‹ Les morticolesChapitre 8 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un dimanche matin, Trub me dit : « Mon cher Félix, Joseph Halamalle est en excellents termes avec le directeur d'une prison. Nous aurons Taubaine aujourd'hui de contempler une exécution électrique. »

Quand nous fûmes devant Tédifice sinistre, mon compagnon présenta la carte de Halamalle à un guichet rébarbatif creusé dans le mur. Une lourde barrière de fer ^ tourna sur ses gonds. Après une petite cour, une petite porte, puis des corrîSors et des grilles. J'en comptai jusqu'à six. A chacune d'elles, un geôlier nous examinait des pieds à la tète et réclamait notre passeport, auquel Trub joignait une pièce de quarante sous. Le formalisme est frère de la vénalité. Finalement nous aboutissions à un dernier couloir obscur rempli de gens. Je reconnus plusieurs silhouettes de médecins juges, le stupide Cercueillet, préposé aux exécutions, Mouste, chargé du rapport officiel, l'important Canille, un groupe d'élèves de troisième année. Ceux-ci assistent par nécessité à ces manœuvres homicides qui sont dans le programme de leur examen. Ils s'entretenaient avec un reporter de Cloaquol : a Alors, vous pariez Cortirac. Mais Sidoine ne meurt pas, et d'ici là Wabanheim est capable... On raconte que M"* Avigdeuse est à l'agonie... Qui avez-vous à votre jury du troisième Lèchement?... Bradilin m'a promis d'agir. » Ces propos étaient pressés et comme étouffés entre des dos, des

LES MORTICOLES. m

des dents blanches. Il fixait alteniati?ement les spectateurs et la machine d'où émanerait la secousse mortelle. J'eus, en même temps qu*une terreur grande, la honte d'assister à ce drame. Cudane sortit de sa poche un papier qu'il lut prétentieusement : c Coubon, âgé de trente -cinq ans, père épileptique et alcoolique, mère prostituée, livré à lui-même à l'âge de six ans, condamné quatre fois pour vol à neuf, onze, vin^-deux et vingt-sept ans. — A assassiné, il y a six mois, une vieille femme de la classe des riches et sa domestique. Reconnu responsable au huitième, i/8, après examen des docteurs Tismet et Gercueillel. Condamné à mort pour ce fait. Va être exécuté à l'aide d'une machine d'induclion , système Cudane perfectionné ; Volt 10, Farad 100, Cud l^XJO. Dimension des bobines, 25/30. »

€ Eh, eh 1 marmotta Canille en hochant la tête, tandis que Cercueillet et Mouste franchissaient la barrière à leur tour et que les yeux de mes voisins exprimaient une curiosité cruelle. Eh, eh ! Fort intéressant, fort intéressant ! Et le courant durera, mon cher confrère?...

— Dix secondes sept dixièmes, maître, répliqua l'obséquieux Cudane.

— Eh, eh! Très bien, très bien. Et par où passera le courant ?

— Il est double, de la tête aux pieds et en ceinture. Il saisira le front, les chevilles et le ventre, ainsi que vous l'indiquent les plaques ajustées.

— Eh, eh ! Très bien! Parfait! » Le front de Canille se plissa comme un potiron, exprima l'attention la plus vive. Houste haussait les épaules en silence; Cercueillet remuait ses lèvres épaisses.

Rien ne peut rendre la sauvagerie de cette scène, la lueur louche et macabre où nous étions plongés, le mélange de scélératesse et de sottise qui composait l'atmosphère morale et semblait se conjoindre avec la lourde atmosphère physique. Le directeur s'approcha du coa-«

directeur, des geôliers, de Cercueillet et de Mouste. Canille affirma : ^ Évidemment, le tonus est exagéré. > Le supplicié ne gémissait plus. Il émettait un râle atroce, ..espèce de rugissement étouffé par cette langue gigantesque, trois fois rouge comme la lumière rouge. Il avait une silhouette hors de Thumanité, qui se rapprochait des chimères. Il rejoignait tout ce que forment les rêves les plus hideux. Ses yeux, chassés décidément des orbites, coulèrent sur les joues, telles deux colossales larmes écartâtes. C'était trop, je me détournai. II y eut du tumulte. A,^ travers l'afifreux roulement continu de la machine, Trub me répétait : « Mais vois donc, vois donc! Ah, l'infortuné! C'est horrible ! » Quelqu'un cria : « Du cyanure, du cyanure ! J'ai ma seringue. > Je rouvris les paupières : un jeune homme s'approchait de Coubon, lui piquait le pied. Une détente immédiate se produisit. La masse de chair '^^ cessa sa danse forcenée, et le corps se replia, s'affaissa <^ * sur lui-même, aussi flasque et mou qu'il était raide, la tète inclinée sur le cou. On avait complété la mort.

