CHAPITRE PREMIER
Je sortis de l'hôpital au matin, par un pâle soleil. Ma joie était extrême. Lors de ma dernière visite à la salle de garde, les internes, saluant en moi un futur collègue^ avaient bu ma santé et m'avaient promis de m'éviter les faux pas. Quignon ne m'avait point ménagé les conseils : « Canelon, soyez plat. Moi, j'ai fait ma route par la bassesse. J'ai, jusqu'ici, réussi à merveille. J'ai cru parfois, à l'occasion des expériences de Boridan, surprendre, dans votre regard, des éclair qui n'étaient pas précisément d'admiration. Yoilà, mon cher, un défaut qui passe inaperçu chez un garçon de salle, mais qui, remarqué chez un élève, le coulerait. Mettez-vous dans la tête qu'un chef influent ne peut se tromper, que l'on doit s'agenouiller devant chacun de ses actes, chacune de ses paroles. Vous voyez que je suis franc avec vous et je n'ai nul intérêt à vous parler ainsi, puisque vous ne pouvez me servir. Quand vous aurez passé le concours du lèchement des pieds, où vous réussirez, je l'espère, il vous restera à mettre en œuvre l'intrigue sagace et continuelle. La corruption vous est interdite, par manque de ressources. Or, mon ami, tout professeur morticole a sa marotte^ sa
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La demeure que je m'étais choisie avait six étages, et j'habitais au sixième un appartement de trois pièces dont une cuisine. Une vieille mégère, la mère Pidou,qui cumulait les rôles de concierge et de femme de ménage, m'y accompagna. Son mari jouait les Trouillot quelque part. Je possédais un lit, une lampe, une table, une bibliothèque où j'avais déjà réuni les premiers livres nécessaires. Seul, j'eus des réflexions tristes. J'ouvris ces volumes. Les uns traitaient de chimie et fourmillaient de petites lettres ; les autres, ouvrages d'anatomie et de physiologie, me renouvelaient, par leurs illustrations, les tableaux de l'hôpital Typhus. Tels seraient dorénavant mes lugubres sujets d'étude.
Le même jour, j allai prendre mes inscriptions à la Faculté. Celle-ci se trouvait à l'extrémité d'une rue étroite bordée de marchands d'habits, de marchands d'instruments chirurgicaux et de bouquinistes. On y arrivait donc à travers des couteaux, de la poussière, des os et de la défroque . C'était une considérable construction carrée. Sa cour intérieure était semée de statues, et sur cette cour débouchaient une multitude d'escaliers qui menaient aux amphithéâtres, aux musées, à la bibliothèque, aux laboratoires et aux cabinets des administrateurs. Les monuments des Morticoles sont, sur le modèle de leurs esprits, à compartiments et à cachettes. Je courus de guichet en guichet; je signai des paperasses innombrables. Je payai un peu plus cher que je n'aurais cru, et je me trouvai étudiant patenté de la glorieuse Faculté de médecine morticole, F. M. M. -F. M. M.
Les premiers temps furent très animés, remplis de surprises et de travaux divers. Ces travaux sont répartis entre un certain nombre d'années. Dans la première, où j'étais, on étudie le matin les sciences accessoireSy c'est-à-dire la botanique, la zoologie, la physique, les mathématiques et l'histoire au point de vue médical. Je me levais tôt pour me rendrç au cours de chimie. Dans une vaste salle s'éteii.-
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€ Vous venez d'un pays heureux, Ganelon ! Je me demande pourquoi vous n'y retournez pas au plus vite. Moi, je suis né dans un monde détestable et injuste, et j'apprends ici^ j'apprends avec précision, avec délice, à empoisonner, détruire, massacrer. Ces tubes, ces cornues, ces flacons, ^V qu'est-ce qu'ils contiennent tous? La mort, la mort... et la délivrance ! Il faut savoir s'en servir, de ces dociles libérateurs ! Un beau jour ils trouveront des formules si neuves et si hardies, nos maîtres, qu'ils se disperseront dans l'espace, eux et la cité entière. » Il riait d'un méchant rire qui montrait ses dents blanches et je trouvais alors au laboratoire une signification diabolique. Il me rappelait une peinture de chez mes parents, représentant le purgatoire, où grouillaient aussi de fantastiques instruments destinés à torturer ceux qui ne sont pas tout à fait damnés.
