec l'autre ces messieurs de l'administration se "if goBergent. Sans doute on vit large ici ; on mange bien, on , est chauffé. C'est que, pour beaucoup voler, faut être honnête sur un point. L'hôpital Typhus est modèle; c'est lui qu'on montre aux étrangers. Il y en a d'autres — ah, si vous les voyiez ! — où on avale de la soupe au bois de parquet, où on est maltraité pire que des chiens. J'en ai su de drôles, je vous assure, au Secours universel et je les raconterais bien, si je n'avais pas peur qu'on me fourre dans un cabanon ou une prison d'où je ne sortirais que les pieds en
die. Je criais tout ce qu'on ne peut pas dire, tout ce qui vous monte à l'idée et vous crève de ne pas sortir. Alors je parlais, je parlais; tout le monde me semblait des camarades et je pardonnais même à nos maîtres. L'alcool, c'est lui le bon Dieu, le paradis. Mon, je ne regrette pas ma sale fistule, et, si c'était à refaire, je le referais. Et puis c'est ^^, beau chez les marchands de tord^b oyau ; c'est pas comme , , , : ."^y* dans nos coquilles. Il y a de l'or aux moulures et des tables •, *' " propres avicuTPgarçon qu'on commande et qui les essuie. > Une fois par semaine, mes compagnons recevaient des visites. Je voyais alors ces familles dont ils me parlaient : les femmes, protégées contre le froid par une pellicule d'étofife noire r âpée> sous laquelle frissonne un corps dé-"' * bile, antre de privations que creusent les coups de pioche du destin. Des toux, des tressaillements, de la honte au triste sourire. Pauvres visiteuses inquiètes ! D'une main elles tenaient une orange, fille d'or des contrées de lumière, et j'ai vu la salle Vélâqui égayée tout à coup par ces petites sphères odorantes, porteuses de fraîcheur et de consolation... Puis des enfants de toute taille, prêts déjà pour la maladie, depuis le marmot dont on renonce à moucher l'intarissable fontaine, jusqu'aux longues filles. •maigres et souffreteuses, qui regardent le père avec un reste de terreur des scènes passées, jusqu'aux jeunes gens, plus timides et frustes encore, qui fixent la pancarte ou • la porte par contenance. Mari et femme avaient peu à se' dire : les premières nouvelles demandées, quelques souvenirs échangés, ils restaient en général côte à côte sans se parler, elle promenant sur le drap ses mains aux doigts piqués par la couture, toussant de temps à autre et serrant les épaules. Les enfants, honteux ou terrifiés, prenaient le contact avec l'endroit décrié où se passerait leur ^** ' ' adolescence, terminée par une brève agonie; je n'ai jamais vu de vieillards à l'hôpital Typhus. Chez les pauvres, quarante ans représentent l'extrême sénilité.
De même qu'il n'y a que deux ou trois types de misère,
démarche, tout en lui me paraissait odieux. Son arrivée était annoncée par six coups de cloche. Quand j(*. les comptais, j'avais le cœur serré. Il entrait, suivi de sa troupe. Quelquefois des jeunes gens l'abandonnaient, s'être- •"^'^ naient dans la salle, causaient et riaient avec des malades, car chez les Morticoles la dureté n'exclut pas une certaine jovialité grinçant e. Un petit brun à tête ronde,''' ^ nommé Prunet, s était attaché à moi. Il me faisait causer sur ma race, mes parents, les raisons de mon voyage. J'étudiais là plus facilement que chez Jaury, qui, moins jeune, avait plus d'artifice, les naissants caractères nationaux : une extrême mobilité d'esprit, beaucoup de suffisance, une amertume innée, pas assez d'originalité ni de bonté pour résister à l'abrutissement éducatoire et méthodique. Ce petit Prunet, élevé d'une autre manière, eût fait peut-être un homme sain. Dès l'âge le plus tendre on lui avait appris l'obéissance aveugle, le respect du maître, la soumission aux lois stupides qui encombrent la société des Morticoles et qu'ils croient très supérieures à des dogmes, alors qu'elles sont plus creuses et avilissantes. Je le laissais me plaisanter sur mon nom, mon nez, mes manières, me révéler peu à peu cet égoïsme qui ferait de lui, àl'âgeadulte, une pierre dans la fronde scientifique. Il me dévoila l'inimitié sourde qui existe entre ceux en blouse qui font partie du service, et ceux sans blouse qui sont des irréguliers, de simples assistants.
Quelques-uns de ceux-ci étaient étrangers, venus de contrées singulières. Ils avaient gardé sur leurs visages des rayons trop vifs de soleil, qui leur faisaient des faces jaunes et blêmes où les poils de leurs barbes et de leurs cheveux semblaient des giauânts de fruits exotiques. Ils portaient des bagues étincelantes aux doigts, des épingles de couleur à des cravates sales et un linge dégoûtant sous des habits recherchés. Ils parlaient un charabia désa- '■••'■' gréable et la plupart étaient d'insupportables animaux, ^^''ij plus odieux que les Morticoles, parce que leur cruauté
part étaient maigres et regardaient d'un œil d'envie le repas que nous amenaient les chariots, alors qu'eux, nourris par la science, laissaient passer l'heure problématique. Prunet me racontait que beaucoup de ces imaginaires continuaient pendant dix ou vingt années leur inutile besogne de papillons. Ils se faisaient la tète d'un célèbre médecin mort ou vif. Je retrouvais parmi eux un petit Tabard et un grand Malasvon dont les favoris poussaient de travers. Je saisissais, sur ces débris, les tics, manies, habitudes et façons de leurs grands confrères. Les élèves réguliers leur jouaient de mauvais tours, leur indiquaient comme une rareté quelque lésion très simple. Eux se prêtaient à ces farces. Ils poussaient l'amour de la dignité et des honneurs qu'ils n'avaient pas si loin qu'ils se fabriquaient des décorations artificielles à l'aide de pétales de fleurs ou de morceaux de papier rouge.
