‹ Les morticolesChapitre 3 sur 10 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Débarrassés de nos besognes, nous sortîmes aussitôt après le repas. A peine dehors, je fus pris d'une espèce de vertige suivi d'un vif mal de cœur. J'étais enfermé depuis si longtemps ! Trub, pour me ragaillardir, m'entraîna chez un marchand de vins où je bus quelques gorgées d'un liquide brûlant etxàp^ux. Cet alcool concourt à l'empoisonnement et à l'abrutissement d'un tas de misérables que leur nombre rendrait dangereux, s'ils prenaient une conscience claire de leur état. « Ce que tu tiens dans ta main, me disait Trub montrant le toxique, est le plus sûr moyen de l'esclavage. Ce climat humide et malsain rend la boisson nécessaire. L'habitude s'en mêle, aussi le vague désir de se soustraire, ne fût-ce qu'une heure, et par un mirage mortel, aux réalités ambiantes, et voilà un homme perdu. Il rentre chez lui, rosse sa femme et lui fait un enfant rapide dont tu imagines l'avenir et la constitution. Heureux pays ! Mœurs charmantes ! 3

Nous quittions le bouge par un temps grisâtre, assez doux. En quelle saison se trouvait-on ? C'était difficile à déterminer. Nous nous dirigeâmes vers le port par une allée couverte de bustes. Qu'ils étaient laids, ces morts de plâtre, de marbre et de bronze ! Comme leurs visages reflétaient la méchanceté, la solUsft, Y*\tvK^Vvv^\àovv\ \Sa» avaient l'air de narguer les passants, A^ wwsa çx\fc\ \ ^^'^^l'-j

de canalisation, que nos hôtes ont construits à l'image de ces vaisseaux du corps humain qu'ils passent leur vie à étudier, et qui font ressembler la ville à un vaste cadavre étendu. »

Nous arrivions au port. L'animation était grande. Je retrouvai les galères à tète de mort. Au delà, l'espace, le lointain horizon où nous avions souffert les angoisses de la quarantaine. Mon cœur se serra. On nous bousculait brutalement. Les délégués sanitaires, assistés de maladesportefaix, examinaient les substances que l'on chargeait et déchargeait. Ils importent leurs poisons dans l'univers. Sur des bonbonnes recouvertes de cuir, j'aperçus l'étiquette MORPHINE. Si les pauvres sont en proie à l'alcool, les médecins se sont ingéniés pour infliger aux riches l'amour des stupéfiants. Beaucoup se morphinent. D'autres se piquent à la cocaïne, respirent de l'éther, fument de l'opium, mâchent du haschisch, absorbent des pilules mystérieuses, qui leur enlèvent l'usage de leurs facultés et les plongent dans une demi-ivresse où ils perdent le sentiment du juste et de l'injuste, de la servitude et de la liberté. Nul n'échappe à ces toxiques, ni les femmes, ni les vieillards, ni même les enfants. La vie est si misérable pour tous 1 Ceux qui n'ont pas d'argent sont écartelés par la faim, le froid, la maladie. Les riches subissent les tourments plus raffinés de la science. Aussi le crime est permanent. La haine, Texaspération, les rancunes sont plus vives, tortueuses et sanguinaires qu'ailleurs, et la fleur vireuse de l'hypocrisie s'épanouit au fronton des monuments, qui portent audacieusement cette devise : Liberté, Égalité, Fraternité.

Nous quittâmes ce quai tumultueux et lugubre où de pesants camions risquaient à chaque instant de nous écraser. Trub connaissait en ville un ancien garçon de l'hôpital qui nous attendait pour goûter. Nous y allâmes/^ L'intérieur était propre. Il y avait une femme et un

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(ères. Ils semblaient résignés, déconfits et piquaient dans .1l'espace des grains de mil imaginaires. Sur des planches de liège gisaient des grenouilles, dont la gorge se soulevait , périodiquement pour déglutir un peu d'air. J'exprimai de la pitié : c Monsieur, s'écria notre ami, on ne s'attendrit pas sur les animaux! On devine que vous êtes étranger. Le professeur Avigdeuse nous fait quelquefois l'honneur de sa visite. Il essaye, sur des cobayes, les remèdes qu'il donne à sa clientèle. Je ne m'en plains pas. On me laisse les sujets à manger. Souvent ceux qui ont avalé des acides ont undr61e de goût. Bah! on me prévient des dangereux. Mon gosse que voilà, ça l'amuse, la physiologie. L'autre jour, je l'ai surpris qui piquait le ventre d'une grenouille pour voir si l'intestin viendrait. Je compte en faire un docteur... >