Aux travaux de physique, même personnel, même tableau noir couvert de formules. On nous enseignait à fabriquer un thermomètre, à le graduer, à le peser dans une balance de précision, comme si l'erreur n'était pas inséparable de l'esprit humain, et comme si les causes de cette erreur n'augmentaient pas avec les efforts mêmes qu'on fait pour la fuir. Je tournais nonchalamment la roue d'une machine électrique et cudanienne dont Julmat et M"* Grèbe admiraient les étincelles en zigzag.
Les leçons de botanique et de zoologie m'intéressaient davantage. D'abord j'avais devant moi un peu de vie et non plus un appareil ou un poison. On nous faisait copier des fleurs, besogne stupide et vaine, ou disséquer des animaux. Je me vois, immobile et attendri, devant un muguet ratatiné : « Pourquoi l'a-t-on arraché? pensais-je. Pourquoi vais-je maintenant te découper et te mettre sous le microscope? Il valait bien mieux te laisser vivre et mourir à la place que t'avait choisie la Providence. Quelle insanité de déranger les êtres de leur destination, de les massacrer, de les torturer I )» Quant au colimaçon, aa hareng et à l'huître, que le programme de la leçon m'or-
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tissent ainsi aux affirmations les plus burlesques, les plus sauvages. Combien la simple pitié, qui nous fait nous sentir de communion avec tous les êtres animés, est plus belle que cette sèche et brutale doctrine de rEvolution et la rend inutile !
Quant aux futurs docteurs, mes condisciples, on les bourre de formules toutes faites, suivant des procédés infaillibles. On leur apprend à ne jamais rien juger par eux-mêmes, mais toujours d'après la parole du mattre. On favorise la formation, chez eux et entre eux, d'associations et de petits parlements baroques, sur lesquels leurs professeurs ont la haute main. Quand ils sortent delà, ils sont mûrs pour la servitude, munis d'arguments spécieux,
'axiomes vides, d'une fausse expérience. De plus, ils ont le perpétuel et dissolvant spectacle de la corruption et de l'intrigue. Ils n'ont vécu, jusqu'à l'âge adulte, que dans l'atmosphère factice^ étouffante et vicieuse du collège, où la plupart dorment, mangent et travaillent, privés du contact de leur famille. Ils passent de là à une Faculté qui montre les avantages de la domestication, la force irrésistible de la platitude et de l'or. A chaque instant, ils voient triompher le retors , le scélérat, évincer celui qui n'a pas déployé la malhonnête adresse nécessaire. Comment ëchapperaient-ils à pareille pression? Ils finissent par trouver le monstrueux naturel, adoptent et prêchent un optimisme veule, se guident par l'envie jalouse, haïssent et fuient les indépendants.
Ah! comme il eût mieux valu pour eux vivre à la campagne, labourer, semer, greffer, jouir des oiseaux, des arbres et des sources, faire quelques heures par jour un métier naïf, plutôt que de se réunir dans des locaux sinistres pour y discuter des statuts, des simulacres de Parlements et d'Académies, plutôt que de singer les vilains singes qui les gouvernent!...
