DISCUSSION ET RÉFUTATION DU SYSTÈME BOUSTIBRASIEN
Trub me désignait, au premier rang dans le bas, le petit docteur Boustibras, sa houppe de cheveux grisonnants, sa barbiche. Serré dans une redingote cloche aux larges bou-*/ ' '*' Tons luisants, il attendait avec impatience le moment de se ' ' déployer.
Des applaudissements éclatèrentàrarrivéedeFoutange. 11 était grand, vigoureux, analogue à un perroquet. Le nez accomplissait sa courbe au-dessus d'une bouche assez fine qu'encadraient des favoris blonds, de ce blond qui persiste jusqu'à l'extrême vieillesse. Son ample pardessus de caoutchouc, où s'engouffrait le vent de son éloquence, claquait et dansait à chaque mouvement. Il salua l'assistance, joyeux de la voir si fournie, et commença son discours. Il prenait à témoin ses élèves et les dessins muraux des merveilles qu'allait présenter le nouveau sujet qui,..^ le nouveau sujet dont... ; il montrait la table chargée de (loles. Puis il saisit une longue baguette terminée par une petite boule et se lança dans une théorie épineuse, désignant successivement les niveaux gradués du puits de Vhypno^ tisme. Ces explications ennuyaient. Des vagues de bâillements déferlèrent d'un bout à l'autre de la salle ; seules les dames du monde prenaient des notes rapides sur d'élégants calepins.
Enfin Foutange, l'index tendu, s'écria : « Qu'on amène Rosalie! » Il y eut un frisson dans l'auditoire, La jeune
que va se manifesler une puissance nouvelle, extraordinaire, mystérieuse, Taction, non des médicaments, mais des signes de médicaments. Nous avons, avec le concours de notre interne, mis au jour cette merveilleuse faculté, et nous en trouverons sans doute d'autres exemples. Je prends ces petits carrés, sur chacun desquels est écrit le nom d'un remède... Le premier : sulfate de quinine, mesdames et messieurs, sulfate de quinine, le sulfate de qui*» nine... je l'applique sur la nuque de la malade, et cette jeune femme, qui est une ignorante, une pauvresse, qui n'a jamais entendu prononcer le mot de sulfate de quinine, va présenter les signes caractéristiques de l'intoxication, i
En effet, à peine le papier est-il collé d'un mouvement rapide par Foutange, que Rosalie cesse son incohérent bavardage et exprime par tout son masque un irrésistible dégoût: a Pouah! Que c'est amer! Que c'est amer! Que c'est mauvais ! Je n'en veux plus ! Cochon ! Cochon ! » Elle crache à terre et secoue les épaules. Foutange exulte : « Hein? Croyez-vous? > Beaucoup s'émerveillent. Très peu flairent la supercherie. Rosalie se frotte les yeux et murmure : « Des cloches! j'entends des cloches! Ça bourdonne. Ça siffle. Un chemin de fer ! Gare , gare ! Il arrive!...» Bravos enthousiastes. Cri du cœur du maître : c Est-ce assez convaincant? » Il souffle sur les yeux de la patiente, qui se réveille hébétée, demande anxieusement : € Où suis-je? Mais quoi?... Qu'est-ce qu'il y a? > Foutange, attendri, lui tapote le crâne, la brave caboche obéissante : « Je profite du repos nécessaire à cette chère petite pour demander à mon collègue Boustibras s'il espère obtenir chez une personne saine des résultats semblables. >»
Boustibras ne se fait pas répéter deux fois Tinvilation. Il escalade et démolit la barrière qui le sépare de l'hémicycfe, écrase douze pieds, bouscule quinze encriers et porte-plume, et se précipite bravement dans l'arène. Il semble un pygmée à côté de Foutange, et celui-ci pourrait
balbutie. Elle regrette sans cloute de s'être prêtée à ces mani- ' gances^ par amour de la science et vanité féminineT Éîie tressaille sur sa chaise, maintenue par son implacable bourreau. Enfin, lasse, elle avoue : « Eh bien! oui, là, j'ai volé une montre, j» Elle fournit des détails circonstanciés. Tout le monde s'étonne. Foulange s'énerve, Rosalie aussi. Boustibras regarde les gradins et savoure son succès. Moi, j'interprète tout par la fatigue et le désespoir de la dame. Trub soutient qu'elle est un compère. Elle accumule les preuves du dolj « Comment elle avait l'intention de voler la montre, '^'' ' comment elle a suivi un monsieur qui portait une chaîne brillante, comment cette chaîne l'a attirée, fascinée. Elle s'est jetée dessus. Le monsieur a crié. La foule s'est amassée, un sergent de ville est intervenu et l'a conduite au poste. » Maintenant elle déplore son acte, elle pleure et se lamente. On applaudit.
