‹ Les morticolesChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La veille du jour où je devais commencer mes études et prendre mes inscriptions, c'était grande séance chez Foutange. On en causait fort à la salle de garde, et Tripard affirmait que Rosalie était prête. On comptait sur une querelle avec Roustibras. Nous arrivâmes de bonne heure, Trub et moi, dans le domaine de l'illustre hypnotiseur. Le service de Foutange formait en effet une véritable cité au milieu de ce royaume de misère qu'est l'hôpital Typhus. L'extraordinaire pression sentimentale et sociale, à laquelle sont soumis les Morticoles, a développé chez eux au plus haut point les désordres du système nerveux. Une perpétuelle inquiétude, le moindre bol3 exagéré, traité par une dizaine de médecins contradictoires; une activité industrielle incessante; un frénétique désir de rapidité dans les communications, que manifestent et multiplient la vapeur et l'électricité à outrance; l'affaissement des âmes par l'analyse, la persuasion du fatalisme, la crainte de l'hérédité, la terreur de la mort, la certitude de Tomnipotence de la matière; la soif à tout prix de la richesse, la méfiance des inévitables docteurs; la nature, heurtée et violentée par la science, qui se venge en empestant les sources, l'air, la mer, en donnant aux animaux des maladies hideuses, qui viennent de l'homme et retournent à l'homme ; les fleurs lourdes de sucs vénéneux ; Tart ne racontant que la misère et le deuil ; le contact d'hôpitaux, de prisons, d'égouts, de

niyslérieuses, tombant de ces bouches édentées que borde unjjséréde bave. Qu'ont-elles sucé, bu ou mangé, accrou-^»**'/^" pies parmi les ordures, nues sous leurs souquenilles, entre- A^^*rf choquant leurs os de squelettes? Quelques-une? sont assises. D'autres marchent et déclament leur confession sinistre. De plus jeunes descendaient le large et sonore escalier, portant des draps, des brocs ou des fioles. Plu-?*" ''•*'*• sieurs étaient ou avaient été belles, mais leurs traits grimaçaient. Certaines imitaient la démarche d'un animal, sautaient comme un écureuil, grignotaient du pain comme /v»^>V»< un singe, ou bien accota ient à la rampe poisseuse leur-*^^?^** taille souple, chantaient des jnélûpéfi&^traînantes et bi- ^'^f^ -^-^ zarres. Sur les dalles froides, un être terreux et sans sexe, aux cheveux gris dénoués, courait à quatre pattes et voulait nous mordre les jambes. Or tout ceci n'est point la folie ; c'en est rapproche et le contour; c'est le signe qu'elle fait à l'âme. Nous entendîmes des cris stridents, et par une des portes du préaijLSe ruèr ent des créatures gesticulantes. / ' Elles jetaient des glousse miénts suraigus, qu'elles accom- ' pagnaient de mimique, levant avec force les épaules, ou lançant le pied et le bras en avant, ou proférant des kyrielles de blasphèmes ; leurs corps tremblaient de tempétueux frissons. Une d'elles tomba de son long sur le sol. Sa tète fit le bruit d'une bûche qu'on fend. Aussitôt tout le cortège des vieilles, des gloussantes, des chanteuses, des épileptiques, s'attroupa autour d'elle en cercle de sorcières, tel un arbre aux branches dépouillées dans l'orage... Nous franchîmes ce pas redoutable, malgré les efforts d'une naine qui se pendait à nos mollets en hurlant. - '

Après ce premier vestibule, il en est un second, celui des hommes. Nous le traversâmes vite, pas assez néanmoins pour ne pas remarquer des formes sans âge qui, frileusement serrées sur un banc, tendaient devant elles • * leurs mains agitées de secousses menues. Ils semblaient filer de la laine ou expliquer quelque chose à tout ^^VvV^

