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CHAPITRE VI

Le jour qui suivit cette opération était un dimanche et nous avions congé, Trub et moi. Une chose nous tourmentait : nous étions sans nouvelles de notre capitaine qui, néanmoins, ne devait pas être mort. Que Trub avait donc une physionomie comique et un délicieux costume! Une longue redingote noire lui battait les talons. Sa figure menue aux yeux vifs était encore rapetissée par une gigantesque cravate de satin rose. Enfin il avait tellement lissé ses cheveux avec de Teau qu'il paraissait, sous son chapeau, porter une calotte noire. Je ne lui communiquai pas mes réflexions ; comme tous les ironistes, il était fort susceptible, principalement sur le chapitre de la toilette.

Nous sortîmes par un brouillard blanc à saveur de menlhe, que perça bientôt un mince rayon de soleil à peine teinté de jaune. Je remarquai sur la façade de Thôpital Typhus une multitude de drapeaux à tète de mort : « C'est aujourd'hui la fête solenelle de la Matière, médit Trub. Les Morticoles ne croient plus à rien, mais ils ont gardé les cadres de la croyance et les remplissent de superstitions. Si tu veux, nous allons d'abord flâner vers le quartier pauvre où habite un de nos anciens malades, nommé Bryant. >

Il n'y avait presque personne dans les rues. On se recueillait sans doute pour la cérémonie. Les statues émergeaient lentement de la brume et nous \oY\ow^ mwxv^ \^^ édïËees qu'une sorte de fumée volUgeaal OT\o\3ît ôîcvw..

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passants ouverts sur les tables d'autopsie, leurs organes creux et sanglants, leurs corps raidis. J'éprouvais plus vive que jamais l'universelle détresse de la masse.

Nous marchions vite, car Trub avait des mollets d'acier et ne s'arrêtait pas pour m'altendre. Kous traversâmes un passage, une enfilade de cours délabrées, où des gamins *tl^ se roulaient dans la boue, et nous montâmes un escalier de bois vermoulu, aux marches disjointes, à la rampe poisseuse. Trub grimpait quatre à quatre, faisant flotter sa cravate rose. Nous fîmes halte devant une porte à figure de mendiante^ percée d'un œil chassieux de serrure et sur/- • laquelle était écrit : Bryanty artiste. On entendait des giaiUeries^Un homme brun, creusé, et qui avait le hoquet, vint nous ouvrir, un marmot sur les bras : « C'est vous... Bonjour, » dit-il à Trub. Il me serra la main nerveusement : € Allons, la patronne, le couvert ! j> La table était dressée devant unj;rabat sur lequel s'assit notre hôte, tan-/ ' /•»*^ ^is que nous nous affalio ns dans deux carcasses de chaises :•/• ft^tf^^ €- Ça n'est guère chouett e chez nous, pas vrai? Les médecins nous prennent tout. » La femme entrait, blonde à la taille souple. Elle tenait par la main un second bébé qui, se pressant contre elle, révélait la forme fine de ses jambes. Elle boitait légèrement : c II tousse toujours, continua Bryant. Ils me font acheter tant de sirops que l'argent de mon travail y passe. Il en est encore venu un ce matin, qui À'a ausculté comme à l'hôpital et il a fallu lui allonger cent sous. Ils sont durs, ceux-là, avec nous autres. Des fois même, ils se font payer à l'avance. C'est égal, monsieur Trub, j'aime mieux ne plus être à Typhus. L'ouvrage donne. La femme et les enfants ne crèvent pas de faim. Comment va ce bon monsieur Dabaisse? En voilà un homme! C'est une autre affaire que les canailles du Secours universel. » Notre gracieuse hôtesse nous servait avec son gentil sourire. Un peu plus grasse, elle eût été charmante. L'arrivée dans l'estomac de l'ouvrier d'un verre de vin bleu l'indignait contre sa situation : c Ça n'est pas tenable, cama-