A notre sortie du laboratoire je désirai rentrer à l'hôpital. Mais Trub voulait profiter de son congé jusqu'au bout et souper chez un autre camarade dont il ne me précisa pas les fonctions. Le jour terne tombait. Nous longions des bâtiments gris qu'il me nommait au passage : a L'hôpital Jessé. L'hospice-prison de Fombreuil. L'asile des Trépassés. > J'appris par son bavardage que la justice est, comme tout le reste, au pouvoir des médecins. Ils ont institué des tribunaux où ils discutent la responsabilité morale, condamnent les nombreux criminels d'après leur degré de sauvagerie et les répartissent ensuite dans divers établissements où ils servent à l'éducation de la jeunesse. On les utilise pour des expériences, comme le kanguroo Oscar. Le piquant, c'est que les Morticoles se vantent bien haut d'avoir aboli la question et célèbrent leur philanthropie. Ces détails de crépuscule me gelaient l'âme. Je croyais entendre des gémissements traverser près de nous les murs froids et sombres.

Trub me montra une demeure très éclairée : « En cet endroit, on classe les débris des cadavres oiu'a disQecs.4% l'assassinat, les noyés verts qu'on reWve ^^^ tX^wî^^^jX^-;

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j'entends pour les malades, car nous autres médecins avons de tout en abondance. Mais les riches que la paresse, les circonstances ou des habitudes d'esprit ont empêchés de se faire docteurs voient Texistence sous un aspect morose. C'ist forcé. Joignez à cela des hérédités mélancoliques, Tabus des toxiques et des soporifiques, la lecture d'ouvrages qui se ressentent de l'atmosphère ambiante. En effet, la littérature^ femme nerveuse, impressionnable, reproduit en les exagérant les caractères de son époux^ c'est-à-dire de la société. Donc il pleut des traités de philosophie, plus désolants les uns que les autres. Ces fils directs de notre science, nous ne pouvons les répudier. Ils vantent la nécessité de se soustraire à un sort fatal par tous les moyens possibles. Notre métaphysique, mon cher monsieur Caneton, est noire comme du cirage. Nous ne croyons ni à Dieu, ni au diable. Nos pauvres n'ont pas même la perspective d'avoir un jour chaud en enfer. Mais c'est des riches qu'il s'agit; ces désœuvrés ont encore à leur disposition des romans où il n'est question que des maladies qui les guettent pour les accabler et notre théâtre se platt à reconstituer les tares héréditaires, à montrer dans l'ayenir les vestiges immanquables du passé. Je ne parle pas de la musique qui n'est que de marches funèbres, ni de la peinture qui ne s'attache qu'aux cliniques, laboratoires, autopsies, tous spectacles dont vous avez pu apprécier la joie par vous-même. Aussi c'est une désolation générale' et le suicide est d'une extrême fréquence. A une époque, on se tuait dans la rue, à la promenade, au restaurant, au concert, partout. Les femmes, les vieillards, les enfants s'envoyaient une balle de revolver pour un oui, pour un non, pour une pensée fugitive qui leur paraissait résumer leur destin. Les arbres portaient autant de pendus que de fruits et les poissons du fleuve s'indigestionnaient de noyés. Les choses en arrivèrent à ce point que les animaux domestiques imitaient leurs «v^Wt^^, feWwv voyait les chiens courir tout seuls k \a tmfetft, \^^ ^<î.\\^-

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ments. Grâce à moi^ on présente aujourd'hui au Parlement des rsuieosâments de suicides très diminués. Cela nous '»permet de vanter les bienfaits progressifs de notre civilisation sublime. Voilà, cher monsieur, les grands traits de mon administration. Je vous ai passé les minuties, de?^ crainte de vous fatiguer. Au reste vous dînerez avec nos pensionnaires et jugerez par vous-même. >

Un gong strident retentit au milieu de ma stupeur. Un maître d'hôtel en livrée annonça : « Monsieur le gérant est servi. > Nous passâmes dans une somptueuse salle à manger. Aux murs les tableaux représentaient des femmes dans des poses accablées et lascives, sous des arbres aux feuillages éclatants, ou bien l'arrivée au fond de la mer d'un cadavre que les poissons s'apprêtent à dévorer. La table était longue, couverte de cristaux multicolores et de fruits, environnée d'une foule de personnes des deux sexes en grande toilette qui adressèrent à Malamalle un aifectueux salut de la tête. Je ne pouvais analyser tant de figures à la fois, mais Timpression était plutôt souriante. J'en fis la remarque à Trub, qui s'assit près de moi et me répondit qu'en effet ces convives à lisière de tombe éprouvaient une SQrte d'allégresse.