Un d'entre eux, de petite taille, à la physionomie intelligente et ouverte, au regard de feu, s'appelait Lecène de Cégogne. On l'avait surnommé la Cigogne. Jaury lui témoignait du respect et je l'entendis sermonner Prunet, après que le vieux leur avait fait un "petit cours sur la fistule de mon voisin de droite. « Vous avez tort de le plaisanter, celui-là. Après sa mort, on le tiendra pour une des lumières de la science et on lui élèvera une statue sur la plus belle place, car c'est un homme de génie, oui, de génie. Actuellement on le raille, mais chacun le détrouss e, le pille et l'utilise. Cudane, Boridan, Canille, ' '^ Avigdeuse, Cortirac, Wabanheim l'invitent à déjeuner, le font causer, lui volent ses idées qu'ils cuisinent à leur ;•'* façon, et présentent le tout à l'Académie TStajeure, où on leur décerne des prix de cinq mille francs, tandis que la Cigogne crève de faim. > Je rapporte ce discours, parce qu'il caractérise les Horticoles. Ils n'ont même pas, j'en eus d'éclatants exemples, la probité professionnelle.
Un autre groin de celte époque, que je signale parce ^■ qu'il joua un rôle dans ma vie, fut le beau Tismet de
bientôt qu'on marche sur deux pieds et qu'on ferme les paupières pour dormir ! — C'est le souteneur de la chirurgie. — Quand déterrera-t-il sa vieille dame et nous laissera-t-il en repos ! ) Telles étaient les aménités que Ton débitait sur le compte de ce cavalier galant. Mais, en face de lui, les plus har gneux faisaient merveilleuse con- /" tenance ; on paraissait le craindre et Ton répétait que, malgré ses ennemis, il arriverait à tout avant tout le monde. L'hypocrisie est la grande règle des Morticoles, société hiérarchisée, où tout s'obtient par la faveur et l'intrigue et d'où l'indépendance est bannie.
Or je préférais encore ce Tismet aux grues qu'il provoquait à l'admirer. Celles-ci m'étaient odieuses. Ainsi, pensais-je, dans ce monde d'hommes impitoyables, on n'a même pas le recours de la femme, oasis de Tâme, pelouse du corps et de l'esprit. Quand une d'elles me tâtait la cheville, j'avais un sentiment de dégoût. Je pensais à ma mère, à mes sœurs, à toutes les chastes créatures qui m'avaient fait battre le cœur, et qui, parfaitement ignorantes de Tanatomie, détestaient la mort et la douleur, ne s'occupaient que de choses amoureuses et vivantes ou des soins du ménage. Ceci ne les empêchait pas de s'installer au chevet de nos très rares malades et de leur apporter la compassion, le meilleur des remèdes, la compassion, pour laquelle il ne faut ni brevets, ni diplômes, ni études, que l'on ne met pas dans des pots, que l'on n'ingurgite pas de force, qui ne se trafique pas, musique idéale pour le défilé terrestre, ciel pur qui tire les visages en haut, hors de la boue et de la poussière, confond les riches et les pauvres et souvent favorise les pauvres, qui ignore toute règle de raison et de logique et va même contre la justice.
Malasvon opérait à jour fixe. Dès le matin, les infirmiers venaient avec des brancards chercher dans la salle les malades dont on appelait les numéros. Ces infortunés partaient pour l'abattoir, le visage agrandi d'épouvante. Au retour, quelques-uns n'étaient plus qu'une plaie hurlante
Tout ce qui rompt les digues sacrées du corps est œuvre infernale! La chirurgie a ses prétextes comme la guerre; elle n'a pas davantage ses excuses. Prolonger une existence infirme est atroce. Que le sang reste là où il est ! Méconnaître celte loi, c'est déchaîner la cruauté, le meurtre, disperser sur le sol une sève qui appartient à l'Être. J'ai subi ' ■' d'affreux regards, joyeux et fiers du sang versé. Certains venaient, après les coupes de Malasvon, se repaître du spectacle des plaies bouillonnantes, goûter la volupté carnassière* Pourquoi d'ailleurs tout être sain tremble-t-il à la vue et à l'odeur du sang? Pourquoi ressent-il alors le frisson sacrilège que les corrompus tournent en jouissance? Et pourquoi les criminels sont-ils toujours trahis par le sangy la vision, la trace, l'indélébilité, la poisse du sang qui ne veut pas partir, qui se caille, se fige et demeure? Saveur fade, acre et métallique et mère de cauchemars ! Je me rêvais sur la plage d'un océan rouge. Écarlates, pesantes etmoirées, des vagues déferlaient vers moi. Une lune louche éclairait l'étrange paysage. El,au réveil, une plainte sourde, un cri aigu me signifiaient que là-bas le réel rejoignait mes songes.
Ce fut le tour de la barbe rousse. Comme cet entêté ne voulait pas mourir, Malasvon résolut de l'opérer encore. Il s'expliqua là-dessus avec sa rudesse ordinaire : a Messieurs, voilà un malade extrêmement curieux, extrêmement intéressant. Vous le connaissez, quelques-uns d'entre vous, n'est-ce pas, Tismet ? — Tismet s'inclina obséquieux. — Eh bien, messieurs, il dépasse de beaucoup le temps que nos prévisions lui avaient accordé, car nous lui ^vons racl é-» • '^ trois fois sa fistule. Nous allons tenter un dernier effort, et, avec l'aide de notre excellent élève et collègue Tismet de l'Ancre, réséquer une grande partie de Torgane défectueux, nettoyer largement la paroi, la stimuler au besoin par quelques pointes de feu, puis nous laisserons la plaie béante, la panserons tous les jours et nourrirons le gaillard soit par cette cavité, soit par la bouche, soit par le fonde- c^^
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stupéfait de sa besogne, et on ne le revit plus. Pour comble d'agrément, Cudane et son aide traversaient la salle à cette minute avec leur machine. L'estimable électricien se retourna au bruit, s'informa de la cause et m'affirma qu'il était urgent, une nouvelle lésion venant de se produire, d'en annihiler aussitôt TefTet par quelques décharges de sa boîte à étincelles. Je m'y refusai doucement. Il insista : je m'obstinai. Il se fâcha et me menaça de me mettre à la porte, si je ne me prétais à sa fantaisie. Le passage du courant ne fit qu'augmenter mon angoisse. Jamais je n'ai mâclié, la haine comme à cette minute, devant la tète plate, ^' la barbe plate, les cheveux plats de Cudane, son front surtout, galel j)as et obtus, où il n'y avait place pour rien que- • de vil. Si l'électricité n'est pas un vain mot, de moi vers lui glissaient sans doute des effluves, car, m'ayant regardé de son œil vitreux, il jugea l'expérioiice suffisante et partit avec son aide et son appareil; quelques secondes de plus et je lui sautais à la gorge.