Les rues étaient animées. Des cris, des appels rayaient 4f ' " la Toliigeante poussière. La foule piétinait vers la Tète : V ■ y- € En ce pays, me dit Trub, il fauFtout mettre sur le compte de Tégolsme et de l'intérêt. Ces deux mobiles ont poussé les Morticbles à diviniser la science, objet de leurs études, source de leur pouvoir. Tu verras quel encens on lui brûle et quels autels on lui dresse; mais nous voici devant Xécole de la Misère^ où Ton distribue, en ce beau jour, les prix à la jeunesse pauvre. Entrons. C'est un imposant spectacle. >

La salle où nous pénétrâmes était vaste, triste et nue^ divisée en deux étages, dont le supérieur appartenait à un ocphéon criard. Sur une estrade, paradaierît les professeurs à Tair dur, en robes jaunes, noires, vertes, rouges, semées d'étincelantes décorations. Dans le bas, se pressait un troupeau d'enfants qui se ressemblaient comme des frères ; tous, en vêtements troués et rapiécés, portaient, sur leurs visages^ des rides précoces et les coups d'ongle du destin. Cet âge de la puberté, où la vie fermente, était pour eux bridé par des chaînes, obsédé d'images lugubres. Ils restaient silen- ^'' '''• deux et prostrés , ruminant la faim, la détresse, les yeux à terre, se grattant les cheveux et les genoux, de leurs mains décharnées. Un des maîtres se leva et félicita ses collègues des écluses de bonheur qu'ils ouvraient aux déshérités, en leur enseignant les principes de la raison, delà sagesse; puis il s'adressa aux petits: c Travaillez, obéissez. Vous monterez dans cette société généreuse où toutes les carrières vous sont ouvertes. Plus tard, vous vous rappellerez nos conseils avec attendrissement. » Il affirma, cynique, Vadmirable effacement des classes^ des différences de santé et de fortune, et montra d'un geste superbe la devise LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ qui scintillait sur le plafond. En avant la musique du mensonge, et le mensonge de la musique ! La distribution commença : « Premier prix de misère physiologiquey prix d'excellence : ce prix,, institué par le docteur Ilidazza, a été mérité ()ar le \<^\yDis^

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de véritables massacres. D'après Trub, on plonge les malheureux, sous prétexte de désinfection, dans des huiles phéniquées bouillantes où ils se dissolvent bientôt. Avec leur décoction se fabrique la cadar^'n^, substance d'éclairage extrêmement claire, inodore et agréable. Dans la flamme de la lampe revivent et crépitent ainsi quantité de petites âmes épidémiques. Les plus dangereux, les lépreux, cholériques, etc., sont comprimés entre des cloisons d'acier. L'amalgame de chair et de sang produit une mixture résistante qui sert au mobilier et qui s'appelle cléra^ par une abréviation linguistique curieuse. Les rougeoleux sont employés aune teinture qui s'obtient en leur écrasant, dans de la benzine, la tête et les parties colorées : << Ma cravate en est imprégnée, » ajouta Trub négligemment. Ces éclaircissements m'étaient donnés parmi le tumulte et la bousculade. De temps à autre, un riche, affecté d'obésité, agité par un tic ou ramolli par une congestion, passait en superbe équipage, et l'on voyait à la portière sa tête douloureuse, effrayée. Alors c'étaient de sourds grondements de colère : c II balade sa carcasse. — C'est fait avec nos misères, son carrosse! — Rentre ta gueule, repu ! » Nous débouchions sur la place du Parlement. De là devait partir le cortège, composé des ratés politiques, des Académiciens, des médecins de la Faculté, du Secours universel et des juges. Chaque année, cette cérémonie donnait lieu à des discussions et rivalités effroyables, tant les Morticoles ont développé le sentiment vaniteux de la hiérarchie et des préséances, adorent la pompe, les dis- /k^ cours, les estrades , tout ce qui hisse, décore et panache la stupidité et la faiblesse humaines.