portent la contagion.il grouillait donc une foule composite : tel millionnaire, trésor des médecins, célèbre par sa fructueuse hypocondrie, consulte pour la dixième fois Avigdeuse, lequel répond nonchalamment, caresse sa belle barbe noire. Telle petite dame s'empresse autour de Tismet de l'Ancre qui lui donne des conseils à voix basse, et serre des mains de tous côtés. Des infirmiers passent et repassent pour préparer l'amphithéâtre, triiqué comme » une salle de spectacle. Ils nous plaisantent, Trub et moi, qui venons là en messieurs. Il est vrai que notre conduite fri^e l'inconvenance, mais on n'a pas le loisir de s'occu- -•'*"'* /' per de nous. Voici des médecins étrangers, reconnais--'' '•-' sables à leur tenue, à leur forme de visage, à leur gène ; dans un coin, Malamalle atné cause avec un géant alerte, Ligottin, le dompteur des fous. Il nous reconnaît et nous fait un signe amical. Voici Clapier, le rival d'Ayigdeuse; le lourd Wabanheim, comme chargé du poids de son front, dirige partout le jet perçant de ses regards, et n'écoute pas un mot de ce que lui jacasse son interlocuteur, le ^^ '^' pharmacien Banarrita. Le spécialiste du nombril, Purin- Calcaret, au crâne bosselé, aux cheveux blonds broussail- ^ ' leux, si caractéristique que chacun le prend pour un génie, plaisante Gigade, qui court deci, delà, tape familièrement les épaules, les bras, le ventre d'autrui et ses propres cuisses, éclate d'un rire tonitruant, puis d'une série de hoquets qui grincent. Gigade raille tout haut les tours de Foutange auxquels nous allons assister. Tartègre démontre à Mouste que Tair est saturé de microbes; mais Mouste, perdu dans les plaines du silence, ne répond pas. Cloaquol, très agité, se tourne vers trois jeunes reporters médicaux qui, le crayon et le carnet à la main, prennent des notes fiévreuses. Surviennent Pridonge, Bradilin, Quignon, Prunet, Jaury, Cudane l'inévitable. Le stupide Cercueillet se précipite au-devant de Crudanet lui-même, le louche tartufe, scintillant de décorations, environné de ses aides. Les élèves s'ébrouent et plaisantent ou, disci-^'

anxieusement Foutange et Boustibras; dès que la porte s'entr'ouvre, tous les regards se tournent vers elle et les bavardages s'interrompent.

€ Laissons ces singes gambader, me chuchote Trub à l'oreille. Je veux te montrer le service des femmes, en attendant l'arrivée du maître, et nous irons ensuite directement à l'amphithéâtre. »

Nous entrions dans une grande salle dont l'aspect multicolore et confus me saisit ^'f^imj^^^ Chaque lit était unet --. <>' folle petite chapelle, ornée d'oripeaux aux couleurs extra- ^ ' • vagantes, où le jaune et le violetluttaient en hurlant avec^-'^-'^'' ' le rouge et le bleu; sur les étoffes chiffonnées ruisselaient ^ des avalanches de colifichets et bimbeloteries, statuettes ' ' '^ de plaire et de verre, objets de forme inconnue, d'usage vague, poteries indéterminées, herbes sèches, jusqu'à des bouts de bougie et des bobines de fîl. Au milieu de celte mascarade s^ervaient, s'éliraient une trentaine de/y *^*' femmes étranges, quelques-unes jeunes et jolies, d'autres vieilles, mais toutes fardées , les rides plâtreuses et roses, les cheveux travaillés de façon biscornue, dressés en tire-bouchon, ou s'envolant de toutes parts, comme sur les têtes de gorgones et de méduses, ou bien plaqués en acçroche-icœurj mouillés, huilés et collés sur les tempes, ou divisés en série de petites nattes, chacune nouée par une faveur de nuance diverse, l^ajou tranchant sur le brun, et le blanc sur le blond; des bonnets fantastiques et criards, en dôme, en pointe, en parapluie, à la hussarde. Des peignoirs ouverts sur le côté, friperie de cauchemar, découvrant le flanc et la cuisse, brodés, soutachés, parse-. mes de dentelles et de graisse, de crasse et de guipures. Certaines filles avaient des poses de nonchaloir, couchées tout habillées sur leurs lits, faisant saillir les hanches, accroupies et fumant d'odorantes cigarettes, mâchonnant des choses dures, du bois et de la craie. D'autres s'amusaient à se poursuivre avec des clameurs insensées, à se battre, se mordre, se griffer, s'ftw\^^^\ ^^^^^

ROSALIE

ROSALIE

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