J'étais désespéré. Jaury ne me cacha point qu'à mon entorse avait succédé une luxation compliquée de fracture d'un os du pied. Je pleurais de rage. 11 me consolait : « Ne vous lamentez pas. On pourra peut-être agir vite. Je parlerai au patron demain matin. » Je me perdais à un horizon infini de misères. Jamais, pensais-je, je ne sortirai des griffes d e l'hôpital Typhus. Jamais je ne reverrai mon pays ni les miens. On va m'emporter dans la salle d'opérations, d'où je reviendrai mourant, et puis on me déchiquèj^ era dans des bocaux, comme les autres, et que ' ^ suis-je d'ailleurs de plus qu'eux ! Je regrettais Alfred, la barbe rousse, mes éphémères compagnons. J'étais isolé, je ne connaissais plus personne; chacun avait des douleurs et des appréhensions trop vives pour s'intéresser aux miennes. J'eus recours au grand remède, la prière. Mais je suis superstitieux et il me semblait que d'ici, de ce lieu d'iniquités et de désolation, elle ne pouvait monter vers le ciel. Je la voyais s'arrêtant au plafond de la
Jusqa'aa mardi, je ne yécas pas. Il me semblait à la lois que les heures marchaient trop vite et que celle qui me libérerait de mes terreurs ne sonnerait jamais. BalloUé ainsi entre la crainte et l'espérance, j'interrogeais TïévreSsèment la surreillante, la petite Marie, les infirmiers, Prunet et Jaury sur la gravité de mon cas, la durée possible de ma convalescence.
Enfin, le fameux jour arriva. Je me réveillai à Taube. On entendait de près et de loin des malades s'étirer, bâiller et geindre. Dehors, l'aigre cri d'un coq me ramena à des époques passées et m'attendrit davantage sur mon sort. J'eus, à cette seconde, une impression de langueur infinie, presque la béatitude du martyre. Environné d'hostilités et d'indifférence, destiné à un immonde gâchis et » *'< peut-être à la mort, moi, Félix Canelon, je sentis mon angoisse s'évanouir comme un amas de brume, alors que le soleil est proche et réchauffe déjà Thorizon. Mon astre, ce fut une plénitude de cœur, une sérénité qui me fil envisager les pires tourments d'un œil calme : € Quo ce qui doit être soit; tout est bien, et le mal n'est qu'un acheminement vers le mieux. > J'observais mes voisins, la salle, la surveillante occupée aux premiers pansements, le veilleur mouchant un rat de cave de ses gros doigts huileux. Des pensées de rachat, de sacrifice, de rédemption '• par les larmes et les tortures me traversaient Tàme en tièdes tourbillons, y laissaient un angélique sillage. Pendant quelques minutes, dans celte pièce puante, lourde de plaintes, à la lueur clignotante du jour levant, et tandis que le poêle ronflait, j'ai été un saint, j'ai eu la grâce.
Quand l'interne vint me chercher, cet état merveilleux persistait ; mais le fait de me redresser, de me laver le , ^ pied au savon, de passer une culotte, des chauss ettes et de i ■ -^ m' étendre sur un brancard changea mes dispositions ; je ^ redevins le Félix ordinaire, ejfaré de ce qu'il allait subir. ''.^"^ Nous n'eûmes pas un long trajet â parcourir; après deux
et la face impassibje aux larges favoris : la lourde ma- r choire! c Messieurs, nous devons aujourd'hui couper deux cuisses, enlever un ulénis, le cureter, puis le remettre; extirper une tumeur de Taisselle, un cochonome quelconque, je ne sais pas ce que c'est, mais c'est dur comme du chien. — Tismet et les élèves rient en arrière; on a souri dans l'auditoire. — Nous supprimerons les ganglions malades, les suspects, et même les sains, lesifuels sont quelquefois suspects. Nous prolongerons l'incision de Taisselle à l'abdomen et nous scruterons le pli de l'aine. Nous opérerons, par notre méthode malasvonienne, une luxation sous-astragalienne avec fracture de l'astragale probablement double : nous verrons si le sujet n'est pas scrofuleux, ce qui est vraisemblable, car il est étranger. > — C'est moi cet étranger, et plus que jamais, car tout me semble nouveau; ceux que je connais n'ont pas aujourd'hui le même visage, les mêmes gestes. Tout est élargi, tout frissonne. Je vois Malasvon changé, puissant, dominateur. Il est en habit et gilet blanc avec une grosse chaîne à breloques. Un petit morceau de craie à la main, il regarde vers son tableau noir, comme s'il allait écrire ; pourtant il n'écrit pas. Les outils reluisent toujours, paraissent rire à leur ouvrier... « Les grosses tumeurs, messieurs, je vous les ferai passer; les petites, vous viendrez les voir. Pour débuter, nous extrairons du larynx d'un jeune homme une pièce de dix souç qu'il y introduisit par mégarde; enfin nous trépanerons un agent de police victime de son audace, nous réséquerons un rein à un adulte, trois côtes à un manœuvre et la vésicule biliaire à une femme qui maigrit sans discontinuer. Je vais vous la montrer tout de suite. Levez-vous, madame. »
D'un brancard près de moi surgit un squelette en camisole blanche. Les yeux sont si loin qu'on ne les voit plus; le corps et les mains tremblent. Le jupon noir glisse sur l'absence de hanches. La petite Marie le rattache. Un peu de brouhaha. Bruit de cuvettes entre-choquées. On/^^'^
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chéri... Bonsoir... Bé... Bé... Bé... Gueu... gueu... » Horreur, un jet de sang a jailli sur ma face! Je voudrais me sauver. Je ne le puis. Je suis prisonnier du brancard! ... Chacun s'effare! Qu'y a-t-il donc? On emporte la victime inerte et sanglante, couverte de pinces qui s'entrechoquent sinistres : € C'est un malheur, messieurs, c'est un malheur heureusement très rare. » El Malasvon, superbe dans son gilet, son habit, la tête droite, éponge son front où perle la sueur. Tismet lui passe des compresses. Il a mis son lorgnon : il est très beau, très digne, Tismet... € A une autre... A l'autre > ... Cela continue ; c'est un vertige, un tourbillon : l'odeur du chloroforme, l'électricité, les haleines des assistants, l'acide phénique, les murmures et les ordres : c Pince... Éponge... Bistouri... Sonde cannelée... Eponge... Pince... » Oh, les lamentations égarées des malades! c A une autre... La tumeur... vite... » La pendule même semble pressée. La voix de Malasvon, obstinée, rauque d'effort : c Ah, messieurs, elle résiste... Mais nous l'aurons. ^ Un han furieux : « La voilà! Examinez. Faites passer. » Une boule de chair sanglante voltige. Applaudissements.