J'entendis des murmures de curiosité joints à des rumeurs furieuses, car la foule est naturellement hostile à ces docteurs qui la tyrannisent, l'exploitent et organisent des fêtes à ses dépens. Une nuée d'agents de police nous ^jefoulaimit avec violence, s'attaquant de préférence aux^f'"^'' femmes, dont ils tordaient les seins, et aux enfants, dont ils /^

Gomme des comédiens et ils posaient pour la galerie, s'arrêtant sur les marches, pérorant à grands gestes. Un gamin à tète de vipère grommela près de moi : « Canailles, voleurs, voleurs. » Et je voyais la forme des bouches dessiner de tous côtés ces outrages . Les parlementaires J'»^»^'.' portaient des redingotes noires et des serviettes en maro- «^?nyi* quin. On les accusait de tripotages et de déprédations V#ii.-^; innombrables ; mais, comme ils servaient d'intermédiaires entre les autres pouvoirs et qu'ils faisaient les lois, ils se so ustrayaie nt toujours eux-mêmes à des châtiments d'ail-V*/ leu^ illusoires.

Un défilé de personnages aux couleurs éclatantes sortit d'une rue latérale. Leurs robes écarlates traînaient à terre. Ils avaient sur la tête de hautes toques rouges, sur l'épaule une bande d'hermine. Ils marchaient en rang, solennels, majestueux, précédés de massiers à chaînettes également majestueux et solennels. Je jouai des coudes et des mains pour me rapprocher de ces magots. Sur leurs étendards "' on lisait : Académie de Médecine. — Académie de Chirurgie. — Académie des Sciences. — Académie du Positivisme, — Académie de Physiologie, — Académie de Psychologie. — Académie de Thérapeutique. — Académie de Sociologie, etc., etc., et autres noms baroques, tirés du latin et du grec,qu'épelaient autour de nous les enfants et qu'estropiaient les badauds. Derrière eux, une fanfare retentissajite précédaTTune statue dorée, grande comme une tour, hideuse, hérissée d'objets symboliques tels que compas, seringues, machine électrique et forceps, le tout en carton, ajusté sans art et sans goût à l'effigie burlesque. Un immense cri s'éleva : « La Matière t La Matière I » Sur Tescalier, les membres du Parlement enlevèrent leurs chapeaux, en bas, ceux de l'Académie, leurs toques. Des multiples bras de cette mère Gigogne partaient des cordons d'argent, qui se prolongeaient jusqu'à des sortes de brûle-j^arfums balancés par des juges en toge noire. 4^ ^ v , ,

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supprime la misère et répand V aumône comme une urne inépuisable^ des ricanements sinistres et stridents j^Tin- î;'^*»^»^ cèrent de toutes parts, vite réprimés par le zèle des agents, r\ ,.<■, La harangue terminée, la statue de la Matière oscilla sur sa large base et se mit en route au son d'une marche funèbre. Autour d'elle ses emblèmes tintaient et brinquebal- . laient. Elle avait l'air, à chaque arrêt, à chaque heurt, de saluer ironiquement à droite et à gauche.