Tandis que les geôliers s'empressaient autour du cadavre, nous sortîmes en masse : « Messieurs, disait l'affable directeur, voulez-vous examiner nos condamnés en expérience? Il en est un que M. le professeur Bori- V^é%^dan a emjalé sur une tige de bismuth. C'est une tentative curieuse. A un autre, M. le professeur Bradilin a remplacé une moitié du cerveau par la moitié correspondante d'une cervelle de chien. » Mais j'en avais assez, et j'entraînai Trub hors de cet enfer. Je pensai que les corridors, les portes et les guichets n'en fmiraient plus.

Quand les œufs et les côtelettes de la mère Pidou nous eurent un peu calmés, je remis à Trub quelques-uns de mes livres et le priai de m'interroger, car mon premier examen aurait lieu bientôt. Je répondis à toutes ses questions et nie félicitai de l'excellence de ma mémoire. Puis, comme le jour baissait, nous descendîmes çceadv^ ^^

sorte de rage, ne se donnant môme pas le temps de mâcher les gros morceaux de pain dont elles se gonflaient les joues, ce qui leur créait un embonpoint factice. Une nuance de rose empourpra leurs pommettes. L'une d'elles //^^<^»v toussait. ''

Elles se ressemblaient d'ailleurs, comme la plupart des pauvres. Les visages n'ont de différence .que dans le bienêtre et atteignent chez les docteurs leur maximum de variété. Mais les souffrances, la crainte, le métier dur, l'action du froid et de l'humide prêtent aux physionomies des déshérités une fraternité désolante. Jusque-là, elles n'avaient pas dit un mot. On leur servit de chauds potages. Chacune d'elles but un verre de vin. Alors, la vie renaissant, elles répondirent à nos questions. L'oiseau de la confiance revint percher sur ces âmes muettes. Son chant nous charma tout le soir.

Elles s'étaient connues dès l'enfance et faisaient en commun depuis cinq ans leur déplorable métier. L'une avait dix-sept ans, l'autre dix-huit. Elles étaient nées de l'autre côlé des égoufs, dans les quartiers d'usines et de tortures : « C'est la troisième fois, ajoutait Louise, que nous mangeons à notre appétit. Une fois à la fête de la Matière et une seconde... — Tais-toi donc, tu ne te rappelles pas. j^ Et Serpette empiétait sur le récit de sa voisine. L'autre lui cédait la parole avec une jolie moue de l'épaule : a Monsieur, nos maisons se touchaient. Nos familles n'avaient pas le sou. Moi, mon père m'a prise un soir qu'il était gris. J'ai été malade longtemps et l'on a cru que j'allais mourir. On n'avait pas voulu m'envoyer à l'hôpital, de peur que je n'éveille la police. Je grelottais presque nue devant une lucarne cassée. Louise venait me ■ voir et m'apportait la moitié du pain de son dîner. — Oh 1 un pain, interrompit Louise, qui ne ressemblait guère à celui-ci! Qu'il est bon, celui-ci! On dirait du gâteau. Je n'ai jamais mangé le pareil. Le nôtre est ngir et fait dans la bouche comme de la poussière.

LES MORTIGOLES. 199

non, boum, au cachot! Tu te souviens, Louise, de cette petite femme que son mari avait fait mettre là, parce qu'elle l'avait trompé. C'était un homme influent, un du Parlement, qu'on disait. Elle était si mince et si jolie que nous en étions toutes amoureuses et on n'osait pas lui parler, parce qu'elle avait été honnête. Elle sanglotait. Elle réclamait ses gosses à genoux. Une fois j'ai pu tout de même la prendre dans mes bras, la diUjifir , et elle a pleuré, tout;^"»-^ contre moi, ici. J'avais ses petits cheveux dans la figure. Ah, que c'était doux !