Je sens que mon tour approche. Je prie éperdument, et je n'écoute pas ma prière. La peur me troue comme un couteau. Je tremble d'un fourmillement de frissons, les uns chauds et les autres froids. J'ai l'envie de demander grâce et en même temps la haine des Morticoles. Celle-ci s'aggrave de la vue de Cudane. On me saisit avec brutalité. On m'élend sur le lit. Malasvon parle de son opération. J'entends un cliquetis d'instruments et je sens, tout près de moi , l'épouvantable odeur du chloroforme. On m'applique violemment sur la bouche la petite boite mortelle. J'étouffe, j'étouffe. On pompe. On veut donc me tuer? Au
secours!
Comme ces fruits sentent bon! Je suis très béat dans notre jardin, devant un pommier; ma mère et mon père marchent à distance, mais il y a matériellement près
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des évangiles. Monsieur regrette les hîstdines qui eieitent et dégradent Timagination. Mais, Canelon. c'est la beaatê des Mortiroles d'avoir banni on idéalisme \ipie et tout ramené à des notions nettes. Ces ouTra^es de la bibliothèque sont aussi ceux qn'on donne aux enfants. Au lieu de fables et de contes à dormir debout, on leur i ;culqne des principes de botanique, physique et chimie. ()u>^r-re que le gaz tT éclairage? Comment s'extrait la houille? Histoire de la machine à tapeur. Voilà les plus belles anecdoctes. > Tout cela me paraissait ridicule et ?ain, capable d'augmenter la commodité, mais aussi le malheur. € C'est, peosais-je, l'histoire de mon pied. Malasvon me le -découpe pour le guérir au nom de la science, mais Tabard me l'avait démoli au nom de la science. Le mieux eût été de le laisser tranquille. Ces gens-là se plaisent à contrarier la nature, et, ensuite, à parer ses coups. Ainsi leur gaz, électricité, vapeur, etc., accablent d*accident^ ceux qui les manœuvrent, les triturent. Leur entretien détraque à jamais la sauté d'une multitude d'ouvriers qui donnent leur vie à ces besognes ingrates. Cependant les Horticoles se préoccupent d'étudier les maux qu'ils ont causés et de panser les plaies physiques. Le plus souvent ils les empirent. Quant aux plaies morales, au dégoût, à la révolte, à la haine, ils ne s'en soucient point, tous abrutis qu'ils sont de matérialisme. >
On savait que j'étais chrétien et tout le monde me plaisantait. Moi, je répondais à Jaury et aux autres : <( Ne voyez-vous pas que vous avez aussi vos idoles, vos belles inventions de téléphones, télégraphes, systèmes il'égouls que vous m'exposez avec tant d'orgueil, et croyez-vous que ces idoles ne dévorent pas une masse de chair luimaine dans les petits sacriflces journaliers nécessités pir leur entrelien, l'épuisement des porto-monnaie iiulispensable à la formation' des syndicats, comités d'actionnaires, et dans les gros sacrifices périodiques appelés catastrophes? Ne croyez-vous pas que ce progrès, dont vous avez plein
drap bleu, un gilet et une Teste semblables, un tablier grisâtre et une casquette sur laquelle scintillaient ces mots : HOPITAL TYPHUS. Les malades, la petite Marie, la surveillante s'étaient fort réjouis de mon accoutrement.
Je sortis de la salle Yélàqui avec bonheur, mais non définitivement, car je devais continuer à v coucher el à v prendre mes repas. Je revis la longue suite d'arceaux, les escaliers, les retentissants vestibules de ce palais du Mal. ITabritant de mon tablier, je traversai au pas de course les maigres jardins détrempés par une pluie cinglante mêlée de neige et de boue. Le ciel n'était qu'une bataille de nuages boursouflés et hagards qui se poursuivaient avec une rapidité effrayante. On m'avait indiqué la route. Après les jardins, une cour Malasvon, entièrement dallée, que l'averse faisait reluire. Je contournai le bâtiment Charmide, j'enfilai deux ou trois ruelles à nom bizarre et j'arrivai enfin à une sorte de boyau entre deux pavillons, étroit, sombre et infect. Sur une porte basse, je lus : Service des autopsies. Je franchis le seuil fatal.