Nous assistâmes au long défilé des glorificateurs de la Matière. Après les politiques, marchaient les délégués du Secours universel. On se les montrait, on les invectivait^ on se racontait comment ils gaspillaient l'argent destiné v. ■ ..A^ aux pauvres, on crachait dans leur direction. Je retrouvais là en pleine rue, dans ce jour blême et brumeux, les lamentations et les frénésies qui se chauffaient autour du poêle chez Malasvon. Ensuite, les juges, les vénérables juges. Ils avaient, eux aussi, des symboles pendus à leur bannière, une balance, sans doute parce qu'ils vendent à faux poids, un glaive, ébréché quand il s'agit des docteurs et des politiciens, rouillé pour les malades riches, mais qui reluit et frappe de toute sa force sur les misérables- A leur tête était Crudanet, fier, arrogant, maître des antres et de lui-même. Sa robe rouge rayée de noir indiquait sa double puissance de magistrat et de professeur. Suivaient les juges subalternes, mêlés aux délégués d*hygiène, onx rapporteurs des crimes et des suicides (je reconnus Malamalle), les médecins des fous, où Trub me désigna un colosse couvert de décorations, le fameux Ligottin, jpourvoyeur d e chair humaine. Lui et ses collègues de VAliénation mentale servent d'intermédiaires entre la justice et les médecins, livrent ou soustraient au bourreau qui bon leur semble, séquestrent, interdisent, condamnent, suivant le dogme de la responsabilité morale, dont eux seuls obtiennent au concours le redoutable secret. Deux lignes de leur écriture suffisent à envoyer au supplice ou au cabanon, à plonger les âmes dans les ténèbres. ^ ; '-* ^^ ' -, ^*

rains vagues, pelés et solitaires où fumaient de place en jAi/V place des cheminées d'usine. Le crépuscule commençait. Nous marchions sur des chaussées défoncées et boueuses. A»Vi,/i A distance j'aperçus un gros bourg : a C'est, me dit Trub, une des nombreuses villes d'eaux. Les Morticoles habiles mèlent^aux sources naturelles, à Taide de procédés spéciaux, certaines substances chimiques parfois inofTensives et fondent ce qu'ils appellent une station thermale. Alors ils s'entendent avec un docteur célèbre et s'attachent plusieurs de ces médecins qui ^llulent dans la'^»-"''' capitale et n'y trouvent pas leur subsistance. La comédie s'engage. Moyennant une r^dey^pcje annuelle, le Boridan ^""••V ou l'Avigdeuse ou le Clapier envoie sa clientèle à ses jeunes confrères. Il explique à ses malades que la kyrielle des remèdes pharmaceutiques ne suffit point à les guérir, qu'à tel endroit on vient de découvrir une source minérale douée de propriétés merveilleuses et certaines. Les naïfs font leurs malles, se transportent dans ces coûteux établissements et absorbent, pendant une période déterminée,, des verres d'eau, des bains et des douches à diverses températures. Ils boivent aussi l'illusion. Mais ils deviennent la proie d'hôteliers rapaces et des cupides médecins de villes d'eaux. Ils sont bernés, tondus, exploités avec méthode, cependant qu'on leur vante la source et ses vertus miraculeuses. S'ils avouent n'éprouver nul bienfait, on leur répond : « Ce sera pour l'année prochaine ; l'eau n'agit qu'après deux saisons. » Se plaignent-ils de souffrances nouvelles, on leur objecte que c'est Veffet d'une première cure... »

Devisant de la sorte, nous atteignîmes une construction sinistre, haute et grise, isolée dans la nuit. Au-dessus de la porte, une lanterne rouge éclairait ce mot : INCU- RABLES. Donc les Morticoles ont la cruauté d'inscrire ces irrémédiable s syllabes au fronton des asiles. Ils sup- ^ > ■ priment l'espoir, attente dorée du ciel, l'espoir qui délie la douleur, et ([u accélère la fièvre, qui ouvre de ses hlawç.Vvt'Si

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désespoir, des lamentations. Les murs en entendent! Moi, je reste calme. Je n'ai rien à dire. C'est le droit des docteurs. Il leur faut bien des occasions de laboratoire. Les condamnés à mort sont trop rares. Les suicidés de mon frère sont des sybarites, qui ne veulent se laisser toucher par personne. Moi, je me rends autrement utile à la science, et les journaux de Gloaquol célèbrent ma maison comme une œuvre de haute philanthropie. Vous connaissez Bradilin? Quel zèle il avait celui-là! Il venait à toute heure, me harcelait p our emporter un muscle, un bras, quelquefois ft-^''^' un cadavre entier, au risque d'infecter la ville. Maintenant nous l'avons perdu. Il se donne aux enfants, aux animaux. C'est Malasvon mon roi et mon prophète. Il fait tous les frais accessoires. C'est que ça coûte cher le mannequin vivant! >