F De l'autre côté, j'avais pour partenaire M*"* Malamalle, grasse et minaudière, au visage capitonné de fossettes. Elle me renseigna discrètement sur nos voisins immédiats : € Ce grand blond langoureux, qui embrasse une photographie, est un jeune homme dont la fiancée fut victime du célèbre Boridan. Celui-ci expérimentait alors le traitement de la chlorose par les vapeurs surchauffées et la demoiselle n'y résista pas. Son amoureux est venu nous trouver... A trois places de vous, ce brun à monocle est le maître du précédent, M. Florimol. C'est lui qui professe la mort au chloroforme^ la plus répandue, la plus suave. Je crois que l'élève est à point. > L'assistance était trop grande pour une conversation générale, mais des causeries particulières se rejoignaient et emplissaient la vaste

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àines intactes. J'admirai des vierges exquises, décolletées, leur chair rose frissonnant de désir et de crainte ; des jeunes femmes pliées par une volonté âpre, seins délicats, bras sveltes, épaules menues que demain suceraient les vers... Chaque jour ce banquet changeait de convives, ceux de la veille étant déjà glacés : « La table tourne vite, dit ma voisine, comme si elle suivait ma pensée. Le côté où nous sommes est celui des entrées et Taulre celui des départs. On se repousse ainsi des bouts jusqu^au milieu. ]»

A ce moment un mystérieux domestique chuchota quelque chose à l'oreille de Malamalle : « Il s'agit, murmura sa femme, d'une famille de six personnes qui avait choisi les fleurs. Nous craignions un insuccès, du gâchis. Je vois au visage de mon mari que tout s'est bien passé. »

On se leva de table. J'abordai M. Florimol, et, tandis qu'on prenait le café, je le questionnai sur son enseignement : « Il est bien rare, me répondit cet aflable garçon, qui sentait vaguement la pomme, il est bien rare que mes leçons pratiques ne profitent pas à bref délai. Le chloroforme est une issue délicieuse et nuancée. J'ai imaginé un appareil qui distille le précieux liquide goutte à goutte sur un cône de tulle ou de batiste fine dont le suicidé se revêt la face. Couché sur son lit, dans sa chambre, il n'a qu'à presser un bouton et à demeurer immobile. C'est l'affaire de quelques minutes. On disparaît ainsi sans s'en apercevoir, Timagination semée de figures riantes. Aujourd'hui j'ai dix élèves. Demain il m'en restera huit. »

Florimol me présenta Graticasse, le professeur de revolver. Celui-ci apprend à charger l'instrument, à ne pas crisper l'index sur la gâchette, à bien choisir la place : « Imaginez-vous qu'hier j'avais deux galopins d'une douzaine d'années qui voulaient partir en même temps. Malgré mes préceptes, l'un d'eux tremblait tellement qu'il dut prier l'autre de lui tenir l'arme sur le cœur, tandis qu'il presserait la détente. Puisque vous avez le bonheur de fré-

malheureux atteint de cette affection bizarre que Ton appelle hémophilie. Ce mauvais jeu de mots signifie que le blessé aime le sang, alors que réellement il se contente de le perdre. Je remarque à cette occasion qirelesMorticoles se plaisent à employer les termes les plus extraordinaires, tirés du grec et du latin, quelquefois de l'hébreu, qui servent à masquer leur ignorance. C'est ainsi qu'un malade demandait un jour à Boridan : « Qu'est-ce que j'ai? » Et il sortait une langue énorme et rouge, a Comment dit-on langue, en grec? interrogea le flegmatique docteur. — Glossè, -répliquai l'autre. — Donc, mon ami, vous avez une glossite. » C'est un des aveuglements remarquables de cette race de prendre des étiquettes pour des explications. Toujours est-il que notre sujet faisait une mine assez piteuse quand nous le transportâmes, Quignon et moi, à la * "> chambre des Essais. L'interne passa les pieds de ['hémophile dans des anneaux. Je tirai la corde. L'homme se trouva suspendu la tète en bas. Aussitôt son visage devint blanc et poli tel qu'une lame d'ivoire; contrairement aux prévisions, un saignement de nez subit se déclara. Transparentes, continues, irrésistibles, les gouttes stillaient comme des rubis fluides. Nous n'eûmes que le temps de le décrocher, de le ramener à son lit, où il expira au milieu d'une mousse rose, tandis que Quignon donnait une réponse négative au superbe valet de chambre du maître.