Dans la première pièce, il n'y avait rien que des chapeaux et des pardessus. La seconde était une vaste salle déserte de vivants, mais peuplée de cercueils, la plupart découverts, où l'on voyait les corps, les maigres, les lamentables corps, les os serrés sous la peau sèche, les visages raidis, contractés comme par une attention posthume. Une frigidité contagieuse me glaçait le sang, me figeait d'horreur. Aux poignets des bras étiques, où saillaient les cordes des muscles, étaient suspendues des étiquettes par une courte ficelle grasse. Là je lus des noms par lesquels on nommait ces êtres qui marchaient, qui parlaient, qui pensaient comme moi et comme tant d'autres avant et après eux. Cadavres maintenant, ils avaient, accrochés à leurs mains, ces signes qui semblent appartenir à Tindividu, le mettre à part des autres, le différencier, ces signes où nous voyons la destinée, qu'on a répétés dans l'amour, dans la haine
ront sans cesse la neige et la grèle et les giboulées du rade hiver I
Daus cette allée blôme, plantée de cercueils, je restais donc stupide et mome^ quand une voix grossière, éclatante, m'expulsa de ma rêverie : € Qu'est-ce que vous fen|ez sur vos deux pieds, comme un héron, au lieu de travailler? Si vous commencez comme ça! » C'était Trouillot, le garçon principal d'autopsie, être immonde, face empourprée de l'alcool dont il remplissait chaque jour sa crapuleuse bedaine, grisonnant déjà, presque un vieillard, corps rompu à la même besogne funèbre depuis plus de vingt ans, corps de colosse porté par des jambes courtes, d'aspect démoniaque. Il passait pour savoir autant d'anatomie que les meilleurs chirurgiens. Ses mains noueuses étaient énormes et il cassait en deux d'un coup de poing la colonne vertébrale d'un sujet.
Je crois que, quand il m'apostropha ainsi, me rappela à Fhprreur réelle, je l'aurais volontiers étranglé. Il fallut pourtant lui obéir. 11 m'ordonna de l'aider au transport d'un cadavre. Je pris par les bras, dans un cercueil, celui qu'il prit par les pieds, un être maigre du haut, mais exceptionnellement ventru. Hélas, le contact de cette chair dure, sous la peau flasque et froide, la tête qui se balance au hasard des chocs et des secousses ! Nous enlr;\mes dans une autre salle très claire. Au-dessous de quatre tables de marbre, le plancher se creusait de rigoles ; sur elles étaient des billojs graisseux et une caisse d'instruments rouilles. Nous déposâmes notre charge accablante, et le corps, sur le marbre, fit un bruit mat et mou.
Un chef de service entra, suivi de ses élèves qui riaient, plaisantaient, s'envoyaient, à cause du froid , d'énormes bourrades dans le dos. Il s'appelait Avigdeuse, ce médecin, rival en pose et en beauté du chirurgien Tismct de l'Ancre : bien planté, brun, hardi, armé d'une barbe en pointe taillée avec soin et d'yeux cruels, des yeux de forban qui simu- . Paient la douceur et qu'il masquait d'un lorgnoii s$ins
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j'étais interne dans le service de mon vénéré maître Labroche, Trouillot fonctionnait déjà; mais que je ne vous dérange pas. Travaillez. Au revoir! >
Il roula vers la sortie. L'interne, d*une incision rapide, mena le couteau de la gorge au bas de Tabdomen. Un flot de liquide jaune jaillit du ventre gras et coula des rigoles de la table sur le plancher avec un glouglou hideux. Mon être se souleva de dégoût. Ce fut pire quand, agrandissant l'ouverture et rompant les côtes à l'aide de forts ciseaux, l'opérateur retira un à un les organes de cette cavité misérable. Je vis le rouge et huileux poumon, le cœur onctueux et rond, le foie qui s*étale comme un dôme brun et la rate sombre,ferme dans sa capsule. Âvigdeuse, d'un air distrait, saisissait chaque organe, le comprimait, le palpait, esquissait une plaisanterie. Il grattait le poumon, incisait le foie, et promenait un bistouri à la surface, entrait ses doigts dans les cavités du cœur, mais sans enthousiasme, avec une moue^maussadOy soit qu'il eût hâte d'avoir (ini, soit qu'il eût peur de tacher, malgré le tablier protecteur, sa redingote à revers de soie. Trouillot me surveillait, m'apprenait à vider le seau, à éponger la table. Quand on déroula l'intestin comme un monstrueux serpent, j'eus une brusque secousse et me cramponnai à une chaise pour ne pas tomber. Cette défaillance passa inaperçue; je devais, hélas, m'aguerrir.
Car, maintenant encore, je m'effare du contagieux esprit d'habitude qui explique, chez les Morticoles, tant de stupres et de forfaits. Au bout de quelques jours, j'avais pris mon parti de cet affreux métier. J'aidais Trouillot dans ses besognes les plus répugnantes. Il apportait en cachette des bouteilles de vin, volées à l'économat, que nous buvions entre deux cercueils. Bientôt ceux-ci perdaient leur signification. L'alcool les animait. Ils devenaient une assemblée de camarades, un peu silencieux, un peu raides, mais attentifs à nos ébats. Trouillot se levait, oscillant sur ses jambes molles et torses, et entonnait une de ses mul- '
bien pour Hagaduque. A la longue, tous ces docteurs, grands, gros, maigres, larges, étroits, noirs, blancs, poseurs, ricaneurs, raconteurs d'histoires, faiseurs de bons mots, à langues aussi vives que leurs bistouris, ou silencieux comme des dalles, ou fluents comme le sang et le pus, tous ces Morticoles mortîcolisés m'étaient devenus indifférents. Quand ils dépeçaient un cadavre, je jetais sans souci pèle-méle dans le seau ce qui fut jadis la vie, le gâteau blanc du cerveau, la moelle fine et courte comme une vipère. Mais quand, le lendemain, Trouillot m'ordonna de mettre Magaduque sur une table, je sortis pour éviter un malheur.