Les heurts sourds et durs continuaient à intervalles fixes, m'impressionnaient affreusement. Malamalle le remarqua : c Rassurez-vous, monsieur. Vous en prendriez vite l'habitude, si vous restiez un peu. Moi, je n'y fais plus attention. On ne cloue pas qu'ici. On cloue aussi dans les cours, dans les greniers, dans les caves, dans mes appartements particuliers, et ça n'arrête ni jour ni nuit. Une vraie débauche de menuiserie! Hi! hi! » Son rictus céda cette fois à un rire strident, épouvantable, où s'entre-choquaient des squelettes.

J'avais hâte de fuir. Je serrai avec dégoût la main de l'ogre, me demandant s'il ne nous avait pas fait manger de chair humaine. Mais, sous le masque outrancier et cynique ^ -■ . de son récit, je devinais du remords. Une de ses voitures nous ramena à l'hôpital Typhus. A aucun moment nous n'avions eu de nouvelles du capitaine Saiiot.

A la suite de la fête de la Matière, Thôpital fut désorganisé. Boridan n'y venait pas, non plus que Quignon, et les malades, livrés à eux-mêmes, ne s'en trouvaient que mieux. Quelques-uns guérirent audacieusement. Je profitai de , cette accalmie pour fréquenter les salles de Dabaissey'^'**'

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Cet acte, qu'il faut du temps pour raconter, fut d'une brièveté sublime. Nous étions transportés d^enthousiasme, moi, Trub, la surveillante, les malades des lits voisins. La femme se jeta au cou de Misnard, mais lui semblait gêné par ces expansions et disparut. Après son départ, ce fut un concert d'éloges attendris. On regardait les membranes tombées sur les draps, les gouttes de sang, la salle. Tout était ennobli par la belle image du sacrifice domptant la mort. Trub le hâbleur sanglotait dans ses petites mains. ^îV'V^^-v

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— Comment va-l-ii mon bonhomme, patron, interrogea faiblement Misnard, et le 34, vous savez, la fracture du crâne?

— Bien, bien, ils vont tous bien. Fiche-moi la paix avec les autres. C'est de toi qu'il s'agit, mon brave enfant, de toi qui nous fais des peurs affreuses. Examinez-le, Charmide, je vous en prie. »

* Charmide éclaira le gosier, ausculta, tâta le pouls et moi, qui connaissais sa physionomie et sa façon discrète de dissimuler une mort imminente, j'eus le cœur atrocement serré. Il dit quelques paroles à l'oreille de Dabaisse, puis tout haut : « Vous vous en tirerez, cher ami ; le mal rétrocède. — Docteur, insista Misnard, est-ce que les bronches se prennent? 11 me semble que je respire difficilement. J'ai ce rythme cahoté que vous avez décrit. » Je ^ * '" compris alors que, malgré ses recommandations et son assurance, l'infortuné gardait quelque espoir. Il prononçait des termes techniques et ne quittait pas des yeux Charmide et Dabaisse, leurs loyaux visages bouleversés et qui s'efforçaient d'être rassurants. Pendant quelques minutes, tous troiis causèrent comme s'ils discutaient un point de science où personne ne fût en question.