Je prenais mes repas à une petite pension avec des camarades. La nourriture était douteuse-^ l'eau feAfc ^
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galion des. docteurs, des membres du Parlement, du tribunal et de l'Académie. Ces discours paraissaient si beaux qu'ils étaient généralement reproduits dans les journaux de Gloquaol, pour Tédification du peuple. Un quatrième farceur, nommé Lestingué, traitait de l'argent, des moyens de l'acquérir, de l'augmenter, de le conserver. Il nous expliquait, cet économiste, comment toutes les scélératesses sont bonnes et licites, du moment qu'il s'agit de multiplier sa fortune. Il ne niait pas que cette multiplication ne se traduisît par une soustraction aux dépens du voisin, mais il nous fournissait une série de preuves pour réfuter cette théorie révolutionnaire. 11 nous proposait jusqu'à dix arguments, quant au droit de vendre ou d'acheter une valeur fictive. Enfin il nous énumérait les moyens commodes de jauger d'emblée le degré de fortune des malades, d'après le loyer, le quartier, l'étage, l'aspect de l'appartement, le nombre des enfants, la toilette des femmes. Aux chirurgiens il conseillait de se faire toujours payer d'avance, et de demander au père de famille, pour la moindre opération, une année de son revenu. Il citait l'exemple magistral de Malasvon, qui n'agit jamais autrement. Il nous initiait aux splendeurs de la dichotomie; cette coutume est telle : quand un malade, dans un cas grave et pressant, prie son médecin habituel d'appeler une célébrité à la resc ousse, le devoir du médecin habituel est de demander à la célébrité le partage intégral de la consultation, n La dichotomie facilite les manœuvres. Elle supprime les discussions, si nuisibles au bon renom de votre art. Elle exprime le client comme un citron. » Les séances de Lestingué étaient les plus suivies, les seules indispensables et où l'on prît des notes. Aux autres cours on somnolait.
Tous les deux jours, revenaient les travaux pratiques d'anatomie. Cela se passait dans d'immenses baraques appelées pavillons , tous au fond de la Faculté. La première fois que j'entrai dans un de ces charniers,
botaniqn:;. Son prophète était le professeur Douze, vieillard c[ui:iteux, grognon, méchant, méfiant, à la physionomie fine bien que convulsée, au parler nasillard, que Ton haïssait pour sa sévérité aux examens. Il habitait, près de la Faculté, une maisonnette entourée d'un jardin spécial. Là, avant qu'aucune plante eût poussé, de petites étiquettes de bois fichées en terre indiquaient quelle serait cette fleur, portaient un nom baroque qui nous renvoyait aux nombreux ouvrages descriptifs de Bouze. J'ai passé là des heures agréables. Je jouissais de la solitude. Je m'installais devant une plate-bande future. J'y savourais l'image de cette dure éducation morticoie, qui déclare aux esprits en graine : « Tu seras ceci ou cela; nous te classerons de telle manière, » et obtient des produits artificiels et mons> trueux. Un petit pas frôlait le gravier humide : une étudiante, un livre sous le bras, constatait l'état du parterre, étudiait sur l'emplacement vide.
J'étais fidèle aux promenades botaniques de Bouze. On partait dès l'aube, au nombre de deux ou trois cents, empilés dans un chemin de fer. Nous remplissions le compartiment de nos cris et de nos chansons. Cette gaieté factice et sans objet était la réaction contre Thorrible existence qui nous enserrait, le débat de la vie en face de la mort, comme un coq allègre sur les tombeaux. Je distingue encore ces bouches agrandies de mes camarades. J'entends ces refrains stupides que l'on reprenait en chœur. Bouze ne s'occupait pas de nous, tout entier à sa passion qu'il allait enfin satisfaire. Nous traversions, par la brume matinale, cette campagne maudite et pelée qui s'étend autour de la ville. On apercevait un hlSpilâl-prison, une maison de fous. Alors c'étaient des exclamations, des hurlements. On racontait les infamies qui s'y passaient, les arrestations arbitraires, la façon dont tel ou tel Morticoie riche avait acheté la conscience de deux docteurs, et s'était débarrassé de sa femme, de sa maîtresse, d'un parent compromettant. Cette jeunesse trouvait de pareilles mœurs
rare et difficile. Mais son embarras ne durait guère. La plupart de nos trouvailles étaient vénéneuses. Le moindre champignon coupé devenait bleu, puis noir au contact do l'air. Toute racine ou tige fendue laissait échapper un suc acre et brûlant, dont une goutte sur le doigt suffisait à provoquer un panaris. La nature exprimait ainsi aux Bouze de toutes les époques sa fureur d'être molestée : <x Je suis comme ces plantes, murmurait Savade. Irrité par le milieu, produit de la race, je me montrerai cruel, implacable. Tu verras, Canelon, la Révolution ! Tu verras si je répandrai mon venin! » Le plus souvent ces promenades avaient lieu le dimanche, et j'obtenais de Trub qu'il nous accompagnât. Il était délicieux de voir ce petit homme courir et bondir dans la campagne comme un cheval échappé; Bouze suivait d'un regard étonné ce singulier botaniste, cherchant à graver son visage et sa cravate dans son esprit, pour le refuser aux examens. Trub me donnaiJ des nouvelles de l'hôpital Typhus où rien n'était changé. Boridan, Quignon, Dabaisse, Charmide, tout cela me semblait loin, maintenant ! Parfois des paysans rapaces, des propriétaires ou des gardes champêtres venaient se plaindre à Bouze de ce que nous avions franchi le mur de leurs jardins ou piétin é leurs champs. Notre maître ne répondait point ou bien, montrant du doigt le rustique irrité, il l'étiquetait d'une moquerie en latin...