La semaine suivante, je fus consolé de tant d'horreurs. C'était la fête de Dabaisse, le patron de mon ami. Je me fis remplacer chez Boridan et je suivis Trub dans ses salles. Elles ruisselaient de fleurs. D'immenses guirlandes partaient du plafond et allaient rejoindre les lits. Des herbages couvraient le sol et, sur les grandes tables médianes, entre les bocaux et les pansements, se dressaient de joyeux arbustes. Partout des drapeaux, des écussons, des inscriptions dorées de Vive le docteur Dabaisse. La plupart des malades s'étaient levés et attendaient debout près de la porte, chacun tenant un bouquet. Mêlés à eu.iL^

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les belles actions du mattre, la gratitude des malades et des élèves, la haute, la noble leçon qui se dégage de la souffrance rachetée par le dévouement. Dabaisse veut arrêter l'éloge, mais il suffoque. Tonnerre de bravos. On crie, on trépigne,. Elles applaudissent, les mains usées par le travail, le froid, la maladie et piquées par Taiguille. Elles trouvent la force de se rejoindre et d'exprimer Tenthousiasme. Je les vois toutes dans l'espace, oiseaux d'allégresse, là-bas, au bout des lits, ici tout près en masse. Dabaisse s'est remis. Il parle à son tour : c Mes enfants, rien ne pouvait me toucher plus le cœur que de vous voir tous autour de moi. Je vous ai soignés démon mieux, c'est vrai. Il y en a que je connais depuis longtemps. N'est-ce pas, mère Louise? — Une énorme vieille se tamponne les yeux et se mouche. — Tenez, ce papa-là, — il saisit Tépaule d'un ouvrier maigre, à cheveux blancs, — je Tai fait durer par miracle et maintenant il en a pour autant d'années qu'il voudra. Je dis cela afin de vous donner du courage, à vous autres, les nouveaux venus. On se lire de tout. Étant enfant, j'ai eu je ne sais combien de maladies; je n'étais pas d'une famille de médecins, et mes parents n'étaient pas riches. C'étaient les pires conditions. J'ai travaillé; je me suis guéri. Il ne faut jamais désespérer. Ils le savent bien, ceux qui sont arrivés ici en pleurant et en souffrant et qui sont repartis joyeux au bras de leurs femmes ou de leurs mamans... Quant à vous, mes élèves, je vous dis ceci : ayez pitié des malades et respectez-les. C'est la moitié de votre devoir. Être savant, c'est quelque chose. Êlre très bon, c'est encore mieux. On m'accuse d'être vieux jeu, de ne pas tenir compte des progrès... Si, si, je sais'. Je lis ce reproche dans les regards de certains d'entre vous. Cela m'est égal. Je renie les procédés barbares qui grandissent la renommée de l'opérateur aux dépens du patient et sacrifient l'humanité à la science. Voilà. Je fais mon devoir chaque jour et je le ferai jusqu'à ce que le Seigneur me rappelle. Le sacrifice est ma

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pommelle s saillantes. Je remarquai une fille blonde et * taide qui se tenait de l'autre côté du lit. Je la montrai à Trub. Il me répondit: « C'est Lermontia, l'étudiante, une sainte; tu verrai.» Elle avait saisi l'autre main du marchand et la caressait avec une tendresse de mère. Dabaisse lança à sa jeune élève un regard d'une compréhension infinie qu'il rétracta vite sous ses sourcils épais : «Entendu. Je vous opérerai tout à l'heure moi-même. Soyez tranquille. Lermontia, vous m'assisterez ainsi que Misnard. >