J'errai à travers les ruelles infectes qui avoisinaient la salle d'autopsie. Je ne sentais pas la pluie me ruisseler •dans le dos et sur Ja poitrine. Je me jugeais aussi vil et dégradé qu'un assassin : j'étais un lâche meurtrier de «adavres, un Trouillot, une bête de cimetière rampante, un cancrelat , gluant du gras des morts. J'eus envie de m'enfuir de l'hôpital, d'aller me jeter à la mer. Mais comment sortir de ce labyrinthe? Je m'agenouillai dans la boue. Un arbre noir dans la rafale agitait devant moi ses branches désespérées et son âme me parut concorder à la mienne. Je priai avec ferveur; j'interprétai mes souffrances, mes hontes en épreuves. M'adressant à Dieu, je dépouillai le Canelon insouciant... Quand je me relevai, j'eus l'impression de dix ans gagnés en quelques secondes, et pris, réconforté, le chemin de la salle Vélâqui.
l'eau, agile et spirituel plus qu'un singe, possesseur d'une infinité d'histoires drolatiques ou touchantes, maître de lui dans les situations périlleuses. On ne lui savait qu'un défaut : l'amour effréné des cravates voyantes. Avec quelle allégresse je le serrerais dans mes bras! Mes transports furent interrompus par les ijnprécations de Jaury, lequel s'apercevait que mon voisin de gauche était atteint d'une rougeole et qu'on l'avait par mégarde placé dans un service de chirurgie qu'il risquait de contagionner. Le malheureux tremblait la fièvre. La nuit précédente, il m'avait demandé à boire cinq fois et je croyais que l'eau tombait dans du feu^ tant sa bouche, aux lèvres sèches, me grillait la main quand il me l'embrassa par reconnaissance. Le directeur vint, pontifiant et solennel. Il menaça de renvoyer tout le personnel de la salle et décida que cetépouyantail serait immédiatement transféré à Vhôpital des Contages, sorte de léproserie où les Morticoles expédient les maladies épidémiques. Là^ elles se joignent les unes aux autres par les greffes les plus intéressantes. Le coupable fut tiré de ses draps, grelottant, et embarqué sur une civière.
Le soir même, j'étais pris de nausées et tout larmoyant; le lendemain j'avais la fièvre et Jaury, à la contre-visite, me diagnostiqua une bonne rougeole que je devais à mon aimable voisin. Il me montra, dans une petite glace, ma face empourprée, mes yeux et mon nez gonflés d'eau. Je le suppliai de ne pas m'envoyer à Vhôpital des Contages. L'horreur de ma situation m'apparaissait dans sa splendeur, rythmée par le battement plus vif de mes artères. L'interne fut touché. Il me promit de ne parler de rien et de me passer subrepticement au service du docteur Charmide, homme excellent qui me garderait, me soignerait, aurait pitié de moi, me guérirait. J'avais entendu plaisanter l'extrême bonté de Saint Charmide^ comme l'appelaient par dérision ses rivaux, désolés d'une situation prépondérante qu'il ne devait, par exception, qu'à son
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fixement et presque timidement. Il m'assura que cette rougeole serait l'affaire d'une huitaine de jours, si je prenais mes remèdes en conscience : c Ces paravents sont une fragile barrière. Je vous demande de n(; pas frayer avec vos voisins; vous leur donneriez votre mal. Je vois un livre sur le lit. Ne lisez pas. Cela fatigue. Restez au chaud et immobile. N'ayez aucune crainte. — Qu\)ii lui mette une bonne boule aux pieds et, si sa tisane lui déplaît, qu'on la change. Quant à la nourriture, il peut inan^'cr ce qu'il voudra. > Ce ton discret, amical et ces ^'ostes exquis glissaient au fond de moi comme des messagers d'amour et de pardon. Qu'il faut peu de chose à Thoinme pour guérir les plaies cuisantes de l'homme !
Certes, je mangeai ce que je voulus ! J'appris bientôt que le docteur Charmide, révolté par les déprédations du Secours universely payait de sa propre bourse les suppléments alimentaires. Le lait devenail-il rare : « Qu'on s'en procure et du meilleur, > disait le chef à la surveillante. On me donna, le premier jour, une côtelette sur de la purée, des haricots verts exquis et une demi-bouteille de vin qui me réchauffa mieux que la boule. J'aurais voulu me dévouer pour ce céleste docteur, lui montrer que je l'aimais et le vénérais de toute la haine amassée contre ses collègues. Suivant ses ordres à la lettre, je n'adressai même pas la parole aux malades, mais j'écoutais leurs conversations masquées, et mes paravents épais et creux me devenaient des caisses de résonance. Ces propos achevèrent de m'édifier : dans tous les tons de voix, aigus ou graves, ou voilés par le mal, chuchotes presque et d'autant plus doux et discrets, ils célébraient la bonté inépuisable de Charmide. Aux uns, il avait changé trois fois de suite un remède dont ils se dégoûtaient; aux autres, il avait remis de l'argent en cachette. Un vieux bonhomme, chevrotant et toussant^ racontait que d'anciens rhumatismes noueux le ramenaient sans cesse au service. Une fois Charmide lui avait dit tout bas et quand
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Quelquefois ils crachaient un sang rose» et ceci leur donnait une pâleur où les flammes de leurs yeux vacillaient. Le timbre parcheminé de leur voix rappelait un jeu de mon pays, où Ton imite le cri du coq avec un morceau de papier.