Je fréquentais la Faculté le plus possible. J'y allais même en dehors des cours et du laboratoire. Je m'y liais avec des condisciples plus avancés dans leurs études. Ils parlaient sans cesse de leur avenir, de leurs rivalités, et décolles de leurs maîtres, des coteries d'où chacun visait et tirait sur l'adversaire, des intrigues nouées entre les professeurs, les Académiciens, les politiques. Souvent la réception d'un élève ou son refus déterminait une de ces décorations dont le personnel de l'Université est si friand. On se répétait à" l'oreille des anecdotes scandaleuses qui piarvenaient bientôt aux huissiers et garçons de salle. Ces causerie.^ ^vl
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Médecine, de Chirurgie, la jurisprudence, le corps des hôpitaux, le Parlement, tel ou tel Lèchement de pieds. Selon que Ton était du parti Wabanheim ou du parti Cortirac, on avait donc des chances opposites de réussir ou •^ d'échouer. D'où des débats, embûches, traquenards, in- • trigues, projets, gointages, des ruses nouées, déjouées et * •• ■ . renouées, des embuscades masculines et fémmines, des visites et complots, des audaces, des parjures et des lâchetés qui remplissaient la vie et les ragots de la Faculté, t On s'abordait avec un clin d'oeil mystérieux. € J'ai du nouveau. :> On se groupait autour du narrateur. Bientôt c'étaient des trépignements, des ivresses, des rages, des discussions, die~s~ hypothèses qui cessaient net au passage d'une des causes primordiales du tumulte, Wabanheim,
*• T trapu^ voûté, les mains dans les poches de son ample paletot, Gortirac, grand, sévère et fixant tout sous ses lunettes d'or : € Ils vont chez Crudanet. Ils vont chez Crudanet. T^ La demeure du chef sanitaire était, en effet, le rendez-vous de tous les concurrents, et c'était par son habileté à ménager la chèvre et le chou, à servir de
^'- 'paillasson aux colères et rancunes, de trait d'union aux réconciliations forcées, d'étrangleur d'affaires véreuses ou criminelles, c'était par sa liaison intime avec Cloaquol et les parlementaires, c'était par toutes ces qualités primordiales, relevées d'une obséquiosité sans bornes vis-à-vis des puissants et d'une atroce dureté vis-à-vis des faibles, que l'aimable Grudanet avait atteint et conservé sa situation et son prestige.
Cependant mes camarades me répétaient : « Bah, si tu échoues à l'examen, tu te rattraperas au Lèchement de ' pieds. » Je finis par demander le mot de cette locution courante. On m'expliqua qu'elle était non une métaphore, mais une réalité. Les examens, que l'on passait très vite et au hasard, ne comptaient pas. On jugeait de l'aptitude des élèves et des maîtres à toutes les fonctions en leur faisant lécher les pieds de professeurs tirés au sort. U y avait le
Mortîcoles n'ont pas même épargné ce qui nous élève audessus de la vie, embrase les plu» froides choses, fait à;. . \^.. notre contact frissonner la nature entière : Tamour, transport des cœurs bondissants, des âmes inclinées, des corps rejoints et des mains en extase, ils Tonl accablé d'étiquettes iionteuses, soumis à leur science imbécile.