— Oui, oui, continua Louise qui, tout entière à ses souvenirs, fixait de ses beaux yeux fiévreux un point ignoré de l'espace. Nous avons passé là des jours qu'on ne voudrait pas revoir. Et ça vous reste; on ne peut pas les chasser. C'est comme un remords. Et celles qui mouraient ! Comment l'avait-on surnommée celle-là?... Ah, j'y suis! le Poissoriy parce que la maladie lui avait dessiné des tas d'écaillés d'argent sur la gueule. En sortant des Corps perdus, monsieur, on nous a donné, au Secours universel, un permis de raccrocha ge. C'est moi qui ai été syphilitique la ^ première. Serpette, ça n'a été qu'ensuite. Je m'en suis aperçue par des petits boutons roses. Boum ! Encore à l'hôpital, un sérieux celui-là, chez le docteur Pridonge, le bavard. Des gueuses, qu'il nous appelait, et il riait, parce que ça Tamusait de voir de belles lésions, comme il dit. Venez voir, messieurs, Icl belle lésion de la gueuse I II nous a soignées. Mais ça n'était pas encore fini avec les médecins. ^ La chaleur, la nourriture et quelques doigts de vin avaient produit des effets divers. Tandis que Louise, les coudes sur la table et les mains dans ses paumes, nous racontait avec volubilité son existence, Serpette s'était peu à peu engourdie. Elle avait reculé sa chaise, et le front appuyé sur une main, les paupières battantes, elle s'efforçait de suivre le récit de son amie, l'approuvant parfois d'une légère mque comique. j^rW^r

« Monsieur, — Louise nous prit chacun par le bras^ —

— Heureusement qu'il n'y en a plus pour longtemps. J'ai

Tâge où ça claque, les femmes comme nous. » if>tf^^ ^

Ce récit nous ouvrait une série d'abîmes que nous ne soupçonnions pas encore, et, quand Louise cita son âge, ridée qu'àdix-sept ans elle étaitdéjà vieille me fit tressaillir. Je ne comprenais que vaguement ces histoires d'ovaires, mais elles m'intriguaient d'autant plus que les MorticolesH*'v'' «-ir se plaignent sans cessé de la dépopulation ou diminution des enfants. Or Louise m'assurait que des milliers de femmes étaient ainsi mutilées. Trub, dont l'attention se fatigue vite, voulait partir. Serpette s'était endormie, et son visage, incliné sur ses menottes en croix, souriait à '*'^ *' quelque rêve furtif. Divin sourire, qunlluminait la créature, ses petits doigts noirs, ses dentelles souillées, ses pauvres lèvres desséchées par la fièvre et les baisers sans nom ! Et dans le tendre geste de Louise, lui passant les bras autour du cou pour la réveiller, il y avait Temblème de toutes les amitiés et de toutes les amours, de la chair qui, devant le dur destin, se cache et se tapit contre la tiédeur de la'' chair.

« Vous vous en allez? soupira Louise bourrant ses poches de dessert. Vous avez été bien bons. Je ne vous ai pas ennuyés? Ils s'en vont. Serpette! Debout, paresseuse I » Trub appela le garçon, régla la note et laissa en plus deux pièces d*or sur la table : « Pour vous, mes petites. » Louise le considéra avec étonnement : « Vous êtes étranger, vous. Vous n'avez pas eu de plaisir et vous nous payez cependant! — Nous reverrons-nous jamais, ô mes charmantes! Tous mes respects au docte Sorniude ! » s'écria Trub, qui tient à dissimuler son cœur sous des plaisanteries . . .

Le lendemain matin, fatigué par ma journée de la veille, j'étais plongé dans un sommeil profond, où il n'était question que d'ovaires arrachés, quand je fus réveillé en sursaut par des coups brusquement frappés à. vska. ^Qt\.^, ^^"^ toujours une impression drarnaVic^u^ ^l ôxvc^* ik^^"i\ wmNX

LKS MORTICOLES. 203

el des catégories. Hein, ce n'est pas mal, pour un élève de première année? Voilà ce que c'est, Canelon, que d'ouvrir les laboratoires à tout le monde. Ali, j'étouiïe! Laissezmoi m'asseoir el m'expliquer un peu! »