Charmîde les interrogeait sur leurs parents, et, (}uand les lits étaient voisins, j'entendais distinctement les réponses. Je demandai à Barbasse pourquoi cette question revenait toujours. L'excellent garçon niVxplitiua que les maladies des Morticoles sont de véritables personnages. Parasites des humains, parallèles aux humains, elles ont leurs fils chez leurs fils, leurs petits-enfants clioz leurs petits-enfants, et ainsi de suite : a Et, dis-je, ne peut -on jamais se soustraire aux conséquences terribles de eette hérédité? — Jamais. Apprenez, Caneton, que le fils d'un fou est un fou, celui d'un cardiaque un cardiaque, celui d'un tuberculeux un tuberculeux. Le mal n'est pas fort inventif. » J'objectai à l'interne combien ses concitoyens irépùgiiàient à cet ordre de problèmes, à ces recherches sur leurs familles : « Oui, ils devinent là vaguement quelque chose d'implacable, et les griffes de la fatalité. Vous voyez (ici Barbasse baissa la voix), tout au fond, le lit n»2. C'est un cœur. Ses ascendants, ses frères et sœurs sont tous morts par cet organe. Lui le sait, et pourtant il le nie avec désespoir. D'ailleurs ces chaînes n'ont rien qui doive surprendre. Ne ressemblez-vous pas à votre père et à votre mère? » Je développai alors que, dans mon pays, on ne voit que de rares accidents, tels qu'ils résultent des travaux de la campagne, ou encore des indispositions, coliques et rhumes : « Nous ignorons celte kyrielle de fléaux qui peuplent les salles de l'hôpital Typhus. Quant à l'hérédité, comme nous avons une existence très active, très libre, très de plein air, cela depuis d'innombrables années, aussi loin que remontent le souvenir et l'histoire, nous formons infiniment plus de types caractér\s>V\(\w^^ eX ô^Si^rents qu'on n'en trouve dans votre morue dlfe, oxvX^Vv^ '^'sX
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vers la lumière ! Chez nous, tout le monde est sur le même rang, sans diplômes, titres, décorations, ni faveurs ; les imbéciles sont honnêtes; les rares savants tournent leur science en bienfaisance. Votre docteur Charmide est un des nôtres égaré parmi vous ; mais il ne suffira pas à vous ramener au juste et à Dieu. »
Je subis bien des tristesses pendant mon séjour à la salle Bucolin. Je vis ceux qui souffrent du foie et dont la figure jaune et chinoise ne devient jamais blanche. Leurs yeux aussi sont jaunes et leur bouche prend un pli amer. Ceux qui souffrent du cœur : essoufflés, les narines buttantes, ils se redressent dans leurs lits, les mains étendues en avant ; quelquefois, un accès de sufl'ocation les saisit, tocsin douloureux de leurs veines. Alors ils se cornpriment et s'arrachent la poitrine. Les uns sont tout rouges et les autres tout blêmes et bientôt ils se gonflent comme de la baudruche. Je vis des guérisons fausses : un malade décIariTqu'il va parlir, fait ses préparatifs, célèbre comme un paradis la vie misérable dans laquelle il rentre. Puis, à son dernier repas d'hôpital, une malencontreuse feuille de salade amène une crise d'éloufl'ement. Il faut se déshabiller et se recoucher dans le désespoir. Je vis les convalescents de fièvre grave, leurs visages amincis et tremblants où perle une sueur visqueuse. Quelquesuns ont la tête si faible qu'ils disent des paroles incohérentes et font avec leurs doigts des mouvements mystérieux, tel un oiseau blessé qui s'essaye à voler. Je vis ceux qu'empoisonne Tatelier : le plomb les paralyse et leur ventre se tord dans des épreintes atroces, qu'ils calment en y plongeant leurs paumes calleuses et rouges. D'autres toussent à cause des poussières du charbon. A d'autres, le phosphore a dévoré les os. Chez d'autres, le mercure, s'insinuant comme une vapeur subtile, a tari les sources vitales, et ils ont l'air de cadavres qui marchent, d'un bleu livide et les yeux caves. Je vis l'anévrisme de Usions, v^\ \i^ ^^^n^.^ hs côtes éjimées, comme une araiguee à^ tsvwV^^X. ^\^n^^^^
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fois il avait un geste de satisfaction, son lumineux sourire qui signifiait : Cela va mietix. Aux moribonds, qui le suppliaient pour la vérité, il versait le vin prodii^ieux du mensonge. Une seule fois je l'ai vu, en colère, chasser de son service une canaille de Rasta qui, sous prétexte de percuter un poumon, avait, par sa maladresse brutale, déterminé une hémorragie. Tout ce qu'on lui demandait, il l'accordait. J'osai un jour lui adresser la parole et le prier de me garder encore quelque temps dans les salles, bien que je fusse parfaitement guéri de mon pied et de ma rougeole. Sur un signe favorable de Barbasse, il y consentit.
Le plus possible je l'accompagnais. Je me rendais utile. Je préparais l'encre et le papier des élèves aux cliniques, le fauteuil où s'asseyait Charmide, la table où il disposait ses notes et je restais là pour entendre sa voix, jouir de sa présence. La visite achevée, je montais dans une petite pièce où il mettait son pardessus et son chapeau et je savourais ses enseignements complémentaires, familiers et toujours profonds.