La journée du lendemain se passa de la même manière, coupée par des remèdes, des visites de collègues et de Dabaisse. Celui-ci me recommanda, si Misnard allait plus mal, de le prévenir aussitôt. Il ajouta comme pour se soulager la conscience: «J'ai un remords. J'ai un remords. J'aurais dû être là de meilleure heure, prévenir son zèle...» Le malade respirait de plus en plus mal. Son regard, dans la figure terreuse, prenait une fixité glacée, et, quoique sa fièvre diminuât, ce que nous constations ensemble au thermomètre, il était dans un état de prostration croissante. Cette seconde nuit, j'entendis un faible murmure : « Cane- Ion, parlez-moi de Dieu, puisque vous croyez, vous. » Alors, je m'approchai, et de tout près, tenant sa main moite, je lui dis sur ma certitude d'un Sauveur, d'^iw^ \\& C^-"^^

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Ayant soigné un de leurs camarades, je me trouvai presque traité d'égal à égal par les internes. O"«gnon fermait les yeux sur mes irrégularités dans le service et j'allais souvent à la salle de garde. La petite Marie, ^épjtée ^rr» r de mon peu de galanterie, affectait de ne plus me regarder. Barbasse, Jaury, Prunet me poussaient fort à commencer des éludes médicales: «Votre intelligence est suffisante, me répétaient-ils. Nous sommes tous bien disposés pour vous. Vous avez des superstitions singulières, mais vous les aban* donnerez. Vous ne pouvez, sans votre capitaine, fréter un navire et vous rapatrier. Prenez votre diplôme de docteur ; établissez- vous ici. » Peu à peu ces conseils me pénétrèrent. Je n'avais nullement perdu l'espoir de revoir mon pays; mais, ignorant la durée et les conditions de mon séjour chez les Horticoles, je songeai qu'il était préférable d'atteindre ^une situation supérieure, plutôt que de végéter, comme Trub, dans un emploi subalterne. J'espérais, ô naïveté, qu'un travail tenace me permettrait de réussir et j'avais mis de côté la somme nécessaire à mes premières inscriptions. Puis je quitterais l'hôpital où trop d'horreurs m'accablaient l'esprit et je ne deviendrais pas un de ces malades pauvres qui crèvent de froid et de faim. J'engageai Trub à m'imiter, mais il était trop paresseux.

Ma résolution prise, je me donnai du temps et voulus connaître quelques médecins influents de l'hôpital Typhus : « Ça ne vous servira pas à grand'chose, m'affirma ironiquement Quignon, si vous ne savez pas bien lécher les pieds. » Cette fois encore, je ne le questionnai pas sur cette expression énigmatique, espérant que le mot m'en serait donné tôt ou tard. Je prenais par contact un des défauts des Morticoles, qui consiste à n'avouer jamais leur ignorance.

Sur ces entrefaites, Jaury m'avait invité à déjeuner à la salle de garde. Comme je voulais partir après le café : « Restez, me dil-il, vous allez vous instruire. » La pendule sonna deiix heures. Toutes les pipes étaient allaai4^^.

Il*

il venait souvent raviver à la salle de garde les souvenirs de son passé d'étudiant, chercher des prétextes à sa jovialité célèbre : « Mais, c'est Rosalie! dit-il. — Et son visage jjHssé devint trois fois plus hilare encore. — Tu travailles '^='^'''''- ' toujours dans le système nerveux, ma fille? En as tu fait avaler des bourde s à Foutange! Allons, pique-nous une ■' V •'• attaque. > ÂussUôTcette femme se renversa en arrière, rugissante, et s'agita, se disloqua, prenant tantôt la forme d'un arc, tantôt celle d'un fouet recourbé, lançant ses jambes et ses bras dans toutes les directions, claquant des dents, grondant de la gorge, s'exorbilant les yeux. Je frémissais dans mon coin. Gigade était malade de rire : « Non, impossible de mieux simuler ! Satanée bourrique ! — <• Et il lui envoyait des coups de pied. — J'ai connu Lucie, " Madeleine et Félicité. J'ai connu la grosse Toupin, la petite Poivre qui nous jouait l'hypnotisme à l'élat de veille, la plus rare des hypnoses. Jamais je n'ai retrouvé ta perfection. Du courage! Aux attitudes passionnelles, maintenant ! Quel malheur que je n'aie pas la haute taille, le pardessus de caoutchouc et les favoris de Foutange pour m'écrier : Considérez^ messieurs y r extase j la prière, coutume surannée qui revit pour nous par les muscles de cette enfant nerveuse! Considérez la colère, ces poings crispés, ces regards furibonds! Considérez la pudeur, tant de charme et de retenue chez la dévergondée de tout à l'heure, car cette Rosalie est une fille publique, messieurs, et son mal est héréditaire, puisé dans l'alcool de son père, la folie de son aïeul, Vépilepsie d'un oncle, Varthritisme d'une tante. Or elle est enceinte, la malheureuse, enceinte d'un produit qu'affligeront l'arthritisme, la folie, Vépilepsie, l'hystérie! » Tandis que Gigade, monté sur une chaise branlante, déclamait à la façon de Foutange et que les internes s'esclaffaient, tellement que plusieurs pipes tombèrent, Rosalie, grisée par le succès, prenait les attitudes qu'indiquait le tonitnjp^ professeur. Elle gigotait à terre. Son peigne se