Il saisit l'unique chaise, se mit devant ma table et changea subitement d'allure. Ce n'était plus l'enthousiaste de tout à l'heure. C'était un Morticole, théoricien froid et sec, qui développait des arguments, tel Lestingué à son cours. Ses cheveux se hérissaient au-dessus de son immense front et ses yeux verts me fixaient. Moi, cependant, je m'habillais en hâte : e: Canelon, je suis un pauvre par amour. J'ai toujours eu de l'argent; je passe pour riche, mais mon zèle va aux malheureux. Ma famille a été désorganisée par les médecins. L'un d'eux, un être abject, comme Avigdeuse, comme Tismet, s'est insinué chez nous à la faveur de sa science et a été l'amant de ma mère. Je suppose. même qu'il a empoisonné mon père. Ce que je sais, c'est qu'entrant un jour à l'improviste dans la chambre de maman^ je l'ai trouvé, ce monstre de docteur, à côté de la obère figure que j'aimais tant à embrasser, dont l'image fut désormais pour moi un dégoût. Pouah ! La vie s'écrasa d'un seul coup, conome un fruit pourri, sur mon âme d'enfant. Je gardai le secret infâme. Bientôt mon pauvre père tomba dans une mélancolie noire, et plus l'ombre se faisait en lui, plus le traître venait coucher avec ma mère, tellement qu'ils sont partis ensemble, laissant le vieux à l'agonie. Il en voulait sans* doute à son argent, le bellâtre, ainsi que les crapules de son espèce. Ils se glissent dans les demeures'et les ruinent. Il est impossible aux femmes de leur résister. Songez donc : rien n'est caché pour un médecin. Ah, ah ! nos professeurs parlent des horreurs de la confession et de l'action dissolvante du prêtre I Mais le prêtre, Canelon, — Savade se leva et arpenta la pièce d'un pas trépidant, — le prêtre n'a pas une pareille puissance. L'autre ç^w\ ^t^vw^wk^ ^'sxVs^ ses mains et ses regards, frôler, Xotàt^ ^V. \j^^t\.\m^^ "^^

Je descendis l'escalier quatre à quatre. Devant ma demeure une foule de gens couraient, hommes et femmes, bousculés par une équipe de gardes de police. Ceux-ci se /»♦•; précipitèrent sur moi. J'invoquai ma qualité d'étudiant : < Votre carte d'inscription !... C'est bien. Portez-la d'une manière apparente, car une épidémie est déclarée. Nous menons les passants aux prisons. » La rue était déserte et l'on percevait toutefois des gémissements, un sourd tumulte d^ fourmilière. J'aperçus un chien mort qui r*. ,;/. . bavait. Je ;ne jetai, affolé, dans la direction de la Faculté. Des sonneries aiprres retentirent : au triple galop défila un cortège de perquisiteurs sanitaires et de pompes désinfectantes. Une femme bondissait en criant d'une maison. Elle tenait un enfant dans ses bras. A un mètre de sa porte, elle tomba sur le sol, en proie aux mêmes convulsions désordonnées que Savade. Je me sauvai par plusieurs ruelles au hasard. Je suais à grosses gouttes. J'avais perdu le chemin. Les statues que je croisais s'animaient, menaçantes. Une âpre rumeur lointaine m'angoissait plus que tout, par l'idée d'une multitude qu'envahissaient aussi vite les fléaux. Enfin j^atteignis la Faculté. Je me ruai dans la cour. Elle était pleine de monde. Tous les professeurs étaient là et parlaient à la fois, discutant la catastrophe soudaine, les mesures à prendre. Bradilin avait constaté le vol de ses bocaux. Les quartiers proches du fleuve étaient atteints avec furie. Il me parut que ces docteurs, qui s'agitaient confusément et se demandaient des détails de l'un à l'autre, avaient l'air très inquiet pour leur compte. On s'arrachait un journal de Cloaquol qui donnait déjà la marche du tourbillon par éditions successives. On ferma la grande grille de l'École et personne ne put pénétrer que sur présentation de sa carte. Les élèves arrivaient en foule. Ils racontaient la mort de plusieurs d'entre eux. Chacun proposait son avis : sur la cause, d'abord : la coïncidence du péril avec le vol frappait les esprits, mais quelques savants discutaient et niaient la transmission

LES MORTIGOLES. 307

aux pauvres ^Venlrêe des hôpitaux où leur présence serait meurtrière. Laisser mourir dans la rue et faire ramasser par les perquisiteurs les citoyens surpris par le mal.