Sur le palier du musée, je me croisais avec Lestingué revenant de son cours; j'entendais sa grosse voix et les objections de ses élèves qui sautillaient autour de lui. J'arrivais à la porte de la salle néfaste. Je la poussais, le cœur battant, et me trouvais dans une atmosphère tiède, devant les redoutables vitrines. Une fois, j'assistai là à une leçon pratique que Gigade était venu faire en remplacement de Pridonge. Au moment où j'entrai, il parlait de sa rivalité avecWabanheim et Corlirac. Use tordait de rire, et ses disciples l'imitaient. L'antithèse de cette hilarité et des effigies sanglantes, visqueuses, délabrées, auxquelles on avait laissé les noms, désormais célèbres, qu'elles portaient de leur vivant, ce contraste doublait mon horreur : € Ah, ah, ah! gloussait Gigade en pleurant de joie, elle est adorable, la dernière de Sidoine. Ce qu'il punit ces farceurs de se disputer sa dépouille! Imaginez qu'il vient de mettre dans mon jeu Crudanet, owi, mes enfants, Crudanet luilui-même. M"'^ Sidoine a fait une visite à Jtf"' Crudanet, qui a appris la chose à son mari, et le patron m'en a fait part. Hein, si je décrochais la timbale à mon âge? C'est ça qui serait farce! )> Sa gaieté résonnait à travers la salle et faisait trembler les cages de verre, domaine transparent des victimes de l'amour. Il continua, s'adressant à\in de ses auditeurs : « Ah, Nécuin, vous connaissez Mimindol intimement, n'est-ce pas? Dites-lui donc, cher ami, diteslui — son hoquet d'allégresse l'élouffait — qu'il doit recevoir absolument le petit Burlumont. C'est un gentil garçon qui lèche bien les pieds, et puis, surtout, — nouvel accès de rire suivi d'une cascade de hennissements — surtout, surtout, ilestle fils, cet excellent petit Burlumonl, du prin-
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des gommes syphilitiques qui, du cou, se propageraient par les ganglions jusqu'au ventre. Pridonge niait. Mon Bradilin s'obstinait. Finalement, quelques semaines après, il nous amena celte jeune personne qu'il avait infectée luimême avec de la syphilis intensive. Il avait fait passer le virus par huit cobayes, deux lapins et un singe. L'avonsnous assez admirée, cette lésion ! J'ai proposé à l'Académie de l'appeler lésion Bradilin. Le beau, c'est que ni le mercure, ni l'iodure, en pi(]ûres, lavements, pilules, frictions, n'y ont rien fait. Le sujet est mort en dix jours, et, écoulez-moi bien, avec de la fièvre, une fièvre de cheval!! » Gigade, suivant son geste favori, envoya une bourrade.de la main droite dans l'estomac de son plus proche interlocuteur
Un deuxième musée faisait suite à celui-ci. On y admirait, non plus en cire, mais conservés et ratatinés par l'alcool et tels que la nature les avait formés dans un moment de délire, des petits monstres, fœtus ou nouveaunés qui affectaient des formes de rêves. Les uns possédaient une trompe comme un éléphant, d'autres dix pieds et quinze mains; d'autres n'avaient que le tronc. Certains jouissaient d'un visage ouvert, noir et caverneux où s'apercevaient un début de dentition et quelques poils. Plusieurs, acrobates de naissance, étaient accouplés par le ventre, le dos, les hanches ou In tète. La plupart avaient vécu quelques heures, quelques mois, quelques années. Qu'avaient-ils deviné, vu, compris du rtionde extérieur où ils tombaient en si étrange posture? Je considérais ces joues gonflées, ces crânes gros comme des citrouilles, ces nombrils d'où jaillissaient des sortes de cordages ou des toufl'es semblables à des fleurs, ces ventres fendus, mon- Frànt l'intestin, ces doubles pieds, cet œil unique au milieu du front et cette oreille exilée près de la lèvre. Le jour baissant vite, je me trouvais, au crépuscule, environné de ces débris qui prenaient des attitudes grimaçantes.