monde! Ça n'est pas un gaillard, je vous jure. 11 m'a tant tanné e que j'ai cédé. Pourtant il ne me plaisait guère, ''»'7w**/ avec sa tête de coiffeur... Et le vieux Canille, l'austère, le Président des Sociétés vertueuses, ma chère, Sa Solennité, ma situation de professeur, en voilà un exigeant/^ "^V*^*^'^'' cochon! Il restait des heures dans un fauteuil sans bron- -îC^v.yVi cher, les mains sous mon corsage! » On la questionnait : « Et Boriflan? — Un butor. Il sent mauvais. — Cudane? ^7w # — - Merci bien! Il a le truc de vous électriser, l'idiot. — Et Avigdeuse, l'as-tu apprécié? — J'te crois que je l'ai apprécié ! Il est arrivé un jour, avec un nommé Sorniude, me demander si je voulais, pour beaucoup d'argent, raconter qu'un enfant était à moi, bref une histoire très compliquée et louche. Sorniude avait le gosse tout prêt dans une serviette. J'ai refusé. Ensuite, il est revenu me parler de choses à faire, de poison, de mort^ de suggestion. Il me prenait pour une vraie hystérique et il me fixait de ses yeux de braise. J'en cours encore. Non, vois-tu, Gigade, il n'y a que toi!... Ah, mes enfants, une sévère ! » . Imaginez-vous que Torla, le chef du Secours universel, . . m'a promis... :» Elle parlait à voix basse. On se groupa autour d'elle ; je n'osai m'approcher. Il y eut un tollé général : « Comment! Oh, l'hypocrite, la canaille, le sale! Voilà où passe l'argent des pauvres ! »

« Rosalie, c'est sérieux, maintenant. — Et Tripard frappa la table du poing. — Nous méditons une nouvelle expérience. Papa Foutange est persuadé que, si on te met dans les mains des petits carrés de papier portant des noms de médicaments, lu subiras l'effet de ces médicaments. Je vais te donner leur liste, dans l'ordre où je te les présenterai à la prochaine clinique. Tu te tromperas une fois. Attends d'être endormie. Boustibras sera là, et, pour embêter le patron, certifiera que tu fonctionnerais aussi bien réveillée. Je te réveillerai et tu te tromperas tout le temps. Qu'est-ce que J'ai fait de cette liste?... Ah ! la voilà ! » Bravo, bravo I hurlèrent Gigade et les autres. Ttx^^^^^v^"^

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• Je visitai le service de Wabanheim, vieillard U^jm, au »-V/#r,^ front puissant, aux yeux cernés, à la parole brève, avide i/r^ : ^ . d'argent, de plaisirs et dTîônneurs. Chaque jour il invente de nouvelles drogues qui lui permettent de réaliser des bénéfices considérables chez Banarrita, le pharmacien auquel il envoie ses clients. Comme les riches seuls lui importent, il a contre les pauvres, qui lui volent son temps précieux, des colères féroces, et les traite comme des animaux. Il est hautain même avec ses élèves, ce qui n'est guère dans la tradition des Morlicoles. Il leur recommande d'acheter ses ouvrages, dont la connaissance est indis^ pensable aux candidats, et qui sont, eux aussi, une pure spéculation de librairie, car Wabanheim les fait bâcler au /t ' » ' ' rabais par des médecins jeunes et de peu de ressources. '' , ^