Certes, j'avais envie de revoir notre pays; mais je savais les difficultés inouïes dont serait hérissé le départ, beaucoup d'entre nous malades, d'autres morts, tous dispersés. J'étais sans nouvelles du capitaine, et j'alteiidais les événements, prenant notre mal en patience. La petite iMarie . venait me voir. Elle devait me trouver froid à sou égard, car, fatigué par tant de secousses, j'ét us peu porte sur la bagatelle. Je sortais rarement de la salle. Ces alternatives d'un pâle soleil, de pluie et de giboulée ou de brumes noires ou blanches ne m'attiraient guère. Comme chez Malasvon, je m'asseyais contre le poêle, mais ici je voyais les pauvres redevenus des hommes graduellement, grâce aux soins, à la mansuétude. L'hôpital Typhus est une belle école. Il prouve comme l'humanité est malléable, prompte à toutes les empreintes, comme la révolte, la violence eC la haine sont les filles de l'injuslke. k\\^ ^^^Navl^'^.^^V.'^
poudré d'or,, et sur la petite couture à laquelle se dévouaient ses doigts agiles. Elle me répondait du même ton, aussi bonne et aimable que belle. Un jour qu'à la visite elle s'était montrée plus gaie et vivace encore ([ue de coutume, je remarquai un rapide éclair de douleur qui jébra la mélancolique physionomie de Charmide. Au vestiaire, il dit tristement à Barbasse : c Cette malheureuse petite 20 est perdue, décidément perdue. La fièvre n'est pas forte, mais hélas... » Un geste navré acheva la phrase. J'eus le cœur brisé. Aiiîsi la mort, pourvoyeuse ignoble, se tenait prête derrière tant de grâce, une chair si tendre! Après le départ du patron, je demandais quelques anciennes explications à l'interne : « Ah! me répondit-il, la pauvre fleur coupée, elle embaume encore, (l'est la phtisie rapide, Canelon. Quand vous étudierez, vous apprendrez à la connaître. Le temps n'a pas do faux plus aiguë, plus soudaine. »
Le soir, une fièvre intense prit ma mignonne Suzanne. Son teint parut plus animé. Le jour suivant, au matin, ce fut l'agonie. La surveillante tenait les chères menottes moiiÊSjle là défaillante victime et je lui faisais respirer en pleurant le contenu d'un ballon d'oxygène. La couture gisait au pied du lit, fragile témoignage de la surprise. L'idée que dans vingt-quatre heures ces délicats membres de femme appartiendraient à l'infâme Trouillot et résonneraient durement sur le marbre, cette vision macabre m'était insupportable. Elle avait aimé sans doute et on l'avait aimée, cette hâtive proie du destin. Son cœur, en lutte dernière, avait battu bien fort pour de plus doux travaux... Malgré nos peines, le souffle allait s'affaiblissant. Les doigts crispés se détendirent. Le court gémissement, qui soulevait la poitrine menue, devint un afl'reux hoquet. Un bruit rauque écorcha son cou de tourterelle et ses beaux yeux gris, ses yeux pailletés d'or, je les vis tout à^ coup s'éteindre et sombrer. La tète oscilla, au gré de l'oreiller, sur lequel se mouvaient les flots de la cheve-
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dH( bins, nous vîmes entrer Boridan, tel que Trub me l\avait dépeint, petit, grassou ilLeJ, pour tête une grosse bille où les yeux indécis viraient de droite et de gauche, gui^ttant une approbation, une raillerie, un sourire, coniine un chien suit Tos dont on le dune. Il se mit à causer bas et vite avec Quignon; je compris que, pour mes débuts, on méditait une expérience. Cudane parut, flanqué de son aide et d^une machine terrible, garnie de pointes brillantes. Ou la disposa sur une table, au pied du lit u° 7, et le malade, sorte de squelette suant et barbu, la fixait pleiu d'épou- ' vante. Il n'avait pas tort. L'entourage alluma des cigarettes et Ton conta des cale mbredaines. Boridan semblait de mauvais augure, son chapeau haut de forme sur Torcille dépassé par de rares crins pâles, comme il en peut pousser sur le chef d'un méchant. Arrivèrent succpssivemonl Tismet de l'Ancre et Avigdeuse, ces bellâtres jumeaux, Cloaquol, hirsute et maussade, Bradilin, renommé pour sa cruauté, Cercueillet,jgâtej|ix, mince et hléme, Gigade le joyeux, le farceur, le bouffon de la Faculté, dont les yeux globuleux, les cheveux plats ramenés sur le front et les plaisanteries aux directeurs ont égayé trois générations d'étudiants, le solennel Canille, grand par la taille et la vanité. C'est lui qui, dans ses cliniques, parle sérieusement de& admirables^ éternelles découvertes de Moi, le professeur Canille, de la célèbre Académie des Morticoles.
Tout ce monde serrait les mains de Boridan, causait, riait, agitait la fourmilière de potins sur les rapts du Secours universel, l'intolérable suprématie de Crudanet, la rivalité des deux hypnotiseurs Foutange et Boustibras et mille autres commérages de moindre importance. Enfin Boridan prit la parole: « Mes chers collègues, je veux que vous ayez la primeur, avant l'Académie, de ce malade, jadis phtisique au dernier degré, aujourd'hui totalement guéri par nos applications d'électricité statico-dynamio^iie combinée; avec des piqûres protondes au &a\\c^WVt^\:«v-
Quand ce fat fini, les télés goguenardes se relevèrent ; Boridan exultait : c Voyez le résullat; la respiration est libre ; le pouls augmente d'amplitude. Une sudation abondante indique la défervescence. > Tous demandaient des détails complémentaires. C'était convaincant^ lumineux I Puis, comme il fallait déjeuner, le groupe infâme se dispersa
Dans celte salle impitoyable, chaque lit était une chambre de torture. Le cynique Quignon annonçait à l'avance les extravagantes trouvailles de son maître : € Tenons-nous bien, messieurs. On va essayer do guérir les rhumatismes. Vous allez voir ce que vous allez voir,
» >' Tout de même, le gredi ii^ il pis|Qnne bien. » Pistonner^ dans Targot morticole, signifie pousser sos élèves aux examens, en dépit de toute justice. Ainsi lesanibitioux aplatis comme Quignon arrivent à toutes les situations avant les Barbasse et les Misnard. Prévenu, j'attendais avec terreur . Boridan, son chapeau, l'éternelle cigarette. Pour lui, Thô-
7*'*'pital était une corv ée. Il arrivait en trombe, s'informait d'un ton dégage: t Rien de nouveau?» et passait au galop la revue deslFfs, tandis que Pinterne lui énumérait vite les entrants. De cette manière, le consciencieux docteur gagnait sans trop de peine l'argent du Secours universel. Mais il lui fallait son expérience hebdomadaire. Au bout de cinq ou six jours, il se frappait le front : « Ça y est ! » et commençait les préparatifs. Puis on réunissait les collègues. Cloaquol fonctionnait. Des dessins paraissaient dans les périodiques illustrés, racontant en détail la sublime découverte de Villustre clinicien de riiôpital Typhus, La clientèle affluait. Le tour était joué. C'est ainsi que Boridan inventa un système de guérison des maladies du cœur^ à l'aide du fauteuil à bascule et du cheval de bois. C'est à lui que l'on doit le fameux lavement par en haut. On introduisait une énorme canule au fond du gosier de la victime et on lui lançait dans l'organisme les liquides les