Nous étions maintenant près d'un boucher qui s'était piqué la joue avec un de ses sales outils et l'avait énorme et gonflée. Sa tête de brute exprimait une terreur intense, tandis que les doigts au tact si fin de Dabaisse palpaient cette pomme rouge et tendue. Le maître eut un : Aum, hum significatif. Quelque chose de brillant circula: «Vous avez peur, vous tremblez. Sacristi, vous massacrez les animaux et vous claquez des dents quand il s'agit de vous I C'est égoïste. Enfin, je ne vous opérerai que dans quelques jours; mais votre barbe a trop poussé. Je vais, en attendant, la raser. Mon savon phéniqué ! n En deux ou trois coups de blaireau^ il eut vite barbouillé de mousse la figure du boucher, qui semblait un bonhomme de neige : « Attention!» Dabaisse prit son bistouri, l'essuya sur un linge, coupa quelques poils rudes, puis, d'un coup sec, le fit dévier. Un cri suraigu retentit. Je tre ssau tai. Un flot de pus jaillit dans une cuvette hors de la joue fendue largement : « C'est fini. Qu'on le lave et le panse !... Vous êtes débarrassé. »

En délicatesse, en bonté, Dabaisse avait l'invention inépuisable. Il fouilla dans son pardessus et en tira un livre bien relié pour un petit garçon malingre et blême auquel il avait réséqué deux côtes, à la suite d'une pleurésie: « Tiens, voilà de belles histoires. Ça le fera passer le temps. Qu'est-ce que tu demandes? Des quartiers d'orange. Qu'on lui en donne tant qu'il voudra! » Je songeai mélancoliquement à Alfred...

La visite des hommes était termiuêe. ^oxis» «c^^'s^^^^'^'^ * '

lequel se jouait répoavantable drame, y déposa un fiévreux baiser. Dabaisse fit un grand signe de (été : « C'est bien cela, ma fille, c'est très bien. ]»

Au sortir de ces beautés, le service de Boridan me sembla dur. Comme un valet de bourreau, je dus porter en ville les châssis d'un appareil avec lequel mon maître écartelait ses malades et guérissait leurs névralgies. Je^V. ■montai près de Quignon dans un des superbes équipages à deux chevaux du patron et nous parcourûmes au grand trot des rues régulières. Cette géométrie est Tapanage de ^"la cité morticole. La vue de chaussées au cord eau, de jardins ronds, de statues à intervalles fixes, de demeures construites sur le même modèle, cette architecture implacable exprimait à elle seule la cruauté des habitants. Apres le fleuve et les égouts, nous arrivâmes au quartier des riches. Partout nous éprouvions des ressa uts mous, la *=' voiture roulant sur de la paille devant les nombreuses maisons où l'on agonise.

Je regardais du coin de l'œil la léte plate au nez cassé de l'interne, tandis qu'il me recommandait de serrer les caoutchoucs. Nous nous arrêtâmes à la porte d'un hôtel superbe, et j'installai tant bien que mal mon bagage dans l'ascenseur qui grimpait le long d'escaliers chauds et tapissés. A l'antichambre se tenait un domestique en livrée. Cette race est, comme ses maîtres, respectueuse et craintive en face des médecins. Dans un corn, une petite fille pleurait. On nous conduisit à un salon où se trouvaient déjà le stupide Cercueillet, le silencieux Mouste, Avigdeuse qui développait sa théorie de Vaiiimisme. J'ajustai mon appareil. Boridan arriva tout essoufflé : « Pardon î Je suis en retard. Bonjour, Cercueillet. Bonjour, Mouste. Bravo, Avigdeuse ! Votre communication était superbe N'est-ce pas, Quigîion ? C'est Crudanet qui rageait! Ahî tout est prêt. — Ici un regard circulaire. — Nous sommes entre'

soir, nous sommes arrivés au bal en retard d'une heure. > Alors, notre client, qui jusque-là s'était laissé trijjoter et /Vr/j déshabiller dans un silence égal à celui de Mouste, roula des yeux ronds, agita sa langue énorme et pâteuse : cF'est que. F'est que. J'peux pas mettre mes bre... bre..^t/' -t/r mes bretelles... j^ Il eut une grimace niaise. € Après une ^IS*^ séance à' étiraff e, la névralgie cède, fit lestemen t Boridan. i ■. ••: C'est ça qui vous tracasse surtout, hein? cria-t-il à cette/<^<^**^ loque vivante. — Voui... Voui... mes bre... telles. »^^-^^''*' Âvigdense ricanait derrière son lorgnon. Il prit mon maître à part. € C'est une bonne petite paralysie générale. Ne craignez-vous pas que?... » Le reste se perdit dans des gestes de dénégation de Boridan, qui se tourna vers . moi : « Apportez la manivell e ; ici, ce sera plus commode. » ' ' ' .*" Je trimballai l a double potence et la couchai par terre dans le cabinet. La dame m'avait suivi et me harcelait