Au deuxième étage de l'hôpital Typhus, les salles du chirurgien Tartègre occupent une enfilade d'arceaux. Tartègre est un maniaque. Il opère très peu, mais avec tous les raffinements de cette science que les Morticoles appellent antisepsie, c'est-à-dire lutte contre les animaux microscopiques, en qui, lors de mon voyage, ils voyaient la cause de tous les maux. Ils adoptent ainsi périodiquement de vastes hypothèses qui modifient leurs connaissances de fond en comble. Après un stade de lutte, ces théories deviennent un dogme, un article de foi qu'on ne peut plus renier, sans être teuu pour un âne et un hérétique. Il est curieux que la religion prête ses formes aux esprits irréligieux. Alors ce peuple incrédule les supporte avec peine, s'en dégoûte et cherche un autre système qui détruit le précédent, le remplace et règne à son tour. Les doctrines dont ils se ta rguen t ne sont donc qu'une suite de ruines méprisées par les jeunes générations et dorées par le soleil de l'indifférence. Or Tartègre s'appliquait à chasser les microbes. Il craignait l'eau qui les humecte par millions et l'air qui les héberge par milliards, le bois, le linge, le papier, la pierre, tous les métaux. Ses malades étaient isolés dans des cages de verre et perpétuellement aspergés

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d'orangeade échelonnés d'heure en heure. Or il est remarquable qu'ils ne guérissaient ni plus tôt ni plus tard et ne mouraient ni plus ni moins qu'avec l'aide des autres méthodes. Les collègues de Fête le jalousaient atrocement pour son excessive clientèle de riches, qu'il doit d'abord à son urbanité, à son aimable visage, à sa belle barbe blanche, ensuite à la simplicité et à l'innocence de son traitement, lequel dispense des purges, vomitifs, lavements et drogues noires, remèdes atroces et poisseux, chers aux Boridan, aux Clapier, aux Wabanheim, aux Âvigdeuse. Enfin les irréligieux Morticoles ont besoin de remplacer la foi par une confiance aveugle en quelque chose d'obscur, et le mystère du système globulaire est fait pour séduire ces âmes inquiètes. J'admirai§ beaucoup le portefeuille en maroquin à son chiffre que Fête tirait au pied des lits, le sérieux avec lequel, sans un mot d'explication, il remettait à la surveillante une de ses boulettes magiques.

Pour me divertir, je suivis le service d*Avigdeuse, le plus audacieux des charlatans ; j'écoutai le beau brun parler à ses élèves. Il est l'homme de génie; il en a le port hautain, le langage bref et la fougue perpétuelle. Comme Tismet, il découvre chaque matin que la terre est ronde, que le soleil nous éclaire, que nous sommes tous mortels, et il explique, démontre, commente ces découvertes avec une verve intarissable. Il pose des diagnostics surprenants : Affection singulière de la troisième tunique de l'estomac, et ses prescriptions remplissent trois pages du cahier d'hôpilal ;: Prendre, à chaque repas, deux biscuits de son; un quart d'heure après, un jaune d* œuf au poivre; six minutes après, cinq clous de girofle, une feuille de salade de laitue et deux grains de sel moyens. Aux uns il interdit les salaisons, la viande, les pâtes, les légumes et le lait^ ne leur laissant à consommer que l'air du temps et leur salive; aux autres il conseille V encre, le pétrole, les pétales de rose et la cendre de cigare. Il dicte ses ordonnances d'un air inspiré, ôtant, frottant et remettant son

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