Déjà Boustibras change de tactique : « Ne fu faites pas te pile; ce n'est pas frai tu ça^ certifie-t-il. C'est moi qui fiens te fu le dire. Fu n'affez pas folé la moudre. > Le sujet résiste. Elle est convaincue et sincère à travers ses sanglots : « Si, si, je l'ai fait. Je l'ai volée. Je me repens. Il faut que j'aille en justice! Il faut que j'aille en justice! Je veux être examinée par un médecin! » Elle se débat. Dans son agitation, son chapeau rose glisse sur le côté. Boustibras la maintient férocement, tel un cannibale son déjeuner : c Mais çé n'est pas fraif C'est moi, c'est moi qui fiens te fu le dire, qui fiens te fu le tire, » On ne perçoit plus que ces syllabes acérés, pressantes et sifflantes : « Moi qui fiens te fu le tire-fu-dire, moi-qui-fiens-tirefu.,. » Il la rassure. Les gémissements s'apaisent. Il l'abandonne, repasse joyeux la barrière, va se rasseoir à sa place, agite ses bras menus et hurle avec emphase : « Çé n'est pas blus tifficile que ça! j>
Suit une controverse très embrouillée, hérissé de termes d'argot scientifique, entre lui et Foutange. Cela tourne à l'aigre. Le manteau de caoutchouc claque : c Je (ieu% t^ \a'^P*^
cadeaux et pots-de-vin. Là-dessus se grefferont dix mille JSVi/, intrigues, promesses de réceptions aux examens, concours, ' lèchements de pieds. Pour deux mois la machine à potins, f^,/y^irm faveurs et scandales est remontée. Nous avons Tinsigne honneur d'assister, Trub et moi, au germe de cette magnifique floraison. y.: ,.\y, /
Ce n'est pas fini. Fout^nge doit interroger quelques malades. On les amène, hommes et femmes, pâles,£relot-?r*y»'K''^' lants, roulant des yeux égarés. Le maître s'est assis. Ce n'est plus le même être. Sa voix et son geste ont changé. Il a l'air, non plus d'un charlatan, mais d'un juge autoritaire et dur. La figure du perroquet s'est glacée. Sa bouche est mince et mauvaise : c Votre père s'est tué. Ah ! Comment? Contez-nous ça!... Votre mère était une prostituée. Parlez plus haut ! Une pro-sti-tuée, que diable ! Nous savons ce que c'est... Et alcoolique? Depuis quand buvait-elle?... Vous-même êtes sujet à des crises (ï'épilepsie... Vous tombez, vous bavez et ça vous cuit dans la nuque... Au suivant! ^ Les élèves prennent activement des notes. C'est ainsi : devant deux cents personnes ricaneuses, ces infortunés doivent étaler leurs hontes, leurs tares et celles de leurs familles, dévoiler leurs secrets intimes. Bien n'arrête l'inquisiteur implacable : € Vous êtes voleuse et vicieuse, madame. La police vous connaît. Vous avez jeté un fœtus à l'égout. — Docteur, c'est que... — Taisez-vous. Je ne vous demande pas d'interprétation. A quelle époque avez-vous cessé d'être vierge? Et vous êtes enceinte? C'est du joli !... Bromure de potassium, un gramme. Eau, deux cents grammes. Passez à côté, on va vous donner votre ordonnance... A qui le tour? > Foutange plonge, avec une adresse diabolique, jusqu'au fond de ces consciences frustes. Il recueille des aveux lamentables, des confidences qui remuent le flot noir, rouge et boueux des souvenirs, amènent aux joues des larmes de honte. Ces confessions, variées en apparence, se réduisent toutes au manque de pain, de t^jL^A^
LES MORTIGOLES. 169
mis de le voir le dimanche, le plus souvent possible. Je lui jurai d'être toujours prêt à m'enfuir avec lui au premier signal, dès que nous aurions retrouvé le capitaine Sanot.