d'une voix sèche et changée : cGareau tapis..., au lustre.7., à la commode ! > Quand j'eus ajusté les caoutchoucs, nous saisîmes le patient qui geignait et réclamait des épinards. On étendit le corps presque nu sur la claie. On attacha les poignets et les chevilles. Je tendis les ressorts. Il se mit à beugler. Boridan tira sa montre : c Pendant un quart d'heure! Allez-vous-en, madame. Cela vous impressionnerait. J'espère un bon résultat. >

Elle partie, Mouste et Cercueillet considérèrent ahuris le bonhomme qui j[igotait entre ses bois. Quignon surveillait la manœuvre. De temps en temps, je donnais un tour de plus aux caoutchoucs : « Écoutez donc, Boridan, dit tout à coup Avigdeuse avec un soupir, comme s'il déchargeait un fardeau de conscience, c'est très gentil, cette histoire ; mais, si vous demandez deux mille, je vous imite. Je ne sais pas pourquoi je me dérangerais à vil prix. Tout ceci est la faute de Mouste qui n'a pas posé nos conditions d'abord. » Mouste indiqua par un geste qu'il n'y avait pas songé : « Prenez garde, ce lien se des sem. — ^\. Kn\^'^l'^>\^^^ de h pointe de son soulier verni, liiucui wnXita.'&ÔLW ^^nvn\^

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mais chez des malades extrêmement modestes. C'était l'heure du déjeuner. Le palier de chaque étage avouait à>'î->>"'' nos narines ce qu'avaient mangé les localaires. Dans une .' •'/ chambre propre et toute simple, ornée de gravures banales, une pauvre femme maigre était couchée. Son mari, qui voulait faire l'homme et dont la gorge ravalait des sanglots-^ contenus, se mit à trembler quand Trub et moi préparâmes derrière un rideau la boite à instruments et les éponges. Cependant Dabaisse consolait la patiente. Il trouvait, pour la rassurer, des phrases touchantes et belles. 11 dit à rhomme : € Il ne faut pas vous sauver. Votre devoir est de rester ici. Ne regardez pas, mais donnez-lui la main. Et vous, madame, serrez-la tant que vous pourrez. Un peu de chloroforme. » Il tira son petit flacon et un mouchoir. Je perçus Todeur néfaste ; mais quelle atmosphère patriarcale, et que j'étais loin de Malasvon !... Certes la besogne fut rude. Nous n'étions pas trop de deux, Trub et moi, pour passer sans trêve les éponges, les bistouris et les pinces. Le mari fixait la muraille, s'égratignait la tête de ses doigts fébriles. Misnard, son maître dont le front ruisselait, et deux élèves s'activaient autour du ventre de la malheureuse, car il s'agissait d'une terrible tumeur. Enfin, Dabaisse s'écria joyeusement : « Je l'ai. Je la tiens. Une pince. Un catgut. Une pince. Enlevez votre patte, mon garçon. Misnard, ne tirez pas. Laissez-moi faire. »

J'entendis un craquement sourd, comme de filaments qui se détachaient. Trub tendit une cuvette et reçut dedans un gros paquet gélatineux et rouge. Le pansement fut rapide: «Mon ami, — Dabaisse s'épongeait la face, — votre femme est sauvée, i^ Et tandis qu'elle se réveillait, étonnée, balbutiante, embrassnnt les mains rudes et douces qui l'avaient délivrée, son compagnon éperdu se jetait aux genoux de l'admirable chirurgien : e: Assez pour moi. C'est son tour. Le bonheur ne fait jamais mai. Ne la remuez pas. > Les époux s'enlacèrent, elle et lui, si faibles deva.wl(<ii^^v tin. On ferma les rideaux : « Pas de btwVl. Q.\3i^V^^ ^ç>\\s\fc

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le plus possible ! i> Dans la petite antichambre, le mari courait autour de nous affolé de gratitude : c Docteur, comment reconnaître? — Ah! quant à ça (le patron le secouait par la veste) : pas un sou, vous entendez? je ne veux pas un sou. Vous me fâcheriez. Seulement, j'ai remarqué au-dessus du lit une belle gravure : un soldat qui cueille des raisins. Envoyez-la-moi. >

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