On commençait à voir, passer à travers les grilles les perquisiteurs couverts de leurs scaphandres qui sont remplis d'air stérilisé et leur permettent de transporter les corps sans s'exposer eux-mémesè périr. Leur aspect excitait la frénésie de mes camarades qui les applaudissaient et les encourageaient.

J'eus l'occasion d'admirer avec quel zèle ponctuel les ordres avaient été transmis, car des sonneries retenlissaient de toutes parts, annonçant les chevauchées des . escouades antiseptiques. Le personnel était sur les dents. • Les professeurs et membres des Académies prirent la résolution de se tenir en permanence à la Faculté où ils recevraient les télégrammes. A la famille de chacun d'eux et pour l'abriter, étaient affectés un certain nombre d'agents ^' d'hygiène et des élèves de Crudanet. Quant à nous, étudiants, on nous laissait libres, seuls de la cité, avec défense expresse de nous approcher des cadavres. Beaucoup préférèrent rester près des maîtres. Moi, j'étais dans un état d'excitation qui dépassait la peur, et j'avais la curiosité d'assister à l'ouragan déchaîné par Savade. Je me hasardai donc au dehors.

Il n'y avait personne. La ville semblait morte. Mais le bruissement indéfinissable qui m'avait frappé les oreilles augmentait. C'étaient de vastes clameurs continues et bourdonnantes qui, à un moment donné, devenaient particulièrement intenses, puis se dégradaient par intervalles pour reprendre ensuite avec plus de force. Des scaphandres circulaient, fourmis voraces, traînant leurs fardeaux immondes, et suivis de caissons chargés de bonbonnes d'acide phénique. D'une fenêtre, un homme et une (euvvçv^ dégrin golèrent presque à mes pieds, ^'fee,x«i^^.T^wV. ^wc \^ irottoir comme des fruits mûrs; du sau% t\3l\%*^\^. j^ •.• ■- - -^

LES MORTICOLES. 21 i

du dehors. Je considérai^ longuement, tendrement ces bustes rapprochés, lumineux et frivoles. Si j'avais souhaité, malgré toute mon angoisse, l'image voluptueuse de Teffroi supporté ensemble, je la trouvais dans ces deux êtres délicats. Louise et Serpette, je vous admirais mortes, mortes dans cette chaude splendeur! Combien de fois, rôdant à travers la nuit, vous aimant et détestant le sort, n'aviez-vous pas désiré le feu, le pain et l'abri ! L'abri, vous l'avez; il est dans cette solitude, dans vos mains jointes serrant vos tailles souples. Le pain, c'est celui de la terre; et comme la réverbération vous anime, de quelle parure elle revêt vos hardes ! Que votre dernier baiser doit 7^ mV. être tiède et doux! Transporté de joie, j'allais m'étendre près d'elles, demander à leurs âmes ailées une part de cette béatitude, tant leurs corps étaient beaux et de noble allure; je soulèverais les molles paupières, je baiserais un dernier regard qui concentrerait l'éternel, et, sous cette voûte étincelante, j'aurais la prescience du Paradis !

Un brusque son de trompe rompit et déchira mon extase. Je bondis en arrière. C'était une troupe de perquisiteurs. Ils sStisiren t brutalement, dans leurs pattes bizarres, les dépouilles de Louise et de Serpette. La magie disparut. Le tejnps que je mis à. respirer une gorgée d'air poussiéreux, elles n'étaient plus que deux cercueils, mes deux jolies sœurs d'incendie et de misère.

Quelques pas plus loin, je retrouvai la Faculté. Je montrai ma carte à la grille. La cour centrale, flamboyant portique, était un océan humain dont chaque vague reflétait l'ardeur céleste. Que de faces levées au ciel ! Que d'autres penchées vers le sol, moutonnantes! Que d'autres animées par les discussions! Julmat me tirait par la manche : « Où te cachais-tu donc, malheureux? Tu es pâle et maigri. Viens, il y a un buffet. > Il m'entraîna dans le vestiaire

laat les échos de l'épidémie d'une oreille robuste et sympathique. On plaisantait la peur bruyante de Gigade qui avait perdu toute jovialité, toute envie de rire, et puait tellement Tantiseptique qu'il était impossible de l'aborder, On me le montra, pâle et défait, appuyé à un groupe représentant l'illustre Laurantiès, fondateur de Tépidémiologie, qui donne ses soins à un cholérique. Sous ce bronze tordu de coliques et d'héroïsme, Gigade, sourcil froncé, les 2, jambes fondues , semblait suivre d'un œil morne son propre • convoi funèbre. Je m'approchai de lui. Il répandait en effet une odeur si forte qu'il me fallut tout mon courage : € Mon cher maître, dis-je humblement, voici une triste nouvelle ; votre élève préféré, Savade, est mort ce matin, emporté en quelques minutes par le... d

Gigade me regardait avec terreur et dégoût : « Avez-vous prévenu l'autorité sanitaire? s'écria-t-il avec un ample geste parallèle à celui de Laurantiès. Malheureux, quels risques vous courez ! Rien de si atroce, de si insurmontable que ce fléau! — Puis, reculant de dix pas : — Allez vous laver, ajouta-t-il d'un ton péremptoire. Lavez-vous bien vile avec : Sublimé , cinquante centigrammes ; — Eau distillée^ soixante grammes. Prenez un bain d'eucalyptol et d'eau bouillante. Allez vite vous laver ! Il n*est*plus temps peut-être. Je vous signale à vos infortunés camarades, aux innocents que vous infectez. Allezvous vous laver! ]i II était grandiose ainsi, fou de crainte, dans une attitude d'objurgation, sous ce ciel tragique : a Je vais, je vais, 1» répondis-je, et je lui tournai les talons.

Le buffet était plein de docteurs et professeurs qui déchiffraient les nouvelles de leurs familles calfeutrées et ' ' s'empiffraient de nourriture. Lestingué, superbe dans sa roté^ rouge, la bouche dégoulinante de sauce, proposait un impôt hygiénique pour couvrir les frais des perquisitions : « Messieurs, vos honoraires vont monter. Brôôôôm. — Garçon, un peu de gelée, je vous cm. — Ç*fc^ ^<i^"î>sNx^% sont toujours suivis d'une hypocoudm %fe\i^t^^ ^^ 5*wsv-

naux constataient la joie des villes d'eaux environnantes dont les actions montaient dans des proportions considérables. On citait la forfaïUeriiî de Tabard qui, pour -> prouver la fausseté des doctrines microbiennes, se nourrissait depuis la veille de déjections et d'excréments, en avait barbouillé ses trois fils et sa femme, dormait assis dans un ventre de cholérique. On vantait la conduite du Secours universel qui s'était chargé de l'incendie des quartiers pauvres. L'après-midi se passa gaiement On organisa des charades et une petite comédie, rimpromptu du Fléau, jouée par des étudiants, qui dérida la foule des professeurs ; condamnés à l'inaction, ces messieurs se promenaient au buffet) à la bibliothèque, aux musées, discutant les chances réciproques de VVabanheim et de Cortirac. Le jour suivant, Cloaquol réunit ses collègues. Il proposa, pour fêter le retour à l'état normal, une deuxième célébration de la Matière : « Les sauvages remercient bien Dieu et le Christ, s'écria-t-il en manière de péroraison, quand ils sont débarrassés d'un fléau. Pourquoi ne pas les imiter ? Honorons, messieurs, honorons la noble, la douce, Tauguste Matière, par laquelle tout ce qui est fait est bien lait ! Si cette épidémie n'avait pas eu lieu, nous serions peut-être arrivés à une pléthore de malades, à une congestion malsaine d'hypocondriaques. Grâce à elle, une véritable purge s'est produite. Nous voilà débarrassés d'une masse de frelon^ qui accaparaient nos soins, gênaient nos travaux, empêchaient la science de progresser. Qu'elle marche en liberté, maintenant et sans entraves, cette sœur de la Matière, et qu'elle tresse à sa jumelle des louanges et des couronnes 1 II serait puéril et ingrat de se lamenter parce que ([uelques inutiles et quelques g;eignards ont disparu. y> Après Cloaquol, Crudanet monta à la tribune : il déclara, au milieu des bravos, que les fonds affectés aux droits de^ pauvres seraient remis par le Secours universel à lui Crudanet, pour les frais généraux de cette fêle de la Matière, à laquelle il s'associait. Puis il annonça que.,

Page 1